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La reconstitution des Forces armées haïtiennes : le point de vue d’un expert en Défense

16 novembre 2017, 9:50 catégorie: Tribune19 367 vue(s) A+ / A-

Dans le contexte du retour à l’ordre constitutionnel en 1994, la destitution de l’armée était apparue aux yeux de la société civile haïtienne et des autorités gouvernementales comme une décision politique incontournable. Toutefois, avec l’usure du temps et l’apaisement des passions, de plus en plus de voix citoyennes ne cessent de s’élever au profit du rétablissement des forces armées d’Haïti (FADH).

            Et pour cause, l’analyse historique et l’observation quotidienne des faits nous enseignent que l’armée haïtienne, en dehors de ses pratiques jugées autoritaires, a joué depuis l’accession du pays à l’indépendance un rôle central non seulement dans la construction de l’Etat-nation, mais aussi et surtout dans la consolidation de l’unité nationale.

            Aussi, à un moment où la société haïtienne semble avoir perdu tous ses repères, où l’avenir même du pays parait menacé par toute sorte de lutte politique fratricide et de crise de sécurité, je me dois aujourd’hui de répondre à l’appel du devoir et exposer à l’intention de mes concitoyens, ma pensée profonde par rapport à la question du rétablissement de l’armée d’Haïti.

 Cela dit, loin d’être une opinion d’un citoyen novice et étranger aux questions de défense, mes réflexions auront l’avantage de s’appuyer sur de longues connaissances acquises au terme de trois diplômes de master en sécurité internationale et défense en France, aux États-Unis et au Chili et de plusieurs années d’expérience, en tant que Conseiller stratégique au Ministère haïtien de la défense.

I.- Pour mieux comprendre la doctrine d’emploi de l’armée

Avec le renforcement de la perception d’insécurité en Haïti, associée à la fin du mandat de la MINUSTAH, certains décideurs politiques, dont des Chefs d’Etat et des parlementaires, n’ont cessé d’afficher leur volonté de procéder au rétablissement des forces armées d’Haïti. Ce projet politique donne écho aux revendications d’une bonne partie de la population, lesquels semblent être favorables avant tout à une sorte de partage de la responsabilité de gestion de l’ordre et de la sécurité publique entre les militaires et les policiers haïtiens. Mais, le seul souci est que cette ambition affichée par les politiques et certains secteurs de la société civile ne corresponde nullement au rôle statutaire et doctrinaire d’une armée nationale, régulière et démocratique.

En effet, bien que je sois, pour des questions de principe et idéologiques, profondément en faveur de la création d’une force armée nationale, certains arguments avancés par le militantisme militaire post « aristidien », m’invitent toutefois à la retenue et à apporter plus de nuances dans les débats sur le rôle de l’armée, sa doctrine, son champ d’intervention règlementaire, ses règles d’engagements et la nature de son apport avec l’ordre politique interne d’un État.

  • Ce qu’il faut savoir au sujet du champ d’intervention de l’armée

Selon la doctrine et la phénoménologie militaire, l’armée, est plus qu’une simple association d’hommes en arme. Elle se veut être avant tout un concept, structuré autour d’un modèle d’organisation et d’un cadre juridico-règlementaire spécifique, en dehors desquels, tout corps armé ne saurait prétendre porter le titre d’institution militaire.

Autant dire, les forces armées sont soumises à une « doctrine d’emploi » qui non seulement établit de manière standard et universelle leur cadre légal d’intervention, mais aussi leur confère une identité fonctionnelle et juridique propre qui contraste avec celle des autres forces de sécurité d’un pays.

Conformément à leur doctrine d’emploi, les forces armées ont justement pour mission fondamentale et naturelle d’assumer la fonction de « Défense nationale », c’est-à-dire, de garantir en toute circonstance et contre toutes les formes d’agressions extérieures, la sécurité et l’intégrité du territoire.

Cette attribution particulière permet certainement à l’armée de porter sur ses épaules la lourde responsabilité de garantir le respect des deux principes sacro-saints de l’« autodétermination des peuples » et de l’ « autodétermination des territoires ». C’est d’ailleurs justement à ce titre qu’on dit traditionnellement de l’armée qu’elle est la garante de la souveraineté nationale et de l’identité politique de l’État.

Au regard donc de cette mission de sécurité tournée vers l’extérieure des frontières de l’État, l’armée ne saurait être appréhendée comme un outil de la politique interne. Au contraire, en défendant les intérêts vitaux et stratégiques de l’État contre des ennemis ou des agents étrangers, l’armée demeure, à l’instar de la diplomatie, un formidable instrument de la politique extérieure d’un pays. Ce qui revient à dire que le diplomate et le soldat ont tous deux la même mission, celle de défendre les intérêts de leur pays vis-à-vis de l’étranger. La seule différence est que, le diplomate n’emploie que la négociation dans le cadre de la défense de ces intérêts, tandis que le soldat emploi la force.

