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Promouvoir la recherche sociale en Haïti

11 septembre 2017, 9:40 catégorie: Tribune5 830 vue(s) A+ / A-

La recherche sociale s’avère très importante dans le cadre de l’élaboration des politiques publiques dans tout pays notamment dans les États dépendants. Cependant, elle n’est pas toujours privilégiée par les dirigeants qui recourent, souvent, à la technocratie pour justifier leurs décisions. Les sciences sociales sont utilisées pour satisfaire les besoins des groupes minoritaires quand l’État se met à leur service. Cela nous renvoie à la finalité même des sciences sociales dans les pays dépendants, car, il ne fait aucun doute que, dans ces pays, le sous-développement est le résultat du système de production, de distribution et de consommation des biens et services fondé sur les inégalités sociales. Pour remédier à cette situation, les dirigeants orientent leurs actions vers des domaines variés tels que des activités de promotion sociale, des campagnes de vaccination, des travaux à haute intensité de main-d’oeuvre, la construction de quelques écoles, de certains centres hospitaliers, la distribution de kits scolaires à l’occasion de la rentrée scolaire, la réalisation de projets dits « d’apaisement social », entre autres. Mais cela ne suffit pas.

Pour illustrer mon propos, je prends deux exemples concrets de décision prises par l’État haïtien qui attestent du mépris inconscient (ignorance oblige) ou volontaire (cynisme) des autorités de la recherche sociale.

Le premier se réfère à la mise en place récemment du Conseil supérieur des salaires (CSS) dont le mandat est, pour reprendre les mots du Président de la République, de procéder à « une analyse profonde sur le respect du salaire minimum par tous les secteur de la vie nationale. Il doit faire des recommandations dans le plus bref délai tout en prenant le temps d’écouter les acteurs et de bien analyser les secteurs d’activités économiques ». À mon avis, il y a contradiction dans ce mandat : « des recommandations dans le plus bref délai et prendre le temps d’écouter les acteurs ». Le plus bref délai équivaut à quelle estimation temporelle? Combien d’acteurs ? Les interroger pendant combien de temps ? Du travail, il y en aurait pour une belle équipe de recherche constituée de plusieurs experts. Mais, la politique telle qu’elle est définie et menée par les décideurs s’en foutent de la recherche. D’autres questions méritent d’être posées : que faut-il entendre par salaire minimum ? Estce que ce concept s’applique seulement aux ouvriers de la sous-traitance ? Supposons qu’on s’entende sur le contenu du concept, sur quoi doit-on se baser pour fixer le salaire minimum ? Ce sont des questions auxquelles, seuls des scientifiques sociaux peuvent répondre. Je parle des économistes, des sociologues, des travailleurs sociaux, des nutritionnistes, des psychologues entre autres. Il n’est pas donné aux professionnels de la politique (dans le sens de ceux qui sont au timon des affaires chez nous) de se baser sur leur poste pour décider, par de simples communiqués ou des discours, du bien-être des citoyens.

 Le second exemple concerne les fameux programmes « Cash For Work » ou programme d’apaisement social. Nous avons affaire ici à un autre concept : apaisement social qui nous renvoie à la reconnaissance implicite des autorités de l’oppression sociale organisée, entretenue par les classes dominantes et supportée par l’État. Pour prévenir des émeutes ou une révolte populaire quelconque, l’État décide d’organiser et de réaliser des programmes d’apaisement social sans aucune étude préalable des structures sociales, du processus de production, de distribution et de consommation des biens et des services. Ce faisant, il prend carrément partie pour les dominants. L’État pourrait commanditer des recherches notamment dans le domaine des sciences sociales, et ainsi, s’assurer de jouer son rôle de régulation en confiant la fonction de recherche scientifique à des professionnels formés et préposés à cet effet. Loin de là.

En guise d’hypothèse alternative, je dirai que les politiques, les stratégies et les actions destinées à résoudre les problèmes sociaux doivent être systématiquement le produit de la recherche scientifique. De ce fait, les problèmes sociaux seront analysés à partir d’une perspective globale, en considérant la société comme un tout avec sa dynamique, ses liens internes et externes ainsi que son développement historique. La recherche scientifique pourrait alors constituer un passage obligé pour contrer ou réduire les éventuelles failles dans la prise de décisions. Ceci vaudrait tant pour l’État que pour les Organisations non gouvernementales (ONG).

