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La crise politique chronique : résultante de la mauvaise répartition des richesses

La crise politique chronique : résultante de la mauvaise répartition des richesses








Depuis la sociogenèse de l’État haïtien, la politique souffre du mal chronique de la crise structurelle. Pas une période dans notre histoire de peuple libre exempte de ce mauvais sort. Cette situation terrifiante que l’on vit depuis notre existence de peuple avait porté le philosophe Yves Dorestal en analyste impénitent de la crise haïtienne et des crises multiformes à écrire qu’Haïti est une République de crises et la seule chose qui n’est pas en crise c’est la crise elle-même tant qu’elle est toujours présente et constante. Ce constat alarmant trouve malheureusement son écho dans le courant de notre histoire de peuple.

Toute l’histoire politique d’Haïti est ainsi marquée par des crises politiques, des troubles et des bouleversements incessants. Et l’on peut égrener une à toutes les dates de notre histoire de peuple ce sera le même constat. La crise est une constante dans la sociologie haïtienne. Et cette culture politique sordide semble être codifiée dans son ADN de peuple.

Les mauvaises pratiques politiques fragilisent toute la structure sociale et économique du pays. La lutte des classes, l’exclusion sociale et la guerre pour le pouvoir déchirent entièrement notre tissu social, et brisent l’unité qui nous a fait naitre en tant que nation. Outre les conséquences sociales dévastatrices, les désastres économiques qu’engendrent les crises politiques, tout au long de notre histoire, sont d’autant plus catastrophiques.

L’historien Michel Hector dans son ouvrage intitulé: Crises et mouvements populaires en Haïti montre le caractère récurrent de la crise politique haïtienne. L’auteur y soutient qu’au cours des 60 dernières années, chaque période de crise politique s’est manifestée avec plus d’acuité, entrainant à chaque fois de nouveaux secteurs des classes subalternes sur l’échiquier politique, mais les problèmes de fonds qui ont accouché ces situations de tensions ne sont jamais adressés en vue d’apporter une solution structurelle. À bien analyser les réflexions de Michel Hector, on peut donc dire qu’il n’y a jamais eu une tentative de réponse effective à la crise structurelle qui, de toute évidence, a son origine dans la structure coloniale-esclavagiste de Saint-Domingue. En somme, la crise bicentenaire haïtienne est l’un des héritages du système colonial pour reprendre la formule du juriste-historien, David Placide.

Pour le sociologue Geraldo Saint-Armand, le pays n’est pas en crise. Il fait face à des secousses que certains spécialistes de la question sociale haïtienne abordent sous l’angle de crise. Au contraire, ce dernier souhaite que le pays entre en crise afin de parvenir à sa transformation radicale, c’est-à-dire mettre fin à la société d’exclusion et la société où l’âne travaille, le cheval en tire les gallons pour qu’advienne une société égalitaire, la fin de « l’État massacreur » pour que soit possible une société solidaire, la fin des politiques de liquidation nationale, en vue de la reconquête de la souveraineté nationale. En effet, le sociologue poursuit pour dire que la crise ne saurait être permanente. Ses réflexions peuvent être vues comme une nouvelle grille d’intelligibilité pour saisir le mal-être haïtien.

Depuis les 30 dernières années, les conditions socio-économiques du pays ne cessent de détériorer. Si au début du XXe siècle, le pays pouvait compter sur sa production agricole, qui représentait plus de 70 % du produit intérieur brut dont 50 % provenait du café, à présent, tous les espoirs reposent sur la soi-disant aide internationale et les prêts usuraires qui ne font que ruiner le pays. Haïti s’enlise chaque dans le sous-développement. Elle fait presque la queue des statistiques mondiales dans des domaines comme le capital humain, la réduction des inégalités sociales, la compétitivité. Le pays est affecté depuis des années par la maladie du cycle malthusien, la croissance économique sur ces 30 dernières années est 1.7 % et 1.5 % alors que la croissance démographique sur la même période est de 1.5 %. Dans cette optique, l’obstacle au développement de cette sphère commune de citoyenneté doit être recherché et trouvé dans la crise politique post-occupation, la nature de l’État duvaliérien, la crise de l’État post-duvaliérien, et la crise sociétale affectant le pays depuis des décennies.

