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14 août 2018 -14 août 2019 De quoi le mouvement Petrocaribe Challenge est-il le nom ?

14 août 2018 -14 août 2019 De quoi le mouvement Petrocaribe Challenge est-il le nom ?








Le mouvement Petrocaribe Challenge issu du Tweet de Gilbert Mirambeau fête son premier anniversaire le 14 août 2019 par un ensemble d’activités (manifestations, sit-in, conférences, etc.) pour exiger la démission du président de la République d’Haïti, Jovenel Moise, et le procès Petrocaribe, programme qui consistait à vendre à Haïti le pétrole vénézuélien à des conditions préférentielles. Au lieu de faire un bilan de ce mouvement qui a pris naissance il y a un an, je souhaite surtout produire une réflexion sur ce qui fait la force de ce mouvement social à l’ère du numérique.

Dans les pays frappés par un fort chômage, notamment dans les rangs de la jeunesse, par des inégalités sociales importances et par la censure, Facebook et Twitter sont en effet devenus des plateformes d’échanges populaires (Fenniches, 2014). Haïti, un pays où moins de 5 % de cadres de la fonction publique possèdent une licence alors qu’il existe beaucoup de jeunes formés sans emploi, les réseaux socionumériques paraissent comme une alternative à cette jeunesse connectée de faire entendre sa voix à travers le mouvement Petrocaribe Challenge. Cette nouvelle génération précaire et éduquée entendrait briser la glace en développant un autre rapport avec le pouvoir en exploitant les opportunités qu’offre l’internet via les sites des réseaux sociaux pour créer une nouvelle sociabilité à la fois en ligne et hors ligne dans le cadre de ce dossier concernant la gestion des fonds Petrocaribe. Par leur implication dans ce mouvement qui servirait comme un prétexte, ces jeunes haïtiens tentent de prouver aux hommes politiques et aux différentes classes sociales du pays qu’ils ne sont pas que « ‘’des citoyens de demain en formation’’, rôle dans lequel les cantonnent trop souvent les institutions. Ils sont des ‘’citoyens d’aujourd’hui ‘’ et des acteurs majeurs de nos sociétés et des démocraties » (Geoffrey Pleyers et Brieg Capitaine : 2016).

Ce qu’offre l’internet pour tous ceux qui veulent mobiliser autour d’une cause commune est l’instantanéité de la mobilisation, l'interaction en temps réel, l’engagement quotidien et affectif qui constituent à la fois des atouts et des obstacles susceptibles de peser sur le cours des choses (Daniel Bonvoisin : 2017). Pour le sociologue Dominique Cardon, grâce à Internet, le public s’est émancipé : « Il prend la parole sans qu’on le lui demande. Il s’expose sans vergogne pour créer de nouveaux liens sociaux. Il produit des connaissances sans s’en remettre à d’autres. Il définit lui-même les sujets dont il veut débattre. Il s’organise » (Cardon, 2010 :111). Il existerait aujourd’hui selon Cardon, « un glissement du NOUS au JE » qui constitue un approfondissement des logiques d’individualisation portées par internet […] (Cardon, 2019 :228-229).

Dans ce court texte, je souhaite présenter 3 caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux aujourd’hui avant de présenter certaines limites du mouvement Petrocaribe Challenge

La jeunesse, un contre-public subalterne

La première chose que les Petrochallengers ont montré durant tout ce mouvement, c’est qu’ils peuvent organiser un mouvement et mobiliser la population haïtienne sans pour autant démarrer leur lutte par les médias traditionnels pour faire entendre leurs revendications. L’internet, avec sa capacité mobilisatrice à travers ces dispositifs techniques, permet à des jeunes un peu partout en Haïti et à l’étranger de se réunir en ligne en formant une communauté virtuelle (Serge Proulx, 2006 : 1) pour une cause commune. Dans le cadre du mouvement Petrocaribe Challenge, les Petrochallengers ont su profiter des opportunités qu’offrent les dispositifs numériques pour faire entendre leur voix sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, etc.) qui sont des médias alternatifs pour se faire entendre et pour fixer des rendez-vous à la rue.

Ce contre-public subalterne qui est rendu possible avec la mobilisation du numérique par la jeunesse connectée dans les mouvements sociaux contemporains faciliterait « une exposition de soi » des jeunes petrochallengers dans l’espace public à travers un ensemble d’actions (manifestation, se prendre en photo lors des sit-in, ou encore montrer l’horreur en direct quand les mouvements se dégénèrent) qui rentrent dans ce que Charles Tilly appelle « répertoire d’action collective ». Selon Jacques Ion, cette exposition de soi dans le cadre des mouvements sociaux s’inscrit dans trois mouvements de fond : le processus d’individuation, le rejet toujours plus affirmé de la délégation qui implique la prise de la parole des victimes elles-mêmes, la mise en avant de la souffrance sur quoi il faudra s’interroger » (Ion, 1997 : 135).