Mis à part ces deux exemples cités plus haut, les mauvaises pratiques ont la vie dure et constituent autant d’entraves au développement et à la systématisation de la recherche sociale en Haïti. Citons entre autres :

 – La réalisation d’un programme de relocalisation de familles victimes de catastrophes naturelles à travers la distribution de 20 000 gourdes aux propriétaires des logements à louer. Il s’agit du fameux programme 16/6

 – Dans le même registre, l’entreposage des familles rescapées du séisme dans un espace donné sans une étude de la structure familiale, sans une consultation préalable des bénéficiaires. Ces familles se caractérisent particulièrement par l’homogénéité de leur situation socioéconomique ; ce qui constitue un tremplin pour la discrimination et le racisme de classe.

– L’installation d’une zone franche dans une collectivité donnée sans tenir compte de la situation économique et écologique de la zone.

 – La réalisation d’un projet similaire au profit de la même population par plusieurs organisations en même temps.

 – une recherche focalisée sur la spéculation,

 – une recherche au service des intérêts privés qui contrôlent la plus grande partie de la production et de la distribution des biens et services ;

– une recherche réalisée en fonction des objectifs économiques individuels.

 En fait, les exemples de décisions ou d’initiatives prises par l’État ou des ONG au mépris de l’étude scientifique de la réalité sont légions. Ceci correspond à une logique d’imprégnation de l’idéologie des classes dominantes sur la manière de pratiquer la science, de l’utiliser pour le bien-être de la population. En effet, les pratiques actuelles relatives à la réalisation de la recherche scientifique dans le contexte socio-économique et politique, constituent une manière sui generis de procéder en faveur des groupes dominants de la société. À cet effet, la recherche dans ce système est :

– une recherche focalisée sur la spéculation ;

– une recherche au service des intérêts privés qui contrôlent la plus grande partie de la production et de la distribution des biens et services ;

– une recherche réalisée en fonction des objectifs économiques individuels ou de petites collectivités isolées (quartier, section communale ou commune).

La recherche sociale pourrait bien être une recherche appliquée, engagée auprès des groupes les plus vulnérables de la société. Ceux qui s’engagent dans cette voie connaîtront, directement et de manière profonde, les causes des problèmes sociaux et pourraient faire des propositions réalistes. Ceci est possible, si et seulement si, le chercheur, en plus d’observer et de comprendre les problèmes sociaux, arrive à en faire siens. Le positivisme mettra donc en doute l’objectivité du chercheur. Cependant, il est une vérité criante que personne ne peut être totalement objectif.

 Déterminants de la misère des sciences sociales dans le secteur public et non gouvernemental haïtien

Les sciences sociales font face à de nombreuses difficultés au niveau du secteur public et des organisations non gouvernementales. Ces difficultés peuvent être interprétées comme une situation de misère qui se traduit, entre autres, par :

– la méconnaissance totale ou partielle des apports des sciences sociales de la part des autorités gouvernementales et des dirigeants politiques. Historiquement, les sciences sociales, avec la philosophie et l’histoire, ont contribué aux transformations du monde. La révolution de 1789 serait impossible sans les écrits les philosophes tels que Rousseau, Voltaire, Montesquieu, pour ne citer que ceux-là. Mais, sans les études de Leplay et de Booth, comment procéderait-on pour implémenter des politiques en faveur des pauvres ?

 – la prédominance de schèmes mentaux qui favorisent le mépris des études sociales dans le cadre de l’adoption des politiques publiques. Par exemple, en Haïti, les statistiques sur les inégalités sociales et économiques sont quasi inexistantes. Le sens commun haïtien notamment dans le secteur étatique s’habitue davantage avec le langage des études quand il s’agit de construire des infrastructures ou préparer des terres à la semence. Il est peu familier à la recherche sociale.

 – la légèreté ou l’inconsistance théorique et méthodologique avec lequel sont menées certaines études. Par exemple, en ce qui concerne la faim dans plusieurs départements géographiques du pays, on parle d’insécurité alimentaire au lieu de souveraineté alimentaire. Qu’est-ce qui explique cette situation ? Selon qu’on parle d’insécurité alimentaire, on s’inscrit dans un courant théorique qui ne permet pas de saisir réellement les causes de la faim. C’est un concept idéologique comme celui de la souveraineté alimentaire. On dirait autant du concept de lutte contre la pauvreté. Certaines institutions préfèrent parler de réduction au lieu de lutte contre la pauvreté ou les inégalités sociales. Or, avant, on parlait d’un monde libéré de la pauvreté.

