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Réponse à l’imaginaire : du savoir-être au savoir-faire… de l’écriture à la peinture /1

07 décembre 2017, 8:42 catégorie: Culture7 038 vue(s) A+ / A-

Edgar Gousse, peintre et écrivain médaillé
d’or au Cercle des Artistes Peintres et
Sculpteurs du Québec (CAPSQ).

 

Ce texte, rédigé à titre de témoignage, est diffusé dans le cadre du Gala international des arts visuels son et lumière, à l’occasion du dévoilement des lauréats 2017.

Il y a des gens qui rouvrent les yeux un bref instant et, sans même se chercher, se reconnaissent et se retrouvent aussitôt dans la foule disparate. Il en existe d’autres qui se grisent de gentillesse pour qu’on leur prenne par la main et qu’on leur dise d’abord qu’ils existent, ensuite qui ils sont et finalement où ils se trouvent. Il me plaît en ce sens d’accepter que chacun fait à sa manière. Chacun est un petit maître de soi. Par contre, nous nous attachons le plus souvent à une Beauté présente en l’Autre, vilipendant la nôtre, celle qui nous veut et nous suit, celle qui s’assemble et nous ressemble.

Dire sans doute que la Raison a pris trop de place en nous et en laisse peu, vraiment peu, à notre sensibilité ! Notre oeil, malheureusement, grandit un peu trop vite. Trop vite alors, l’âge de l’oeil nous précède, précède celui de notre corps. Fort heureusement, un choix judicieux restait encore : redevenir soi-même un enfant de belle humeur, tenant en ses bras le somptueux habit de lumière, pour embellir sa curiosité joyeuse. Me voici pour cela et depuis peu, les mains jointes, épousant timidement, mais pieusement, cette enfance retrouvée. Rien, à la vérité, ne semble plus pur ni plus indicible que l’ivresse d’un enfant pauvre en extase amoureuse, à genoux devant un nouveau jouet. Quelle leçon de bien- séance !

 Certes oui ! Je suis né à Jacmel, en Haïti, à cheval sur le siècle dernier. Croyez-le ou non, mes conditions de survie étaient de beaucoup moins liées à la réalité matérielle qu’aux pratiques sociales. Très tôt donc dans la vie, je faisais partie, malgré moi, d’un collectif imaginaire et anonyme. Je sentais alors la détresse des désespérés, je lisais le dénuement dans des foyers comptant cinq, six ou sept enfants, et parfois davantage. Je côtoyais l’affreuse indigence dans laquelle se débattaient ces nombreuses familles. J’étais souvent témoin de la mendicité intelligente, loin d’être agressive, de certaines jeunes femmes qui cherchaient à survivre en offrant cette tranche la plus intime de leur corps accablé.

Très tôt aussi, en effet, mon univers social tout entier s’est déployé de manière tout à fait singulière, insolite, inhabituelle. À six ans encore, tel un enfant prudent et inoffensif, je croyais que l’arc-enciel était un énorme loup et qu’il pouvait me manger le doigt si par malheur je mentais à Papa ou à Maman. Je croyais également que les chats, tous les chats sans distinction, devenaient réellement gris, la nuit venue. Et je croyais en tout ce qui se tramait dans les rondes d’enfants et dans les contes du vendredi soir. Et je croyais, bien sûr, au mystère !

Et, je croyais en tout ce qu’il ne fallait pas croire ! En tout ce que les enfants de mon âge ne croyaient plus. Mon imaginaire, par bonheur, bourgeonnait de petits oeufs de toutes les couleurs, jusqu’au jour où la littérature est venue me happer sur mon chemin. Je me trouvais dans son antichambre et j’explorais, paisiblement. Seul… et seul ! La curiosité aidant, un espace de plus en plus vaste m’aura été concédé, Dieu merci ! Et je suis devenu, croyez-le ou non, un écrivain ! « J’écris des livres », me dit-on ! D’accord ! Mais, la quête ne s’est pas arrêtée là. Aucunement ! Un jour… un soir, plus précisément, privé de mots pour répondre à la demande de l’imaginaire, j’ai entendu la voix de l’Art. Surpris, j’ai frappé aux portes de l’Art et l’Art m’a répondu… L’Art est généreux, vous dis-je ! Et je crois être quelqu’un de bien placé pour vous en parler.