Dans ce public subalterne, on arrive à identifier dans le cadre du mouvement Petrocaribe Challenge des artistes comme K-Libr et Keb, des comédiennes (Gessica Généus et Gaëlle Bien-Aimé) et d’autres catégories de jeunes influenceurs qui participent à ces mouvements dans les rues et en ligne depuis 1 an. Ainsi, ces catégories ne doivent pas être négligées. En effet, la présence des chanteurs, des comédiens et des personnalités politiques au-dessus de tout soupçon dans des manifestations des rues peuvent porter certaines personnes à apporter un autre regard sur un mouvement qui au départ n’était simplement la volonté d’une personne comme ce fut le cas pour ce mouvement Petrocaribe Challenge. Gilbert Mirambeau n’était pas connu du grand public. L’appropriation de son Tweet par des artistes ou encore des comédiens qui donnent une plus grande visibilité à ce message trouve un large succès sur la toile avant de pousser d’autres jeunes de pays à se prendre en photo en vue de créer cette communauté sociotechnique à partir de laquelle il devient possible de créer des conditions nécessaires pour un espace de discussion citoyenne online et offline. Si ces nouveaux mouvements affichent une certaine méfiance pour les politiciens traditionnels, les citoyens mobilisés attendent souvent le support moral de certaines personnes dans la société qui pourrait « exercer sans doute un effet amplificateur aux retombées médiatiques qui dépassent le cercle des journalistes spécialistes dans l’actualité sociale ou politique » (Sommier, 2003 :149).

Petrochallengers, un mouvement sans leader

Dans son intervention sur une télévision haïtienne le 20 en février 2019, Emmanuela Douyon, l’une des figures du groupe #Noupapdòmi, tenait à préciser que le mouvement lancé par des Petrochallengers depuis le 14 août 2018 n’a pas de leader et que ce mouvement est basé, dit-elle, sur une structure horizontale. Selon elle, le mouvement n’est pas réservé à un groupe particulier, mais il y a des principes à respecter pour être reconnu par des petrochallengers et pour prendre la parole au nom des Petrochallengers. La force de ce mouvement réside comme on peut bien le comprendre dans l’euphémisation (voire l’abandon) des hiérarchies formelles (délégation limitée, minoration du leadership, etc.). Il n’y a pas de porte-parole désigné. Tous les manifestants sont des porte-paroles et portent tous un discours commun à savoir exiger que tous ceux qui ont participé à la dilapidation des fonds Petrocaribe puissent en rendre compte. Selon Cardon, « le refus de designer un porte-parole qui parlerait au nom du groupe et la méfiance vis-à-vis de tout effet de notoriété est une constante de ces mouvements (Cardon, 2019 :230). La page Facebook #Noupapdòmi créée peu de temps après le début de ce mouvement s’inscrit dans la logique de ces nouvelles formes de mobilisation à l’ère du numérique. Les initiateurs de cette page décident de rester dans l’anonymat préférant s’effacer derrière la coordination numérique même si parfois certains Petrochallengers s’invitent dans les médias pour porter le discours du collectif #Noupapdòmi.

Petrocaribe Challenge, une mobilisation transnationale

L’autre particularité du mouvement Petrocaribe Challenge, contrairement aux autres mouvements traditionnels, c’est qu’il s’agit d’une mobilisation qui a bénéficié d’une solidarité au-delà des frontières nationales. Grâce à l’internet et à l’immédiateté de la diffusion et de la réception de l’information, les Haïtiens de la diaspora sont au courant de tout ce qui se passe en Haïti en temps réel. Ainsi, ils sont en mesure de porter un discours et même organiser des mouvements dans leur pays d’accueil pour dénoncer la corruption dans leur pays d’origine. Des jeunes haïtiens qui sont en France, au Canada et aux États-Unis avaient organisé des mouvements dans leur pays d’accueil pour protester contre la dilapidation de cet argent. On assiste aujourd’hui à un élargissement de l’empathie des publics susceptibles de se mobiliser pour cette cause qui concerne les Haïtiens vivant en Haïti et à l’étranger.

Pour Isabelle Sommier, l’inscription des mouvements sociaux contemporains dans un espace public transnational permet aux diverses actions collectives d’articuler les mouvements qui se réalisent dans le pays d’origine des migrants et dans le pays d’accueil en même temps. L’action collective prend selon elle plusieurs formes : actions simultanées ou coordonnées dans des États différents, processus de diffusion, transferts des ressources, construction d’organisations militantes transnationales, nomadisme international de militant (Sommier, 2010 :138). En dehors de la simultanéité des mouvements transnationaux aujourd’hui, Sommier souligne que l’internet favoriserait une individualisation des mouvements avec. « Des militants transnationaux peuvent décider d’organisation une manifestation simultanée sans préalablement communiquer avec des citoyens qui manifestent dans le pays d’origine. D’un appel à la manifestation sur les réseaux, un migrant ou un groupe de migrants partageant des valeurs communes par rapport au destin de leur pays d’origine peut créer une page Facebook ou Twitter pour réaliser des mobilisations similaires dans des pays distants » (idem). En France par exemple, des Haïtiens avaient organisé au moins de juin 2019 deux journées de conférences sur la corruption en Haïti autour du procès Petrocaribe avec la participation de Gilbert Mirambeau et d’autres intervenants qui venaient d’Hait et du Canada. Ainsi, le mouvement Petrocaribe Challenge mobilise des jeunes et des moins jeunes Haïtiens qui sont un peu partout à travers le monde.