Depuis la période dite de transition politique qui s’étend de l’effondrement de l’édifice macoutique, le 7 février 1986 jusqu’à nos jours, les chercheurs et les analystes politiques se sont mis à étudier les impacts de la crise ininterrompue sur l’évolution sociale, économique et culturelle d’Haïti, donc sur son développement et ils sont unanimes à dire que ces crises multiformes entravent la bonne marche du pays. Deux interventions étrangères en dix ans, trois en moins d’un siècle quand on pense à l’occupation américaine de 1915 à 1934. Quant à la dernière intervention de 2004, elle prétend devoir durer une décennie tant le pays aurait du mal à se relever par lui-même, mais elle a duré treize ans et continue d’exercer sa tutelle/curatelle à travers la MINUJUSTH.

En effet, la crise politique qui s’est installée en 1986 est devenue une norme depuis l’indépendance. La stabilité politique n’a été atteinte qu’en période de régime dictatorial, car en face de l’imbroglio, qui caractérisait la politique haïtienne (résultant d’une rupture et non d’un pacte) le pouvoir ne pouvait s’imposer qu’étant absolu. Cependant, le sociologue et économiste Gérard Pierre Charles a une position différente de celle de Ricardo Seitenfus. La période que cet auteur étudie pour étayer sa thèse, 1930-1978, montre bien qu’il considérait déjà que sous l’occupation militaire des États-Unis d’Amérique jusque sur la dictature des Duvalier ( père et fils), période au cours de laquelle Haïti était censé connaitre une paix sociale et durable, le pays était étonnement en pleine crise. C’est-à-dire cette paix spécieuse impose par la force des baïonnettes, de l’occupation étrangère, de l’occupation étrangère à la dictature duvaliériste était loin de mettre fin à la crise endémique.

Depuis trois décennies, de 1986 à 2018, Haïti face à une situation particulièrement fragile, oscillant entre chaos et immobilisme. Dans cette période post-Duvalier, dite de transition politique et/ou démocratique, comme le terme semble l’évoquer, le passage à la dictature vers la démocratie aurait pu s’opérer. Pourtant, ce que nous constatons, n’est ni plus ni moins que la persistance de l’État traditionnel-autocratique, la perte de légitimité du pouvoir d’État, une accélération de la fracture sociale, reproduisant l’instabilité politique. Ces faits ne sont pas nouveaux à la situation haïtienne. Nous pourrions même ajouter qu’en 20 ans comme en deux siècles, le pays n’a connu que des cycles récurrents de bouleversements politiques, dus à des interruptions de mandats à cause des pratiques néo-autoritaires des dirigeants post-macoutes et leur incapacité à conduire le pays vers des nouveaux cieux. Au lieu de travailler au relèvement des masses, ils préfèrent s’allier à la minorité possédante que Frantz Fanon appelle ironiquement dans son ouvrage intitulé : les damnés de la terre, la bourgeoisie nationale.

Entre 1986 et 2018, il y a plus de gouvernements provisoires ou transitions que de gouvernement des élus. Si Haïti est sortie de la dictature, elle n’est assurément pas entrée dans la démocratie, dans la stabilité politique que préfigurent le règne du droit et la mise en place d’institutions républicaines et légitimes. À ce propos, la période allant de 1986 à février 2019 ne se révèle être qu’une réplique condensée d’un problème plus aigu et plus profond: elle est celle d’une situation de débâcle totale. Face à ce constat alarmant, le temps d’une praxis révolutionnaire s’impose afin de parvenir à un projet politique et social inclusif capable de nous sortir du marasme socio-économique, donc un ordre social nouveau où « les damnés de la terre » puissent avoir accès aux besoins premiers et participer aux prises de décisions politiques, car sans cela le pire est à craindre.
En somme, ce système a trop longtemps duré, il faut s’attaquer au système et à ses produits en vue de parvenir à une Haïti dans laquelle les institutions seront fortes et à même de sévir « erga omnes » et l’État sera dépatrimonialisé pour répondre à ses multiples obligations. Le combat pour cette Haïti est long et périlleux, mais on y arrivera parce que le glas de ce système merdique a sonné.

Me Atzer Alcindor, Av.




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