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Un regard sur le retard du développement économique en Haïti face à la superstition

11 septembre 2017, 9:42 catégorie: Economie6 099 vue(s) A+ / A-

La société haïtienne est empreinte d’un ensemble de croyances qui influencent grandement son développement économique. Ces croyances, découlant de notre atavisme culturel, créent chez l’être haïtien la méfiance d’autrui et même la peur de s’aventurer au progrès sachant que cela pourrait lui coûter la vie. Le surnaturel vient à primer sur le savoir. La superstition s’impose donc à l’économie haïtienne en y constituant un rigoureux obstacle.

Notre culture, représentée par le vodou, est imprégnée d’un ensemble de superstition qui façonne tout aspect de sa pratique. Bien qu’ignorée par plus d’un, cette culture vit et s’affirme chez chaque Haïtien à travers ces croyances superstitieuses qui se définissent comme l’ensemble des croyances mystiques, irrationnelles ayant un attachement lié à certaines doctrines et prescriptions qui sont du domaine surnaturel. Ces croyances culturelles façonnent la vie de l’individu qui est parallèlement, de par nature, un agent économique. De cette fusion, en un seul être, nait une liaison forte en ces deux caractères. En se faisant, la superstition, liée à l’économie, fait perdre à cette dernière sa scientificité et par la même occasion, entrave son progrès dans la pratique ; nous voulons parler du développement économique.

Dans le contexte haïtien, la superstition peut être appréhendée suivant deux grandes conceptions : d’une part, elle consiste à expliquer des effets véritables par des causes surnaturelles ayant rapport au fétichisme, à la sorcellerie, ou de notre langage « bagay mistik. » Comme illustration : un marchand qui doit faire certaines choses pour éviter de se faire prendre l’argent des marchandises vendues, ce qu’on appellerait « rale kob ou, awousa ». D’autre part, elle est constituée par un ensemble de mythes faisant partie des coutumes s’appliquant à la vie courante. Par exemple, au moment du balayage, il faut éviter de passer le balai sur les pieds d’un célibataire, sinon il ne pourra pas se marier.

 Maintenant, faisant corps à l’individu au même titre que l’économie, la superstition s’érige en blocage de l’activité économique. En effet, comme l’a mentionné Eliphen Jean dans son article : « la superstition concourt à priver notre société du sens de créativité et à l’empêcher d’évoluer ». Cette affirmation trouve son sens dans le fait que les Haïtiens, bien souvent, au lieu d’utiliser leur masse grise préfèrent se référer à la superstition (au fétichisme) pour résoudre leurs problèmes parmi lesquels ceux d’ordre économique ne sont pas exempts. Dans ce même ordre d’idée, on tient compte du point de vue de certains, qui au lieu de se soucier de leur formation et de se créer un moyen de survie économique (emploi, entrepris…), préfèrent contracter mystiquement pour grandir financièrement à grande échelle, et ceci avec autant de rapidité. Généralement, dans le langage courant, on qualifie cette pratique de « al pran pwen ». D’autres, à la place d’une utilisation du savoir entrepreneurial pour vaincre la concurrence, préfèrent implanter des « zombis » dans leur activité économique soit pour les faire prospérer, soit pour attirer des clients… dépendamment de leur entreprise, ou ils préfèrent s’attaquer à leurs concurrents déloyalement.

 Au fait, la superstition représente un handicap à l’économie en considérant la méfiance généralisée qu’elle agite au sein des rapports socio-économiques. Elle rend difficiles, risqués et rares certains facteurs favorisant le développement économique comme la collaboration et la concurrence. La confiance mutuelle est donc quasi inexistante. Un héritier ne peut utiliser à une quelconque fin économique, qui probablement serait bénéfique pour toute la famille, les terres laissées en héritages par crainte que les autres membres de celle-ci ne lui arrachent la vie. Il en est de même pour un contre-maitre ne pouvant continuer un chantier commencé par un autre de peur que son prédécesseur ne s’en prenne à lui… Ce qui réduit, par ailleurs, le souci de la bonne performance des entreprises ainsi que l’accès aux meilleures qualités par le jeu des prix et de la concurrence. L’investissement devient automatiquement douteux et risqué. La plupart des agents économiques préfèrent soit épargner leur argent et se résigner à un mode de vie modeste ou mieux, soit quitter le pays pour investir ailleurs. Le chômage et la pauvreté s’installent. Jean Erich René affirme : « Tant et aussi longtemps qu’on n’arrive pas à résoudre la problématique de la sorcellerie scientifiquement, Haïti demeurera un pays économiquement atrophié. » C’est une situation alarmante pour l’économie haïtienne.

En somme, ces croyances superstitieuses conditionnent le comportement des agents économiques de façon négative et ont des effets anti-productifs sur la croissance économique haïtienne. La liberté d’entreprendre qui caractérise tout système capitaliste y compris le nôtre s’en trouve alors biaisée. On assiste, par conséquent, à une fuite des capitaux vers l’étranger. Le développement économique est donc retardé.

Une réforme culturelle au niveau de la mentalité et des pratiques sociales s’avère alors nécessaire et urgente. Car, sans une prise de conscience nationale, nous perdrons toutes nos semences économiques. Le PIB ne cessera de chuter, les recettes publiques seront de plus en plus maigres et le pays se trouverait alors à la merci de l’aide internationale. Tout ceci aux risques et périls de notre souveraineté. De ce fait, repenser l’économie pour accélérer le développement doit nécessairement passer par l’éradication de la superstition.

 Joanna Lilavois

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