Du fait de la méconnaissance de l’importance des sciences sociales, de la prédominance des schèmes mentaux réfractaires à la recherche sociale, de la déroute théorico-méthodologique pour expliquer les phénomènes sociaux conduit à un financement extrêmement faible de la recherche sociale. Il n’y a pas, en Haïti, de fonds de recherche sur les problèmes sociaux. Les rares interventions de l’État pour tenter de résoudre des problèmes sociaux sont dictées par la technocratie ou des intérêts des bailleurs internationaux. Les « expatsexperts » de certaines institutions internationales telles que la banque Mondiale, la Banque interaméricaine de Développement, le Fonds monétaire international, l’Union européenne passent pour des technocrates patentés qui font parler des chiffres ou des individus sans vraiment s’exposer à la réalité. Il m’est impossible de les accuser de méconnaître l’importance et le rôle de la recherche en sciences sociales dans le développement d’un pays notamment le développement social. Mais, ils ne sont pas redevables envers les populations défavorisées d’Haïti. Ils font juste leur « Job ».

Parfois, dirigeants et responsables d’ONG utilisent les sciences sociales comme moyen de légitimation de leurs actions. En ce sens, la production et la consommation des sciences sociales sont considérées comme des encouragements dans le cadre d’un système indirect de publicité dont l’objectif est d’accorder plus de crédibilité à leurs actions. Les enquêtes menées sur la situation des enfants des rues, sur la violence faite aux femmes ou sur les personnes vivant avec le VIH sont des exemples patents traduisant cet état de fait. Dans le secteur des ONG, des spécialistes en sciences sociales sont embauchés dans le but de réaliser des études qui visent à satisfaire les objectifs des bailleurs de fonds ou des entreprises. En effet, des étudiants finissants, des experts en anthropologie, en sociologie, en travail social, en psychologie se prêtent à des exercices difficiles où ils vendent leur force de travail, marchandent leurs compétences dans le cadre de leur affectation technique et idéologique. Ils ont pour tâches essentielles d’apaiser les difficultés sur le terrain, de conditionner les besoins, de manipuler les hommes, de persuader les acheteurs, d’éviter les conflits, bref, de faciliter le bon fonctionnement du système. Selon, Soriano, il est important de signaler que dans le secteur privé, particulièrement dans celui des ONG, l’approche et l’application des sciences sociales ne peuvent contribuer en rien à résoudre les multiples problèmes qui empêchent le développement du pays, mais plutôt essaient de les perpétuer en créant de nouveaux besoins, chaque fois. Ces institutions ne peuvent pas offrir de solutions réalistes. Elles sont les instruments d’un système qui veut garder le pays davantage dans la dépendance.

Chez nous, il existe des instituts de recherche. À date, ces instituts peinent à trouver une formule adéquate pour influencer voire imposer, à travers les résultats de leurs études, la solution aux problèmes qu’ils étudient. C’est inquiétant, car la recherche est une nécessité. Quand elle est bien pensée et réalisée dans des conditions optimales, elle n’a d’autre effet que de favoriser le changement social. Or, une des limitations majeures de ce type de recherche vient du fait que, dans les pays dépendants, elle est conditionnée par rapport à son financement par des organismes internationaux ou des consortiums étrangers. Ces organismes internationaux définissent à la fois les objectifs et prescrivent la méthodologie appropriée pour réaliser ces études. Ils font fi des repères théoriques inhérentes à ces travaux scientifiques surtout s’ils relèvent du courant critique. Je prends pour acquis, les recherches commanditées par des institutions internationales sur la situation des enfants en domesticité ou sur la situation des femmes travailleuses de maison (les bonnes) …….. Pis, les bailleurs de fonds délèguent leurs experts qui, généralement ignorent tout de la réalité haïtienne. D’un autre côté, ils embauchent des nationaux pour servir de bras techniques ou opérationnels à « l’expat-expert »… La recherche est donc menée selon les directives des institutions nationales ou internationales de financement avec des résultats connus d’avance. La plupart du temps, cet expert national recruté pour faire le travail se trouve confronté à un dilemme ou sa conscience professionnelle et citoyenne et son besoin de survie se trouvent en conflit. Ne peut-on pas procéder autrement ?

La recherche-action et l’ethnographie comme alternatives

Aux professionnels des sciences sociales, à tous ceux qui sont conscients du rôle qu’ils ont à jouer dans la transformation de la société, je leur demande de ne pas rester à la merci de l’État, des organisations non gouvernementales ou de bailleurs de fonds pour s’impliquer. Certes! Ils peuvent exécuter des contrats, faire de la recherche appliquée pour subsister. Mais pour s’engager réellement, ils doivent procéder à une triple rupture. Premièrement, ils doivent rompre avec le savoir technocratique venant du sommet, imposé par des réservoirs de pensée (think tank) au service des pouvoirs économiques et politiques. Deuxièmement, se refuser à prendre pour vérité absolue les revendications ou demandes des populations opprimées. Pour mieux les comprendre et les interpréter, il faut garder une certaine distance et chercher à établir l’équilibre en ce que Durkheim appellerait le normal et le pathologique. La situation de ces populations doit être placée dans le contexte global en vue d’une meilleure compréhension. Troisièmement, les chercheurs doivent développer une certaine vigilance vis-à-vis des courants idéologiques, ou pour mieux le dire : objectiver leur idéologie (personne n’échappe à l’idéologie). Ainsi, pour se rapprocher des populations, ils peuvent pratiquer la méthode de recherche-action ou faire de l’ethnographie.

