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Le révisionnisme historique dans la politique étrangère des États : les stratégies de la France vis-à-vis d’Haïti

12 septembre 2017, 9:07 catégorie: Société3 677 vue(s) A+ / A-

(Deuxième Partie)

 POLITIQUE INTERNATIONALE

II.- Haïti face au révisionnisme historique de la France

Sans vouloir reléguer au second plan les autres cas de révisionnisme historique déjà évoqués, l’exemple le plus marquant de cette forme de manipulation ou d’instrumentalisation de l’histoire par des entités étatiques reste, de loin, l’attitude traditionnelle de la France vis-àvis de la Révolution haïtienne de 1804.

En effet, pour beaucoup de français, la victoire des esclaves de la colonie de Saint-Domingue sur les troupes napoléoniennes reste un haut fait d’armes encore difficile à digérer et surtout susceptible de porter atteinte à la prestance de la France à l’étranger. Dans le souci donc d’occulter l’histoire de l’indépendance haïtienne dans l’esprit des futures générations de français, la France s’est empressée depuis plus de deux siècles à mettre en oeuvre dans le cadre de leur politique étrangère vis-à-vis d’Haïti, trois différentes stratégies de manipulation de l’histoire. Nous qualifierons la première stratégie de « Contournement de l’histoire », la deuxième de « Récupération de l’histoire » et la troisième de « Profanation de l’histoire ».

2.1) La Stratégie de contournement de l’histoire :

 Dans le cadre de cette première stratégie, les principaux gouvernements français vont délibérément supprimer dans les ouvrages scolaires relatifs à l’histoire de France, tous les faits portant sur la « Bataille de Vertières » ou les faits d’arme relatifs aux exploits de l’armée indigène sur les troupes de Napoléon. D’ailleurs, cette volonté perpétuelle des élites françaises de passer sous silence l’histoire militaire ayant conduit à l’indépendance haïtienne oblige la majorité des historiens du monde occidental à n’évoquer que la campagne de Russie de 1812 comme la première défaite de Napoléon, reléguant ainsi dans l’oubli, la grande défaite de l’armée napoléonienne lors de la « Bataille de Vertières » de 1803.

Dans cette même logique de contournement de l’histoire, l’exemple des esclaves rebelles qui avaient pourtant employé pour la première fois la fameuse tactique de la « terre brulée » dès 1802, durant la Guerre de l’indépendance haïtienne, sera substitué intentionnellement par les historiens français à l’épisode consacrant la destructioan volontaire de la ville de Moscou par les Russes en 1812, lors de la campagne de Russie. Conséquemment à ce fait, l’histoire des doctrines militaires étudiée dans les académies militaires et les écoles de guerre occidentale préfèrent associer l’origine de la célèbre « stratégie de guerre totale » aux Tsars de Russie plutôt qu’à l’armée indigène d’Haïti.

2.2) La Stratégie de récupération de l’histoire :

Pour ce qui est de cette deuxième stratégie, l’État français, tout en refusant d’évoquer, dans les livres d’histoire, le nom des héros de l’indépendance haïtienne, tel, le général Jean-Jacques Dessalines, va tenter au contraire de réhabiliter à son profit le nom du général Toussaint Louverture, jugé moins attentatoire à l’orgueil nationaliste français.

En effet, étant mondialement réputé être un grand stratège militaire et politique, la France va essayer de s’approprier du renommé de cet ancien esclave noir, précurseur de l’indépendance d’Haïti, en prétextant que celui-ci est considéré comme un général français du fait qu’il avait accepté, de 1794 à 1797, de se battre aux côtés de l’armée française contre les troupes espagnoles qui convoitaient l’Ile de Saint- Domingue. Cette stratégie de récupération de la France est d’ailleurs aujourd’hui poussée jusqu’à l’absurde avec le discours officiel des guides touristiques français présentant le cachot du fort de Joux, dans lequel était emprisonné Toussaint Louverture jusqu’à sa mort, comme étant les « Appartements du général ».

Dans cette même optique, pour enlever à Haïti toute prétention de revendiquer de manière exclusive le célèbre patronyme de ce grand héros national haïtien, la France s’est empressée dès le 11 avril 2009, d’inaugurer dans la crypte du Panthéon, une inscription gravée sur un mur en l’honneur de Toussaint Louverture qui commémore son combat pour l’abolition de l’esclavage. Sans oublier de donner son nom à un lycée professionnel de Pontarlier à proximité du fort de Joux en Franche-Comté, à une école primaire de Clichy-la-Garenne et à plusieurs rues, avenues et places publiques.

 2.3) La Stratégie de profanation de l’histoire :

En ce qui est finalement de la troisième stratégie, la France tente, à chaque fois que l’occasion se présente, de souiller de manière délibérée la dimension sacrée de certains symboles et fêtes nationales haïtiens, dès lors que ceux-ci sont liés directement à l’histoire de la défaite de l’armée napoléonienne devant les esclaves rebelles haïtiens.

Dans cette perspective de profanation de l’histoire, l’ambassade française en Haïti, contrairement aux autres missions diplomatiques étrangères, tient toujours à garder ses portes ouvertes tous les 18 novembre, alors que ce jour, marquant la commémoration de la « Bataille de Vertières », est considéré comme férié par le gouvernement haïtien. Pire que cela, durant l’intervention de la force intérimaire internationale, précédant le déploiement de la MINUSTAH en 2004, les troupes françaises se sont empressées de se déployer express sur le site même de Vertières au Cap- Haïtien, afin non seulement de désacraliser sous les bottes des soldats français ce symbole dans l’imaginaire collectif des Haïtiens, mais aussi de consacrer 200 ans plus tard, la revanche de l’armée française sur cette première République nègre. Évidemment, sachant qu’un vieil adage populaire haïtien dispose qu’« aucun français ne foulera plus le sol d’Haïti en maitre ou en chef », on peut dès lors se demander si la nomination d’un général français à la tête de la composante UNPOL de la MINUSTAH ne participe pas également de cette stratégie de profanation de l’histoire de la révolution haïtienne de 1804.

Somme toute, en tant que témoignage du passé, l’histoire permet aux générations présentes d’apprendre des erreurs de leurs prédécesseurs afin de construire un meilleur avenir. Cette vocation salvatrice de l’histoire ne peut être malheureusement atteinte que si les États et les individus acceptent d’assumer le passé, avec tout ce qui le définit comme évènements glorieux ou dramatiques. N’est-ce pas justement cette attitude honnête que l’Allemagne a su toujours conserver vis-à-vis des horreurs de la Deuxième Guerre mondiale et qui lui a permis aujourd’hui de se classer devant la France au rang des puissances les plus respectées au monde.

Me. James Boyard

Diplômé de l’ENA et de la Sorbonne

Enseignant-Chercheur à l’Université d’Etat d’Haïti

jboyard@yahoo.fr

 

 

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