Accueil » Culture » Prophétie, prédétermination, catharsis, psychose et extravagance dans l’extase créatrice de Frankétienne

Prophétie, prédétermination, catharsis, psychose et extravagance dans l’extase créatrice de Frankétienne

19 septembre 2017, 8:35 catégorie: Culture4 883 vue(s) A+ / A-

Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent dit Frankétienne, né le 12 avril 1936 à Ravine Sèche./Photo : Metro RD.

L’oeuvre de Frankétienne a été largement analysée et commentée. Cependant, de nombreux passages restent énigmatiques, voire hermétiques aux profanes. Nous avons interrogé l’auteur, qui a accepté de nous livrer certaines clés qui nous permettent de mieux appréhender toute la profondeur et le rayonnement de son oeuvre.

« Ange et/ou démon. /Choisir l’humilité/Non la bassesse/Ni l’humiliation ». Frankétienne

Adulé ou incompris, Frankétienne est l’une des icônes nationales d’Haïti. Homme de science, physicien, mathématicien, artiste plasticien, poète, musicien, chanteur, dramaturge, acteur de théâtre, il est un auteur majeur, avec une cinquantaine de publications traduites en sept langues.   Chef de file de l’esthétique de la spirale, il a franchi tous les interdits dans ses voyages dans le chaos et l’extravagance érotique sans tomber dans le vulgaire.  

Mais quelle réalité se cache derrière ce kaléidoscope de fragments de vérité éparpillés en poussière d’étoiles ? Y a-t-il une part de prémonition, de prophétie ? L’auteur lui-même l’ignore : 

 « Anthologie secrète », 2005 : « Nous ne sommes pas loin/De l’effondrement/APOCALYPSE NOW OR TONIGHT »

Aventure et faces cachées :

Frankétienne entame dans ses créations une aventure des mots. L’auteur dit que l’on ne peut ni comprendre ni appréhender les mots : « Tout comme la nature, les mots conduisent inévitablement vers l’insaisissable, le fugace et aboutissent aux fondements de l’être ». Ces écrits ont-ils donc des faces cachées qui nous ont échappé ?

Prémonitions, clairvoyance ou psychose ?

La réédition de certains livres de Frankétienne est-elle un signe nous renvoyant sur la piste des récits prémonitoires ?

Parfois interpellé par un sujet qui s’empare de lui, Frankétienne, mu par un désir incontrôlable, rédige des récits visionnaires même s’il ne peut en déterminer les événements. Ceux-ci ne dépendent guère de ses écrits. Aurait-il la faculté de transmettre l’énergie temporelle ? Serait-il un canal ? La clairvoyance ferait-elle partie de la polyphonie du chao et de la spirale ou ne seraient-ce que des fantasmes?  Sa pièce de théâtre « Melovivi », « le piège… », écrite avant le désastre du 12 janvier 2010 ne peut être que prémonitoire. Si ce ne sont pas des coïncidences, comment ces informations arrivent-elles à sa conscience claire ? Frankétienne admet être parfois  l’objet de phénomène médiumnique. Les coïncidences énigmatiques des textes s’expliqueraient par ses capacités visionnaires dues à un état d’hallucination ou à un voyage dans une autre dimension quand il écrit.

L’auteur nous confie que les prophéties qui le traversent sont d’ordre génétique. Ayant vécu très proche de sa grand-mère Anne Étienne qui prédisait l’avenir et priait toutes les nuits, Frankétienne est depuis l’enfance réceptif aux ondes spirituelles. 

 Ceci explique sans doute que ce géant de l’écriture spontanée, semble n’avoir aucun souci de la dimension anecdotique et du support concret. La spiritualité de l’auteur lui permet de découvrir qu’il y a, en sous-bassement de tout paysage géographique et historique, la musique du néant et de l’absolu. Il se classifie parmi les hérétiques : ceux qui ne sont pas dans le traditionnel et le déjà vu. Depuis l’écriture de « Dezafi » il a une relative certitude de la vérité.

Inscrit au P.C.H., Frankétienne a cherché à évacuer son côté spirituel par le marxisme et pencher pour une dimension rationaliste. Mais paradoxalement, même au cours de ses années de militance il n’a pas renié ses filiations mystiques.

Avec « L’oiseau schizophone », il part à la recherche de l’essence, de l’intrinsèque. Prophétie, voyance, Frankétienne fait la saisie des émotions sans passer par l’étape de la rationalité. 

En 1967 parait « Mur à crever », (qui va provoquer la rupture brutale avec le parti communiste P.C.H. en 1968). Dans ce roman, les refoulés Haïtiens optent pour le suicide en se jetant à la mer infestée de requins plutôt que de revenir dans l’enfer de la dictature (ce qui va à l’encontre de la doctrine marxiste de l’époque qui projette de faire alliance avec le pouvoir afin de mieux l’infiltrer et le maitriser). Ce livre prophétise la fin de cette dictature onze ans avant sa chute, dans un déchoukage chaotique qui ne mène nulle part.

Dans ses créations, l’auteur se met à nu afin de se défaire des liens terrestres et se lancer dans les voies de l’indicible. Il soutient que : « Toute création est miraculeuse », car il n’y a aucune contradiction entre la perception scientifique du monde et la poésie de l’univers :

« Quand il arrive au créateur d’être en panne, harcelé et coincé par les problèmes du quotidien, c’est la machine infernale qui grince pour projeter l’auteur dans les champs des ténèbres et des tourments lugubres. La mystérieuse création m’a sauvé de tout ».