Allons bon ! Tout portait déjà à croire que je me suis introduit par effraction dans le monde de la peinture, pour y repérer les lieux les plus accueillants. Heureusement que l’Art ne connaît point les différences sociales ! Heureusement encore que l’Art ne juge personne en fonction de son appartenance de groupe ni en fonction de son origine ! Heureusement, en tout dernier lieu, que l’Art avait un complice de taille… imaginez lequel, alors… le Silence ! La peinture et le silence, dans ces conditions, ont ceci de particulier : les deux vous obligent à vous taire, aussitôt que vous avez fini de produire ce qu’il vous était demandé antérieurement de produire. D’un côté, le silence s’enrobe de non-dits inquiétants ou rassurants, parfois ambigus, de discours partisans ou réprobateurs. De l’autre, la peinture en particulier, l’art en général, s’ouvre au monde qui nous entoure et nous interpelle. De là, le sempiternel enjeu — non essentiellement linguistique — de la raison philosophique, cette interrogation métaphysique profonde « sur l’origine, la nature et la finalité de la vie », dans une quête de langage on ne peut plus lumineux : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allonsnous ? » Ma foi, oui.

Pourquoi vouloir, en pareil cas, créer des mondes qui n’existent que dans notre imaginaire ? Qu’est-ce que l’imaginaire, de prime abord ? Serait-ce ce repli inconditionnel sur soi et la transformation en « images » de toutes les mutations idéologiques et sociales en cours ? Les imaginaires contemporains sont-ils également imprégnés de la pensée sociale ou politique, érotique ou fantasmatique, littéraire ou romanesque, collective ou populaire ? Allons le savoir !

Tout s’est passé, en ce qui me concerne personnelle- ment, dans un espace infiniment restreint : 241 jours un quart, du 1er mars 2017 au 29 octobre 2017, jour de la clôture de la toute première exposition de peinture à laquelle j’ai participé. Comment alors ? Au cours de l’après-midi de cette première journée, j’étais assis dans un cabinet de médecin, dans l’attente d’un verdict qui allait bien vite déboucher sur une chirurgie mineure. Comme il m’avait été demandé de prendre du repos pendant des semaines et des jours, je m’étais promis à moi-même de ne toucher ni à la plume ni à l’ordinateur. Chose dite, chose faite !

 Par contre, l’ennui aidant, je me suis procuré une toile de lin tendue sur un châssis, puis des pinceaux… Et le désir de « peindre » est venu comme par enchantement. En fait, mon intention première n’était pas de « peindre », à proprement parler, mais plutôt de recouvrir cette toile tendue de couches désordonnées de peinture, jusqu’à donner la parole aux couleurs et à mes émotions poétiques quotidiennes, comme le ferait sans nul doute un vulgaire ivrogne avide d’aventures. J’ai pu découvrir par la suite combien j’étais incompétent à trouver réponse aux questions relatives à ma propre existence. Certes, je voulais « peindre » un homme au visage buriné, en compagnie d’une jeune femme, et j’avais pour résultat, à force d’insister, une femme d’un âge avancé, aux dents blanches, mais non alignées, dorlotant un gentil garçon qui voyait à peine s’épanouir les premières heures de son adolescence. J’ai pu naturellement comprendre — à l’image de l’ivrogne attardé chez un marchand d’alcool, crachant bêtises et racontars de toutes sortes — que mon intuition créatrice, lumineuse, mais peu rationnelle, m’avait complètement pris en charge et me faisait dire des choses que je ne souhaitais nullement. Dire, dans le sens de décrire, transmettre, matérialiser, objectiver… .

Edgar Gousse

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