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Redimensionner la problématique de la déperdition scolaire en Haïti

10 septembre 2017, 9:54 catégorie: Société5 527 vue(s) A+ / A-

Les faibles taux de réussite au baccalauréat ne révèlent qu’une infime partie de l’échec scolaire. La grosse affaire est le redoublement d’une classe ou l’abandon de l’école avant d’avoir mené à bien un cycle d’enseignement. L’analyse de la déperdition scolaire photographie davantage l’échec scolaire et permet d’appréhender mieux le gaspillage des ressources humaines et matérielles. Il s’agit de chances gâchées pour des enfants de développer les connaissances, les savoir-faire, les attitudes et les valeurs dont ils ont besoin pour mener une vie productive et continuer d’apprendre.

Améliorer l’efficacité interne du système éducatif ou combattre la déperdition scolaire. Aux forts taux de redoublement, on pourrait amener des réponses via la mise en place de certaines politiques éducatives, sauf que le système est incapable d’agir sur certaines variables notamment celles liées au fort taux d’abandon et qui résultent de situations socioéconomiques difficiles, donc, extérieures à l’école. On reconnaît dès lors deux choses: la première est que la question de la déperdition scolaire doit être abordée dans une perspective holistique et nécessite la mobilisation de compétences pluridisciplinaires. La deuxième est qu’il n’existe pas de panacée au problème de la déperdition scolaire; les facteurs explicatifs y relatifs sont variables d’une région à l’autre.

3.1. Une mise au point nécessaire

 Faut-il faire remarquer que le redoublement peut être mesuré à partir de deux indicateurs, proches mais qui se distinguent, dans une certaine mesure: le taux de redoublement et le pourcentage de redoublants? Le pourcentage de redoublants, beaucoup plus simple à calculer, correspond à la proportion de redoublants dans une classe (ou dans un cycle). On l’obtient en divisant le nombre de redoublants par l’effectif total de la classe ou du cycle. Mais, avec le taux de redoublement, il est question de la proportion des redoublants dans une classe i à une année donnée t par rapport à l’effectif des élèves dans cette même classe i de l’année précédente (t-1).

Pourcentage de redoublants Taux de redoublement
Pourcentage de redoublants= nombre de redoublants/Effectif total Taux de redoublement = nombre de redoublants, classe i, année t /Effectif total, classe i, année t-1
Exemple
(Nombre de redoublants de la classe de 5e AF/effectif total de la classe de 5è AF) x 100 (Nombre de redoublants de redoublants de la classe de 5e AF en 2017)/effectif  total de la classe de 5è AF de 2016

 

 Certes, les deux indicateurs sont proches. Mais, dans des systèmes où, pour toutes sortes de raison, les effectifs sont moins importants au fur et à mesure qu’on avance en classe supérieure (faible taux de survie!), le pourcentage de redoublants est plus faible que le taux de redoublement (puisque le dénominateur de celui-ci est plus grand). Le taux de redoublement s’avère être une mesure plus proche de la pratique pédagogique dans la mesure où il permet d’appréhender la proportion des élèves à qui l’on refuse l’accès à la classe suivante. Le pourcentage de redoublants présente en revanche l’avantage de ne nécessiter qu’une seule année de données scolaires ; son calcul est donc plus immédiat.

 3.2.Ce que disent les études empiriques à propos de la déperdition scolaire (redoublement)

 Heureux soient ceux qui trouvent des réponses faciles à des problèmes profonds et urgents qui menacent le système éducatif haïtien, donc l’avenir du pays. On peut avoir des réserves inscrites dans le sens par rapport à la théorie du capital humain, mais, nul doute sur la relation entre éducation et développement durable de la société est si évidente aujourd’hui! Comment donc appréhender les phénomènes en éducation, il s’agit là de comprendre ce qui est simple n’est pas nécessairement simpliste tout comme ce qui est complexe n’est pas nécessairement compliqué. Ne pas avoir des ceritudes, mais des inquiétudes pour ne pas chercher les causes de l’échec scolaire en prenant la face visible de l’iceberg pour l’icerberg dans sa totalité.

3.2.1. En ce qui a trait aux déterminants de la déperdition scolaire

 

Dans quelle mesure les facteurs extrascolaires (relatifs aux conditions de vie et au milieu économique et social) et les facteurs internes du système d’éducation (comme les ressources didactiques, la formation des enseignants et les contenus de l’enseignement) déterminent des disparités, en termes de performance académique, et quel est leur degré d’incidence sur le succès ou l’échec scolair ? Cette question est celle que se posent tous les responsables d’éducation qui ne cherchent pas d’alibi pour se donner bonne conscience.

  • Les facteurs extrascolaires de l’échec au bac éludés Les études réalisées attestent, toutes, que les taux de redoublement les plus élevés et l’échec scolaire, proviennent de secteurs sociaux et de certaines milieux géographiques. Un taux élevé de redoublement n’est pas nécessairement le signe d’une performance scolaire inadéquate et d’une aptitude insuffisante de l’élève à l’apprentissage. Et quand cela semble en être le cas, il faut chercher à savoir si cela n’est pas le reflet de conditions sociales de pauvreté, défavorables au développement physique et mental des apprenants.

