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Dix ans de secousses 12 Ianvier 2010 – 12 janvier 2020 : 10 ans déjà

Dix ans de secousses 12 Ianvier 2010 – 12 janvier 2020 : 10 ans déjà



16h53, 7.3 de magnitude sur l’échelle de Richter, la terre vient de trembler en Haïti. C’est le choc, quasiment rien n’a été épargné. La puissance du séisme surpasse largement la fragilité de ce bout de terre très peu épargné par les catastrophes en tout genre. Le palais national qui se dressait fièrement sous ses parures de Noel pendant les fêtes n’était plus qu’un amas de murs blancs.

Pendant 23 secondes que beaucoup ont vécu comme ce qui ressemblait à 23 heures d’angoisse, nos racines se sont ébranlées, comme une tondeuse à gazon en perte de contrôle, des âmes bien-aimées ont été arrachées, pour la plupart bien trop tôt quel que soit leur âge. Le verdict est tombé des familles sans histoire sont condamnées à pleurer, errer, se consoler, se supporter et surtout se résigner. Même son Excellence est déboussolée. Plongé dans un nuage de poussière, empourpré de sang, le pays est défiguré. Pas la peine d’appeler les pompiers, il n’y en a pas. Il n’en a jamais eu. On commence à sortir les blessés, les rares hôpitaux qui ont résisté sont bondés. Les routes sont bloquées, il y a rareté généralisée.

En moins d’une minute, tous les plans venaient de changer. Alors sans cérémonie ni artifice, on enterre nos morts quand ils ne sont pas ensevelis sous des tonnes de bétons. Des êtres aimés et qui nous ont été enlevés doivent s’en aller sans les hommages qu’ils auraient pourtant bien mérités.

Comment vous êtes-vous sentie ? Je veux dire quelles ont été vos premières pensées, vos premières réactions ? a questionné la voix angélique de ce petit garçon français, 10 ans en classe CM2. On était déjà en 2012, à partager avec eux mes expériences pendant la catastrophe alors qu’il étudiait les catastrophes naturelles, en particulier les tremblements de terre.

Mince, je n’y avais jamais pensé. Dans cette simple question cet enfant innocent m’avait forcé à retourner un cran en arrière pour revivre cette période et repenser à l’effet que ça m’avait fait.

J’ai réalisé que sur le coup j’ai été surprise que mon siège bouge sans raison. Surprise que la terre tremble si fort et si longtemps. J’ai eu peur aussi de traverser la pièce au moment où le ventilateur du plafond tomberait et finir décapitée et me faire éjecter du train de la vie. Je suis restée tétanisée dans un coin de la pièce. Plus tard j’ai été amusée de voir le juge de paix de Saut d’Eau fermer sa barrière alors que toute la clôture était par terre. Mais cet amusement avait laissé place à une vive inquiétude, du centre du pays où on se trouvait, les dégâts n’étaient pas importants, mais on a vite compris qu’un drame s’était produit.

J’ai été aussi triste, triste d’apprendre que Grand-mère n’avait pas survécu et que notre promesse de se trouver à mon retour de mission ne tient plus, ni la promesse de venir présenter les vœux du Nouvel An formulée à ma marraine, balayée avec son mari, se dissipait comme les nombreuses promesses faites par d’autres s’envolaient en fumée se confondant à ce nuage de poussière qui a recouvert nos villes pendant plusieurs heures. J’ai été inquiète de l’incapacité de pays à se relever. Cette vive émotion s’est ressentie dans l’interview que j’ai accordé à France bleu terre d’Auvergne, une station pas loin de la fac, qui avait réussi à me joindre par une froide nuit de janvier. J’essayais tant bien que mal de garder l’espoir qu’une fois encore on aurait pu renaitre de nos cendres. Mais en tant qu’économiste du développement, je n’étais pas dupe sur le fait que le chemin vers la reconstruction allait être long et difficile. Toutefois, je me devais de garder espoir, car si ma génération désespérait qui garderait la maison. Pas nos parents fatigués, angoissés et qui venaient de tout perdre, encore moins nos chers disparus.

Je dois avouer qu’on en a ri aussi. Notre réalité frisait la folie, mais il n’y avait pas de cellule psychologique ni de thérapie, alors on a ri de nos souffrances, des autres, mais surtout de soi. On dit que ce peuple meurtri a une capacité d’adaptation inouïe.