Le mouvement Petrocaribe Challenge, 1 an après …

Si ce mouvement arrive à porter des fruits en forçant par exemple la CSC/CA de publier les deux rapports relatifs à la gestion du fonds Petrocaribe, 1 an après, les petrochallengers exigent aujourd’hui la démission du président de la République d’Haïti et le procès de toutes les personnes impliquées dans la dilapidation des fonds Petrocaribe évalués à plus de 4 milliards d’euros selon le deuxième rapport de la Cour supérieure des Comptes et du Contentieux administratifs (CSC/CA). Cependant, si les petrochallengers se montrent satisfaits du bilan de ce mouvement, on peut toutefois essayer d’esquisser certains points qui pourraient faire l’objet de réflexion quant à l’avancement de cette lutte menée online et offline par la jeunesse haïtienne connectée :

1- Il existerait aujourd’hui un certain tintamarre dans le déploiement de ce mouvement. Avec plusieurs collectifs petrochallengers, les projets et les stratégies de lutte ne respecteraient pas pour certains groupes le principe des mouvements sociaux aujourd’hui. Le fait pour un collectif de petrochallengers de nommer un porte-parole constituerait un obstacle au bon déroulement de ce mouvement protestataire dont une seule personne représenterait la figure du mouvement.

2- Les petrochallengers ne souhaitent pas institutionnaliser le mouvement. En voulant se maintenir à distance avec la politique institutionnelle, les jeunes petrochallengers ne créent pas les conditions indispensables pour favoriser la pérennité de leur mouvement qui peut être récupéré par des politiques. Ils veulent plus de pouvoirs, mais ne veulent pas institutionnaliser leur mouvement comme l’avaient fait des activistes étrangers dans le cadre des mouvements similaires, dont Pablo Iglesias pour Podemos en Espagne ou Camila Valleho, leader du mouvement étudiant chilien de 2010 et désormais sénatrice. Comme disait Geoffrey Pleyers (2016 : 40), « cette méfiance à l’égard des organisations plus structurées peut devenir une limite lorsqu’il s’agit de pérenniser le succès populaire et les idées innovantes ou de les transcrire dans la politique institutionnelle ».

3- Enfin, la difficulté des petrochallengers à se mettre d’accord avec les partis politiques de l’opposition constituerait une faiblesse pour ce mouvement. Aujourd’hui, il est clair que les petrochallengers ont le pouvoir de convoquer la masse dans le cadre de la manifestation des rues comme ils l’avaient fait d’ailleurs à plusieurs reprises depuis le début du mouvement l’année dernière. Cependant, il est un fait que ce sont des politiciens traditionnels qui accaparent souvent la vedette dans les médias traditionnels et en proposant en premier une proposition de sortie de crise. Des petrochallengers du collectif #Noupapdòmi se démarquent catégoriquement de la proposition de l’opposition jusqu’à proposer leur propre alternative de sortie de crise à travers un programme en 4 R (Rupture, Redressement, Réorientation et Rigueur).

De cette manière, on comprend bien qu’une sortie de crise dans le cadre de mouvement n’est pas pour demain quand on sait qu’Haïti est traversée par une crise multidimensionnelle dont le dossier Petrocaribe n’est qu’une dimension de cette crise profonde qui ronge la société haïtienne. En attendant, la question reste et demeure : « Kot Kòb Petrocaribe a ? »


Jocelyn Belfort

Doctorant en Information et Communication
Mes recherches se portent sur les médias connectés
le numérique et les nouveaux mouvements sociaux,
belfort06jocelyn@gmail.com

Bibliographie sélective

1- Cardon Dominique, Culture Numérique, Paris, SciencesPo, 2019

2- Cardon D., Granjon F., Médiactivistes, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2010.

3- Fillieule Olivier, Éric Agrikoliansky et Isabelle Sommier (sous la direction de), Penser les mouvements sociaux. Conflit sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines, La Découverte, Paris, 2010

4- Granjon Fabien, Mobilisations informationnelles et Web participatif (pp83-100) in Internet et Politique, Les Essentiels d’HERMÈS, Paris, 2012.

5- Granjon Fabien, Mobilisations numériques. Politiques du conflit et technologies médiatiques, Paris, Presses des Mines, 2017.

6- Pleyers Geoffrey et Brieg Capitaine, Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Maison des sciences de l’homme, Paris, 2016.



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