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La route du clairin 22/22

09 novembre 2017, 9:35 catégorie: Société8 729 vue(s) A+ / A-

Cuisson du vesou./Photo : Moïse Pierre.

 

Je suis encore aujourd’hui surpris de me perdre dans de forts moments d’enfance. Il est vrai, j’en suis convaincu, que les souvenirs, aussi vieux que moi, ont besoin de tendresse pour qu’ils restent vifs. Le temps, je refuse, ne peut pas me prendre ce qu’il m’avait donné.

Dans le quartier de mon enfance, les galeries donnaient sur la rue et étaient non seulement des postes d’observation, mais des lieux d’exposition de l’art de vivre que la famille voulait vendre. Les chefs de maison s’organisaient pour placer leurs chaises à bascule bien entretenue ; et la peinture de la façade rafraichie, chaque fois qu’il le fallait, ne pouvait pas avoir le temps de plisser.

Enfants, nous avions le droit de manoeuvrer le tourne-disque, de jouer aux cartes et de nous servir du jus de citron dans de vrais verres placés autour de la carafe en cristal. Ca, c’était pour l’apparence, pour que nul n’imagine que les arrières cours des maisons aux Gonaïves étaient le terrain de jeu des cafards qui allaient et venaient du cabinet de toilette en bois vermoulu et troué à la cuisine ou l’espace de cuisson, généralement une tonnelle clôturée de tôles ondulées pour abriter des réchauds au charbon de bois, un foyer de trois pierres – au cas où – et une table graisseuse pour placer, dans des paniers en jonc, les ustensiles indignes d’être placées dans le meuble officiel à vaisselles.

Manioc cuit dans du vesou./Photo : Moïse Pierre.

 

En face de maison, les habitués de la radio Indépendance, une respectable bâtisse en briques, avaient une conception plus joyeuse de l’occupation d’une galerie. La semaine, à toute heure, la bouteille circulait en cachette et le week-end et les jours de fête, la beuverie était toujours de rigueur. Un open bar entre copains heureux. Certains étaient de véritables stars puisqu’ils parlaient à la radio, tenaient des commerces, dirigeaient des bureaux ou revenaient de l’étranger avec de merveilleuses histoires des pays qui nous étaient accessibles que dans les livres.

Vu leurs pedigrees, les adultes nous encourageaient à les saluer à accéder à leurs demandes d’aller leur chercher des cigarettes. Et, nous avions le droit de rôder autour de la Confrérie des connaisseurs du clairin de Saint-Michel. En vérité, nous étions des enfants fascinés par la noblesse de l’entreprise. Le clairin de Saint-Michel, le meilleur du monde, pouvait réunir les personnes les plus connues de la ville, leurs invités, autour d’un verre et des discussions éclairées en plusieurs langues. Avec les membres de la Confrérie, nous avions appris le mythe Bacchus et construit notre répertoire de chansons françaises, de vieux gospels, de classiques et aussi d’incontournables ballades haïtiennes. Mais le clairin nous a toujours été interdit. Et, depuis toujours, les interdictions ne font qu’attiser le désir.

Wilner Coq dans sa guildive./Photo : Moïse Pierre.

 

Le temps, même au-delà de l’acceptable, n’arrive pas à fracasser le désir. Certes, la vie nous a dispersés et la ville des Gonaïves a changé. Les galeries ont été soit noyées soit recyclées en excroissance du marché public. La Confrérie a enterré ses membres les plus importants et la radio Indépendance a cessé d’émettre. Le clairin Saint Michel a survécu.

Je me suis retrouvé, des dizaines d’années plus tard, empêtré dans le besoin de prendre la route, remonter le courant pour aller à la source.

Avec mes amis passionnés de la route, nous avons organisé une virée à Saint-Michel pour découvrir les plantations de canne et nous plonger dans le monde de la fabrication du clairin.

Avant Saint-Michel, il faut traverser le cimetière Tobout où les permissions de détourner un mort sur sa route ne se donnent pas. Avant Tobout, il faut franchir seize passes d’eau depuis le bourg d’Ennery. Une piste supportable pour une 4/4 blesse à peine une montagne où abonde une végétation sauvage, dense et verte. L’eau, omniprésente, libre et cristalline, se présente souvent derrière un virage tantôt en torrent tantôt en bassin.

Jusqu’à Clerveaux, aux alentours de la ville de Saint-Michel, nous avons profité de ce paysage d’une beauté remarquable.

À Clerveaux, émerveillés par les champs de canne et le mode de vie qu’elle impose, nous avons décidé de suivre Monsieur Alexis, exploitant de canne à sucre. Il ne connaît d’autres métiers que ceux de la canne. Choisir les bons drageons, les mettre en terre, arroser et attendre la récolte. Puis, il faut transformer la canne en mélasse avant de le vendre à la guildive pour fabriquer le clairin.

Tout se fait à l’ancienne. Les tiges de canne sont introduites, une par une, dans le moulin à traction animale. À Saint-Michel, ce sont les boeufs qui sont astreints à cette lourde tâche. Le jus ou le vesou est récupéré dans une bassine avant d’être bouilli sur place pour obtenir la mélasse.

Chez Wilner Coq, un procédé complexe de cuves, de fours et de tuyauteries en bronze permet de distiller la mélasse. Il nous a beau expliquer les différentes étapes, mais nous avons retenu la fin, soit la récupération du liquide formé après condensation et qu’il faut ramener à vingt-deux degrés. Le taux d’alcool idéal pour un bon clairin.

L’église de Saint-Michel de l’Atalaye./Photo : Moïse Pierre.

 

Le travail, les vapeurs d’alcool, creusent généralement l’estomac. À Clerveaux, les travailleurs rentrent tard chez eux et, dès fois, poursuivent leur activité jusqu’à tard dans la nuit. Pour manger, il ne faut surtout pas perdre du temps. Dans les champs de canne, les planteurs réservent toujours une parcelle pour d’autres cultures, surtout des tubercules. Pour nous nourrir, Wilner Coq a déterré du manioc et de la patate douce. Nous l’avons aidé à les éplucher, puis il les a plongés dans la chaudière de vesou sur le feu. Une dizaine de minutes pour les patates douces et une quinzaine pour le manioc suffisent pour sortir les vivres.

Nous nous sommes installés sur une pile de bagasse après avoir dressé notre repas. Patates douces et maniocs chauds et sucrés servis sur une feuille de bananier. Nous nous sommes servis, sans complexe et heureux, avec nos doigts.

La simplicité a un goût. Celui de notre repas ne pouvait être que complexe. L’amertume légère du manioc, le fondant de la patate douce dans du vesou qui arrivent à libérer des épices insoupçonnées nous ont carrément surpris.

Le clairin Saint-Michel est belle passion et les travailleurs de Clerveaux nous ont raconté pourquoi et comment ils continuent le meilleur clairin d’Haïti et peut-être du monde, s’il n’était pas aussi grand et aussi secret.

La cave d’un président est franchement grande comme le monde.

Jean-Euphèle Milcé

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