Accueil » Diaspora » Notre rapport au pouvoir est malsain

Notre rapport au pouvoir est malsain

12 mars 2018, 7:39 catégorie: Diaspora15 628 vue(s) A+ / A-

Trente-deux ans après le départ de Duvalier, force est de reconnaitre que nous ne sommes pas arrivés à créer une élite politique dans ce pays. La politique et la corruption en général étant devenus les deux principaux facteurs de mobilité sociale, les postes politiques attirent les fripons comme le miel attire l’abeille. Quant à l’électorat, il ne vote pas en fonction de l’intérêt général, mais plutôt sur la base de ses intérêts mesquins, espérant tirer des avantages personnels de l’acte de vote. Nous ne comprenons pas que ce n’est que dans la promotion de l’intérêt général que les intérêts personnels fleuriront, et qu’aucun sauvetage personnel ne connaitre le succès pérenne dans une atmosphère de désintégration sociale généralisée.

Gary Victor a bien saisi la mutation génétique qui est survenue dans notre ADN collective à travers le concept du setoupamisme. Personne ne veut changer ce pays. Tout le monde attend son tour pour avoir accès à la vache laitière qu’est l’Etat, peu importe que le lait ait le goût du sang des enfants qui crèvent de faim dans tous les coins du pays. La conscience, la retenue et la décence sont passées de mode.

Nous avons tendance à considérer la classe politique comme la source unique de nos maux. Ce n’est pas le cas. En fait, en trente-deux ans de transition, la présidence d’Haïti n’a été occupée par la classe politique que durant les cinq mois de Manigat. Cinq mois d’une gouvernance qualitativement différente, en dépit de l’illégitimité du pouvoir. Malheureusement, à force de culpabiliser l’intelligence, nous sommes arrivés à faire déserter le champ politique ceux qui auraient pu sortir le pays du merdier, au point qu’aujourd’hui, à chaque cycle électoral, les rares candidats compétents n’arrivent jamais au peloton de tête, et nous sommes obligés de choisir le moins incompétent des candidats les plus populaires.

La mutation génétique dont nous sommes frappés a modifié notre rapport au pouvoir. Le pouvoir-service n’existe pas chez nous. On se fait élire pour se servir, non pour servir. Mais ce rapport malsain au pouvoir existe partout où l’argent et l’influence existent. Que ce soit au parlement où un certain sénateur que l’électorat avait soutenu avec enthousiasme comme un phare de moralité ne rate jamais une occasion de prouver qu’il n’était qu’un mirage; que ce soit à l’Académie Créole où le torchon brûle déjà entre des gens à qui ont aurait tendance à accorder un certain crédit; que ce soit dans l’Eglise catholique où un Évêque n’a pas hésité à soutenir l’immoralité au pouvoir; que ce soit dans les églises protestantes où plus les pasteurs sont corrompus et ignorants, plus ils attirent de fidèles. Et tout cela se fait dans la complicité active, ou le silence complice de la majorité de la population.

Nous ne verrons pas le bout du tunnel tant que notre mentalité n’aura changé; tant que nous ne deviendrons tellement exigeants comme électorat que les candidats potentiels réfléchiront mûrement avant de briguer un poste; tant que nous n’aurons compris que le pouvoir c’est la capacité de résoudre les problèmes, et que si les problèmes ne sont pas résolus, dire qu’on est le président de tous les Haïtiens est une déclaration vide de sens. Tant que nous n’aurons construit un pavillon spécial au pénitencier pour les grands commis de l’Etat, ceux-là même qui aujourd’hui, après avoir privé la veuve et l’orphelin de leur subsistance, nous frottent leur arrogance dans la gueule.

Frandley Denis Julien

Comments

comments

scroll to top