A preuve, de Thucydide, à Clausewitz, en passant par Machiavel et Napoléon, tous les grands penseurs politiques et stratégiques de l’époque classique et moderne ont tour à tour consacré le rôle de l’armée dans la gestion des rapports interétatiques.  Il me plait de rappeler à ce titre que Machiavel, considéré aujourd’hui comme le père du « real politic » et du « réalisme » en Relations internationales n’avait pas cessé de conseiller aux princes que « ce qu’il faut à un Prince pour bien prospérer c’est d’avoir de bons amis et un Prince aura toujours de bons amis s’il a de bonnes armées (…) ». Que dire alors du philosophe politique prussien Clausewitz qui enseigna aux monarques de l’Europe, dans une formule restée célèbre, que « la guerre est la continuation de la politique (extérieure) par d’autres moyens ».

Bien entendu, il est vrai aussi de dire que l’interdépendance accrue entre les États rendent aujourd’hui les perspectives de conflits armés interétatiques moins menaçantes que durant les décennies passées. Pourtant, lorsqu’on considère combien les nouvelles menaces à la sécurité internationale, tels, le terrorisme, les attaques cybernétiques, les actes de piraterie en mer, etc., peuvent attenter à la sûreté politique des États, nous ne pouvons ignorer l’importance d’une force armée dans le contexte international actuel.

D’ailleurs, même si le droit International contemporain prohibe aujourd’hui le recours à la guerre dans les relations internationales, la reconnaissance par les Etats d’un droit à la légitime défense demeure une règle d’exception, qui justifie à elle seule la nécessité des forces armées nationales.

  • Ce qu’il faut savoir au sujet des règles d’engagement de l’armée

Les forces armées sont constituées en général des forces terrestres, navales et aériennes. Dans la pratique, c’est le cumul et la coordination de ces trois forces, appelées dans le langage militaire les « trois Armes » qui dissuadent les ennemis étrangers et sanctuarisent le territoire de l’État. Nous devons dès lors admettre que le potentiel de feu d’une armée serait trop grand pour que les militaires utilisent l’ensemble ou une partie de leur arsenal contre leur propre territoire et leurs propres concitoyens.

Quoi qu’il en soit, vu que l’Armée n’opère en principe que contre des étrangers, autrement dit, des non citoyens, le droit coutumier et conventionnel de la guerre concède au militaire le droit de recourir prioritairement aux forces mortelles pour neutraliser leurs « ennemis ». Point besoin à ce titre de dire que la différence fondamentale entre les Forces armées et les Forces de Police ne réside pas seulement dans la séparation de leur champ d’activité ou la distinction entre leur doctrine d’emploi, mais aussi et surtout dans la distinction fondamentale entre leurs règles d’engagement.

En effet, si l’utilisation de la force mortelle est la règle au sein de l’armée, elle en est l’exception au sein des forces de Police. Ceci revient à dire que le droit de recourir à la force meurtrière contre un individu ne sera jamais attribué automatiquement au Policier, vu qu’en principe, la Police n’agit pas contre des  « ennemis », mais plutôt contre des « citoyens momentanément égarés ». C’est pour cela justement que toute utilisation de la force mortelle par un Policier, même dans le cadre de la légitime défense de soi ou d’autrui est soumise à une procédure de contrôle administratif et réglementaire pour en déterminer son opportunité et sa légitimité.

II.- Les exceptions au principe de non intervention de l’armée dans l’ordre interne

Ce n’est pas parce que l’armée est un outil de la politique extérieure qu’elle ne peut jamais opérer dans l’ordre interne. Il y a malheureusement des moments exceptionnels dans la vie d’un État où l’armée est en effet habilitée à intervenir sur son propre territoire. Il ne s’agit pas là d’une entorse à la doctrine d’emploi de l’armée, mais seulement d’une exception, inspirée par une situation d’urgence nationale, notamment lors des missions dites de : « Défense intérieure du territoire », de « Défense civile » ou de « Developpement communautaire ».

  • Les missions de Défense intérieure du territoire

A première vue, le thème de « Défense intérieure » peut paraître intrigant et paradoxal, vu qu’il s’agit d’un couple pour le moins inattendu, surtout lorsqu’on sait que la notion de défense renvoie essentiellement à l’ordre externe. La vérité est que l’ennemi étranger peut profiter, à la faveur d’une période de paix pour tromper la vigilance des services d’immigration à fin de pénétrer sur le territoire de l’État pour perpétrer des actes de sabotage ou d’espionnage.

Puisque seule l’armée dispose assez souvent de l’expertise nécessaire dans les renseignements de guerre et de la formation et l’arsenal appropriés pour rechercher et neutraliser avec diligence et un minimum de pertes les membres des unités ennemies, il est permis dans ce cas aux militaires d’intervenir sur leur propre sol pour assurer, ce que la littérature militaire appelle, les missions de « défense intérieure » contre les « ennemis implantés ».

Par ailleurs, vu que l’ennemi étranger, peut souvent bénéficier de la complicité de certains citoyens de l’Etat, qui lui servent soit d’agents de soutien locaux ou d’agents de renseignements ou de surveillance des cibles symboliques ou pragmatiques de l’État, ces traitres seront aussi considérés par le gouvernement de l’État du territoire comme des ennemis de l’intérieur ou des ennemis implantés et traités comme tels.

 

Me. James Boyard

E-mail : jboyard@yahoo.fr

Enseignant-chercheur à l’UEH

Master en Relations internationales Sécurité internationale et Défense (Université Jean Moulin Lyon III)

Magister en Sécurité internationale et Défense (Académie de Science politique et Stratégique de Chili)

Master en Sécurité et Défense Hémisphérique (Collège Interaméricain de défense/Washington)

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