J’ai ressenti de l’injustice. La nature avait été super cynique sur ce coup-là. Pour la première fois depuis longtemps, fin 2009 on marchait tranquillement dans les rues de Port-au-Prince. À plusieurs reprises mes collègues et moi étions descendus de l’avenue Christophe à portail à pied pour me montrer les petits chemins au cas où les heures sombres revenaient hanter la capitale. J’ai ressenti de l’injustice pour notre voisine qui a perdu en moins d’une minute deux de ses enfants, de l’autre gentille voisine qui est partie. Douze, c’est là que mon compteur s’est arrêté. Ça faisait trop mal de continuer à compter les morts. Il y eut plus de deux cent mille.

Par moment, j’ai ressenti de la colère quand nos voisins ont commencé à mourir par manque de soin, de la colère d’entendre les gens se réjouir que le séisme a mis tout le monde à égalité de richesse, beaucoup de colère vis-à-vis de cette pompe funèbre malhonnête.

Enfin, j’ai vécu le désespoir de voir que nous avions très peu appris de cette tragédie.

À mon tout de vous demander. Qu’avez-vous ressenti il y a dix ans ? Quelles ont été vos premières sensations ?

On dit que tout ce les secousses qui suivent le premier tremblement sont des répliques. Dieu seul sait combien de répliques le pays a connu. Si tout le monde se rappelle celle de 6.1 du 20 janvier au petit matin, beaucoup d’autres sont passées inaperçues. Sans prétendre être exhaustive je présenterai par ordre d’importance croissante mon top 10 des secousses post séisme qui ont touché Haïti sur la dernière décennie :

#10- l’assistance humanitaire

Le monde entier est ébahi face à la tragédie. Vous avez été nombreux à vous mobiliser, à faire le déplacement, à manifester votre sympathie et des gestes d’amitié. Votre réaction restera gravée dans l’imaginaire collectif haïtien. Soyez-en remercié.

Toutefois, la vérité est une pièce à deux facettes. Malheureusement à côté des bons samaritains et des secouristes, il y a eu aussi des touristes et des requins. Des prédateurs se sont maquillés en rédempteurs et nous sont tombés dessus avec une férocité que notre fragilité ne pouvait contenir. Une vraie pagaille ! Je n’ai personnellement jamais compris pourquoi on a envoyé des anglophones discuter avec des gens naturellement créolophones, mais de réputation francophone. Un contraste saisissant de la tour de Babel au lendemain de son effondrement.

Le « Cash for work », une méthode simple pour injecter de la liquidité dans une économie à l’asphyxie. Mais le peuple ne l’a pas compris. Une incompréhension qui a tué le peu de dynamiques communautaires qui persistaient çà et là dans nos localités. Il est désormais impossible de parler travail ou activités sans éveiller des soupçons sur l’existence de cash. Même pour prier maintenant certaines personnes réclament leur dû.

Je passerai à pied joint sur les dérives sexuelles. Une boite connue a déjà largement défrayé l’actualité à ce propos. Un autre revers de l’aide a été le démantèlement de la famille, divisée en faction pour augmenter les chances de capter une aide au vol.

# 9 Les vagues de migrations successives (Brésil, Chili etc.)

Les transferts sont utiles, mais aucun moteur ne fonctionne sans carburant, cette force vive manquera au moment de gonfler les biceps pour remettre ce pays sur les rails.

#8 les cyclones successifs

En Haïti, la période cyclonique est une valeur aussi sure que la chaleur et le soleil. Et tous les 3 ou 4 ans, au moins un bon coup de vent pour éviter l’oubli. Rien de nouveau donc. Sauf que quand on vit dehors ou dans des tentes, un cyclone, ça fait peur pire encore des cyclones ça fait très mal. C’est ce qui est arrivé avec les ouragans Tomas, Isaac, Sandy, Matthew et Irma, une générosité de mère nature que le pays n’a vraiment pas besoin.

#7 La dislocation de la famille

Là aussi, il y eut un avant et un après 12 janvier. Avant, il y avait la famille voire la famille élargie incluant des cousins, cousines et autres familiaux à des de degrés divers. Après il y eut les familles constituées d’un numéro d’identification sur une liste quelconque d’une organisation de la place. Pour cela, chacun avait sa tente dans un camp X ou Y.