Littérature, arts plastiques, psychose et catharsis

 L’inspiration provoque chez Frankétienne un voyage solitaire, souvent douloureux. C’est pourquoi le support de l’art plastique est parfois nécessaire, comme complément à des textes aux écrits inachevés :

« Les manifestations psychotiques sont fréquentes chez moi à cause de ma nature fragile dans un univers social où les tremplins sont à la fois rares et branlants. Là encore, l’énergie créative m’a sauvé. Mon salut est à la fois au bout de ma plume et de mon pinceau. »

 Frankétienne est un créateur qui traverse le temps dans un milieu où l’art est souvent considéré en dehors de son aspect dramatique, jouissif et jubilatoire. À l’instar de Bernard Séjourné et de Jean René Jérôme, l’artiste a deux productions : une peinture à la figuration presque naïve dans sa vérité crue en parallèle avec son domaine de prédilection : l’abstraction. Cette dernière, il ne l’a pas cherchée, même s’il y a influence. Il peint en face de lui-même et en lui-même, tout en sachant que les risques sont plus grands quand on va dans les profondeurs de sa nudité. Son essence complexe, pluridimensionnelle lui est suggérée par Dali, Mathieu, par la production immense et non figurative, en noir et blanc de Pierre Soulages. Dans ses œuvres abstraites, tout comme en écriture, Frankétienne subit l’emprise de la prédétermination tout en se laissant guider par un imaginaire débridé. Son écriture aux démentions irréalistes parfois sert-elle à exorciser ses névroses dans une jouissance esthétique démentielle ?  

Frankétienne connaît la solitude de la transe. Il se fait assister dans ses possibilités créatives par des forces inexplicables. Passions exacerbées, blessures, déchirures, dominations, pulsions dévastatrices, rumeurs de tempêtes, tous les événements qui servent de toile de fond au lyrisme de l’auteur dans son aventure créatrice se déroulent actuellement dans le monde. Les personnages décrits dans le roman « Dezafi » laissent percer ses craintes concernant l’avenir de tous ces pays connaissant la lutte du bien contre les forces du mal. Par d’improbables concours de circonstances, la situation politico-économique mondiale et les ravages causés par les exploitants lui donnent raison.

« Dezafi», le premier roman en créole, écrit par Frankétienne en 1975, vient d’être traduit en espagnol. « Dezafi », 350 pages publiées chez Ambos editiones.  Les sœurs Bissainthe, Toto et Cayotte vivant dans les Antilles, ont contribué à populariser « Dezafie » dans les iles de la Caraïbe et à New York au sein de la communauté haïtienne. À l’époque, les Spiritains ayant pour chef de file, le père Max Dominique ont publié dans leur revue « SEL » un article fielleux pour stigmatiser l’auteur, mettant en exergue la révolte des zombis décrits dans l’histoire et banaliser la fin de ce livre dont le sel est la matière fondamentale. Revenu au pays quelques années plus tard, Max Dominique devait s’excuser auprès de Franketienne en ces termes :

«Je te demande pardon. Je suis l’auteur de l’article paru dans le magazine « SEL ».  Mes camarades marxistes et moi avons jugé inconvenable, à l’époque, la fin de « Dezafi ». Aujourd’hui j’admets que c’est toi qui as raison ».     

 « Ultravocal » relate bien avant le livre de Garcias Marques intitulé « L’automne du patriarche », l’omniprésence du mal qui prend toutes les formes, en l’occurrence celle d’un dictateur intemporel.

«La catharsis joue un rôle fondamental de défoulement de certains fantasmes négatifs et de nombreux traumatismes qui m’assaillent au quotidien. J’ai toujours été très inquiet face à la complexité du monde et à mes faiblesses personnelles. Avec le temps, lié à de multiples expériences à la fois douloureuses et décevantes, la bêtise humaine est venue augmenter mon fardeau pathologique. En ce sens, la dimension cathartique de mon œuvre littéraire et artistique est indéniable. Elle contribue à jouer un rôle d’apaisement même éphémère. De toute manière, j’essaye de croire à la récupération de l’être humain qui trop souvent est décevant, quelque soit la latitude. Heureusement, que la création m’a permis de temps en temps d’ouvrir des éclaircis vers la divine et mystérieuse lumière du monde. »

Bertrand Meheust, professeur de philosophie, docteur en sociologie et éminent historien de la parapsychologie s’est penché sur l’aspect prophétique des publications littéraires de certains écrivains occidentaux. Il donne en exemple l’essai de Pierre Bayard « Demain est écrit ». En 1756, Rousseau et sa « Julie ou la nouvelle Héloïse », Oscar Wilde et son « Portrait de Dorian Gray », André Breton et le « Le tournesol », Borges et « L’homme au coin du mur rose ». Virginia Woolf et « Mrs. Dalloway », Morgan Robertson et W. T. Stead et leurs écrits prophétiques concernant le naufrage du navire “Le Titanic”.

Suite à la prochaine parution de la rubrique
Marie Alice Théard (IWA/AICA)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

 

Comments

comments

scroll to top