 Au-delà du fait qu’il n’existe pas de solution miracle, universelle à la déperdition scolaire, certaines corrélations entre l’abandon à d’autres phénomènes ont été démontrées par des études empiriques:

  • Des nombres élevés d’élèves par enseignant sont liés aux faibles rendements scolaires (R=0.65);
  • Des faibles pourcentages de redoublants sont liés à des taux de survie élevés (R=0.68);
  • Des taux d’abandon élevés sont liés à un niveau plus élevé de pauvreté(R=0.69)
  • Les facteurs internes de l’échec au bac haïtien éludés

Le faible taux de réussite au bac – qui va avec le redoublement et l’abandon – n’est-il pas un indicateur de la médiocrité des services éducatifs offerts à la grande majorité des élèves du pays ? Insuffisance de ressources matérielles, formation inadéquate des enseignants, méthodes d’enseignement peu efficaces.

Les études réalisées attestent que les comportements de l’enseignant, son niveau de formation et son expérience ; les méthodes d’enseignement qu’il utilise et les critères qu’il emploie pour évaluer l’apprentissage ; le temps qu’il consacre à l’instruction et qu’il passe à l’école, le degré de communication avec ses élèves et les mesures correctives par lesquelles il tente de résoudre ce qu’il perçoit comme des problèmes d’apprentissage sont des facteurs qui influent sur la réussite ou l’échec des apprenants.

 Les études réalisées attestent que l’école, ses formes d’organisation et de gestion (calendrier, systèmes d’évaluation et de promotion…); les outils didactiques; les contenus de l’enseignement dont le degré de difficulté des programmes ainsi que leur adaptation aux caractéristiques culturelles et linguistiques des élèves sont des facteurs qui influent sur la réussite ou l’échec des apprenants.

 «Les systèmes d’éducation diffèrent non seulement par les ressources temporelles, humaines, matérielles et financières qu’ils consacrent à l’éducation, mais aussi par la façon dont ces ressources sont affectées. » : OCDE (2011). PISA 2009 Résultats de Pisa 2009. Les clés de la réussite des établissements d’enseignement. Ressources, politiques et pratiques. Volume IV. Paris, p. 55.

3.2.2. En ce qui a trait aux effets de la déperdition scolaire (l’angle du redoublement)

 Les travaux internationaux conduits depuis une décennie sur le redoublement ont amené à quatre constats qui mettent en doute la valeur du redoublement au niveau du système :

 Constat 1: la décision de redoublement n’est pas toujours juste.

Le système éducatif haïtien est pourvoyeur d’échec. Il y a, d’une part, le fait que les décisions de redoublement peuvent être liées à des facteurs subjectifs comme l’expliquent certaines études internationales citant la position relative de l’élève dans la classe, le milieu et les conditions d’enseignement, la qualification de l’enseignant. Mais on sait très bien que d’autres facteurs peuvent intervenir dans le redoublement des élèves : la mauvaise organisation des épreuves (des cas d’anomalie aux examens d’État en Haïti ne sont pas à négliger). On ne peut feindre d’ignorer la mauvaise gestion des examens et la surenchère dans certaines écoles non publiques. Et les injustices de toutes sortes ont-elles été documentées par les instances de l’État, chargées de le faire?

Constat 2 : l’efficacité pédagogique n’est pas prouvée

Il ne s’agit pas de se positionner en faveur de la promotion automatique de n’importe quelle manière. Mais, il faut reconnaître que de plus en plus l’argument qui justifie les redoublements élevés pour des raisons liées à la qualité de l’éducation est difficilement tenable: (i) exceptés les élèves qui sont spécialement faibles, les études, au niveau école, montrent que, les élèves qui ont le plus redoublé ne progressent pas mieux, n’ont pas de meilleurs résultats à l’examen de fin de cycle, (ii) il existe de bons systèmes scolaires (en termes d’apprentissage des enfants) qui ont des taux de redoublement faibles.

Constat 3: le redoublement a un effet important sur les abandons

Les études attestent que les redoublements ont des effets significatifs sur les abandons en cours de cycle, considérés le principal frein pour atteindre la scolarisation universelle au niveau de l’enseignement de base pour les raisons suivantes:

  • Le redoublement est vécu par les parents comme une incapacité de leurs enfants à réaliser des études classiques;
  • Comme l’enfant n’est pas performant et que les coûts d’opportunité constituent toujours un argument à l’encontre de la fréquentation scolaire, le redoublement incite les parents à retirer leur enfant de l’école.

 Constat 4: Le redoublement a un impact sur les coûts

On ne questionne pas encore à l’analyse l’efficience interne du système (résultats obtenus par rapport aux coûts de formation) en vue de déterminer les gains ou les pertes. Il est néanmoins évident que le redoublement fait payer plusieurs années d’étude au système et aux familles pour une seule année validée. Dans des systèmes éducatifs qui font face à d’importantes contraintes budgétaires, les redoublants occupent des places qui surchargent les classes et/ou empêchent d’autres enfants d’accéder à l’école. Jacques Yvon Pierre

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