Avant il y avait une véranda, des vieux qu’on devait saluer et qui profitaient pour mener une enquête minutieuse et un interrogatoire musclé sur les tenants et les aboutissants de la réunion, les points à l’ordre du jour et ces vieux ne manquait pas d’assurer, à travers des regards en coin, un suivi rapproché du type marquage à la culotte sur e déroulé de l’activité. Désormais indépendant dans leurs propres tentes, tout était beaucoup plus facile plus accessible. La jeunesse ne voulait rien de plus que cette nouvelle liberté pour fonder des familles de fait agrémentées de bébé pour compenser les pertes. En 2011, 2012, il y avait deux choses courantes dans le pays, les panneaux d’ONG et les femmes enceintes.

#6- L’embrasement post électoral de 2010 et le président du compas

Malgré la catastrophe, une épidémie de choléra qui fait rage et l’ouragan Tomas, le premier tour des élections présidentielles de novembre 2010 ont eu lieu dans le calme. Mais au moment des résultats le pays s’embrase pour redresser les résultats en faveur du président du compas pour le 2e tour. Un acquis qui faisait rêver, un peuple, une voix pour dire non, « nou pap pran koukou pou toutrèl ».

L’unique erreur était que le peuple a oublié que le monsieur était président du compas depuis 20 ans et qu’il avait l’habitude de faire le show. Artiste dans l’âme il a fait parler son art. Mon préféré c’est « gouvenman an lakay ou », une succession de déplacements dans les villes de province avec des délégations pimpantes. Résultats, zéro, surtout beaucoup de zéro après le premier chiffre de la facture. Je ne parlerai pas du réalisme des stades de foot, car les nombres négatifs font aussi partie des nombres réels.

#5- Le choléra

Il ne manquait que ça, à ce moment-là pour que l’horreur soit totale. Une épidémie de choléra d’une souche lointaine transportée dans les bagages. La couronne avec la croix comme on dit. Justice ne sera jamais faite, ce n’est pas pour rien que la victoire de David sur Goliath reste dans les annales comme une exception qui confirme que la raison du plus fort est toujours la meilleure.

#4 -Le grand concert politique

Dans la foulée du grand concert qui s’annonçait, une flopée d’artistes ont emboité le pas des élections. Le rex était détruit par le séisme, les églises œcuméniques dansaient plus souvent que les boites de nuit appelées à témoigner un peu de retenu dans ces moments de recueillement, il faut recycler les musiciens de tout bord, chansonnette, compas, reggae, le sénat et le parlement jouent le rôle jadis tenu par les églises qui accueillaient les âmes en peine, quelle que soit leur provenance. C’est ainsi qu’a commencé le bal législatif. A l’instar des vodouisants convertis au lendemain de la catastrophe, brulant leur rogatoire, les instruments ont été échangés contre veste blanc et chapeau noir, alors les fracas de meubles détruits servent de musique, et vociférations alto et basses donnent le tempo à la cacophonie de ses hauts lieux. Vivement demain, « apre dans tanbou toujou lou ». Et pour remplacer les artistes, on a été servi, suivez seulement mon regard.

#3- Les dérives de pétrocaribe

Une aide d’un pays généreux qui au plus fort de la courbe du pétrole a décidé de partager les fruits de cette manne dans une façon correcte, mais qui engage la responsabilité des receveurs. Qu’en est-il de cette manne, le soleil de la vérité s’est levé et a évaporé une partie et a séché le reste sur la façade du rex théâtre. Je m’arrête ici, les vacances au pays sont les meilleures au monde !

#2- Les instabilités de 2019

Pendant 2 mois les écoles ont été paralysées à la demande de certains. Car demain leurs enfants doivent diriger. Comme au royaume des aveugles les bornes sont rois, ils maintiennent l’enfant de « so yèt » dans l’ignorance. Singulier petit pays.

#1- vingt-trois décennies de démagogie

Le chiffres 23, est comme le 12 janvier 2010 un chiffre mémorable. Les 23 secondes d’enfer sur terre pour tous ceux qui l’ont vécu. À côté du séisme de 2010 se déroule une catastrophe plus assourdissante, les 23 décennies de démagogie, le plus grand, le plus meurtrier, le audacieux et le plus silencieux des tragédies qu’a connu le pays. Et oui, des années 1800 à 2020, comptez 23 décennies différentes depuis que rien ne va plus dans ce pays. Tout le monde le vit, personne n’agit, mais certains en tirent profit.

En 2010 on était nombreux à jurer de changer de vie, mais qu’avons-nous faits de ces promesses d’avenir, qu’avons-nous fait de ce cadeau de vie qui nous a été laissé après une loterie si acide ?

Fersam Allifleur,
12 janvier 2020




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