 Le principe fondamental de la recherche-action consiste à (modifier la réalité afin de la connaître, et de la connaître pour l’améliorer » (Thanh Ai Tran, 2011). Un des premiers principes de la recherche-action est la volonté de changement : les chercheurs doivent être animés par la volonté de changer ou de transformer la réalité, conscients que ça ne va pas, et qu’il faut faire quelque chose pour que ça change. Nous avons besoin de spécialistes organiques, impliqués qui veulent que ça change chez nous. Puisqu’il faut que ça change. Un second principe est la participation volontaire des acteurs de terrain : les spécialistes ne sont pas sur le terrain pour forcer les individus à participer. Cependant, la recherche-action doit arriver à mobiliser la population à participer pour agir sur les processus sociaux, transformer leurs conditions de vie, changer de mentalités. Le changement des conditions de vie dans les quartiers de précarité ne peuvent pas être opérationnels sans la participation volontaire des membres de ces quartiers. Mais comment enclencher la mobilisation pour les porter à participer réellement ? Comment agir sur leurs mentalités ? Comment transformer les comportements ? Un troisième principe : l’égalité et la démocratie dans la participation et la coopération. Dans le cadre de la recherche-action, il existe deux types de chercheurs : le chercheur professionnel diplômé des institutions d’enseignement supérieur, et le chercheur-acteur, membre de la communauté. L’implication du dernier à toutes les étapes de la recherche est la condition obligatoire de la réussite du processus. Le premier doit absolument jeter les bases d’une véritable coopération avec les acteurs de terrain. Il n’y a pas de monopolisateur de connaissances. Personne ne vient avec un cadre théorique et conceptuel, et une démarche méthodologique préalablement établie. Tout se fait avec les acteurs, les membres de la collectivité. Ces trois principes de la recherche-action devraient aider à pratiquer la recherche sociale de manière différenciée dans une perspective de transformation sociale. Mais, nous devons reconnaitre que la recherche-action n’est pas un instrument infaillible car elle n’a pas la vocation de produire des savoirs universels, mais plutôt des savoirs locaux avec les conséquences que cela implique.

 Concernant l’intervention ethnographique, les chercheurs doivent être partie prenante du phénomène étudié. Dans la lignée classique de l’ethnographie, les professionnels des sciences sociales ont pour mission de décrire avec la plus grande précision possible la structure du phénomène étudié. S’ils étudient la pauvreté, par exemple, il faut se demander comment les individus sont-ils devenus pauvres, puisqu’on ne nait pas pauvre ? Plutôt dans la pauvreté. Quels sont les indices de la pauvreté des populations ? Ils doivent procéder à une observation minutieuse et détaillée à travers le contact étroit développé avec les populations. Dans ce sens, ils doivent se mettre à l’école de ces individus avant de prétendre les former ou les éduquer. Apprendre à rédiger le journal ethnographique serait d’une grande utilité. Enfin, ils doivent parvenir à monter des bases de données sur les modes de vie des populations dans les quartiers de précarité et dans la paysannerie, par exemple. Ça ne sert pas à grand-chose de dire que l’espérance de vie des Haïtiens est de 62 ans, comme si tous les Haïtiens pouvaient vivre jusqu’à 62 ans ou bien il n’y en a pas qui vivent plus longtemps. Je pense que l’espérance de vie de la population de Bois-Verna, Turgeau et Pacot est beaucoup plus élevée que celle des habitants de village de Dieu, de cité de l’Éternel, de cité Neuf dans la même agglomération de Port-au-Prince. Il en est de même pour le chômage et les services urbains de base. La production des statistiques sur les quartiers urbains en Haïti est d’une pauvreté telle qu’on doit se demander pourquoi on forme des professionnels dans le domaine des sciences sociales. Sans épuiser le fonds de la question, je pense qu’il y a une manière différenciée de s’engager auprès des populations. La recherche-action et l’ethnographie peuvent constituer deux outils importants.

Ilionor LOUIS

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