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Hommage au mapou Michel Hector (1932-2019) : professeur, historien et militant politique II de II

Hommage au mapou Michel Hector (1932-2019) : professeur, historien et militant politique II de II








NDLR : Le journal est heureux de publier la deuxième partie de l’article du professeur Watson Denis sur la disparition du professeur Michel Hector. La première partie a paru dans l’édition du vendredi 12 juillet.

3. Michel Hector : le citoyen engagé

Michel Hector a toujours été engagé pour les transformations socio-économiques en Haïti. De la même manière qu’il commença très jeune dans l’enseignement, il se jeta très tôt dans la militance politique. Il a fait ses premières armes dans les rangs du MOP (Mouvement Ouvriers Paysans) sous la houlette du leader politique Daniel Fignolé. À la chute du général Paul-Eugène Magloire en 1956, la crise politique était corsée. Dans les résolutions machiavéliques de cette crise, des protagonistes firent accéder le 25 mai 1957 le leader populaire Fignolé à la présidence. Du jour au lendemain, Michel Hector se retrouva dans les allées du pouvoir. On ne sait pas trop de cet épisode de sa vie, car cet historien était peu bavard, pour ne pas dire circonspect, de ses succès ou de ses réussites personnelles.

Moins d’un mois après son ascension au pouvoir, le président Fignolé a été obligé de partir en exil, soit le 14 juin 1957 aux États-Unis d’Amérique. Dès lors des partisans et les sympathisants de Fignolé, les ceux et les celles d’en-bas, les subalternes ont été tués et assassinés. D’autres collaborateurs ont été ciblés jusqu'à la répression la plus brutale. Ils entrèrent en clandestinité. Michel Hector était du nombre. Ce que l’on comprend maintenant de tout cela c’est que la passation du pouvoir à Fignolé a été un stratagème de ses ennemis politiques pour mieux l’écarter de la scène ; ce leader avait un « rouleau compresseur », il pouvait mobiliser les foules gigantesques à la capitale mieux que les 3 autres plus grands candidats d’alors (François Duvalier, Clément Jumelle et Louis Déjoie) à la présidence.

La forte mobilisation populaire écartée, en octobre 1957, Dr François Duvalier accéda à la présidence du pays avec l’aide de l’Armée d’Haïti, dirigée alors par le général Antonio Thrasybule Kébreau. Le nouveau chef de l’État ne tarda pas à instaurer un régime de terreur. De 1957 à 1964, la dictature duvaliériste était déjà une réalité en Haïti. Le régime n’accepta pas d’opposition politique, de quelque nature que ce soit. Les opposants connaissaient la prison, l’assassinat politique, et le mieux l’exil. Entretemps, Michel Hector milita au sein des organisations politiques marxistes et marxisantes de l’époque tout en poursuivant des activités syndicales et son enseignement dans les écoles. Plus tard, il co-fonda le Parti Populaire de Libération Nationale (PPLN) ; il était l’un des maitres à penser et le principal théoricien de ce parti. Dans ses circonstances, il était devenu une figure bien connue du monde syndical : formateur de syndicalistes et initiateur de syndicats un peu partout dans le pays. Par exemple, il a contribué à mettre sur pied le syndicat des employés de l’Electricité d’Haïti (Ed’H). Il milita également dans le monde enseignant. Désormais, il est de recherché par le service d’intelligence du gouvernement, ciblé par les tenants et les sbires du régime. Il a eu la chance de s’échapper des filets du régime une première fois, une deuxième fois, une énième fois. Après un certain temps entretenu, malgré lui, dans la clandestinité, il parvint à laisser la terre natale.

Il s’est retrouvé à un certain moment de la durée à Cuba (où il a pu faire venir sa femme), puis en Europe (Pologne et en France). Il profita de son séjour en Europe pour parfaire sa formation académique. Finalement, il laissa la France pour le Mexique, après, semble t-il, un court séjour en Algérie. Dans le pays des Aztèques, il enseigna à l’Université Autonome de Puebla où il a été nommé directeur d’un centre de recherche. Il passa plusieurs années à la tête de ce centre jusqu'à son retour en Haïti en 1986, à la chute de Jean-Claude Duvalier.

De retour en Haïti, à côté de l’enseignement à l’Université, il a mis sur pied à la première Impasse Lavaud, au Bois-Verna, la Fondation Ulrick Joly. Une fondation dédiée principalement à la formation des syndicats et des travailleurs. Ce fut à la fois une initiative louable et étonnante. À un moment que bon nombre de personnalités de l’exil formaient des partis politiques pour la prise du pouvoir, Hector a consenti lui de miser plutôt sur la formation de la classe des travailleurs et des syndicalistes. Tout porte à croire que l’exil lui a fait voir et comprendre les choses du monde autrement. Il faut dire aussi que de 1950 à 1986 le monde avait beaucoup changé. La rivalité USA-URSS depuis la guerre froide avait changé de tonalités. Le camp soviétique chancelait déjà. En 1990-199, ce fut l’effondrement du mur de Berlin.

La Fondation Ulrick Joly fonctionna, je crois, pendant une dizaine d’années. En fin de compte, Michel Hector a dû fermer ses portes, d’après moi, par faute de financement. Toutefois pendant son fonctionnement, elle a rendu de grands services à la communauté nationale. Elle a œuvré à la formation et à la conscientisation politique des cadres intermédiaires et des porte-parole du mouvement social revendicatif de l’époque. On avait noté, au niveau même du discours, que les choix et les stratégies politiques de ces groupes sociaux ont été mieux exprimés dans l’espace public.

D’autre part, je dois mentionner qu’il y a un périple dans la vie saccadée du professeur Michel Hector qui crée des controverses dans le milieu universitaire : c’est son passage au Rectorat de l’Université d’État d’Haïti. Entre 1993-1996, il était nommé vice-recteur aux affaires académiques au sein d’un Conseil exécutif provisoire de gestion de l’Université d’État d’Haïti, composé du professeur Roger Gaillard (recteur) et de madame la professeure Marie-Carmel Paul-Austin, vice-rectrice aux affaires administratives. L’un des objectifs de ce Conseil était de réaliser la reforme de l’Université, que plusieurs secteurs, dont la FENEH (Fédération nationale des Etudiants Haïtiens), la toute puissante organisation d’étudiants d’alors, et des groupes de professeurs appelaient de leurs vœux. En 1994, avec le retour de l’ordre démocratique, entendez par là le retour physique du Président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, la reforme de l’Université se discutait âprement entre les sociaux et les partenaires de cette institution. Michel Hector, en tant que le principal responsable des questions académiques, chapeautait cette reforme.

Plusieurs tentatives prises par le Conseil de gestion pour lancer la réforme ont été contesté ou critiqué par des partenaires qui avaient pourtant contribué à l’avènement de ce Conseil au Rectorat. Le Plan de réforme universitaire proposé par le Rectorat n’aboutit pas tout simplement. Le consensus n’y était pas, il y avait un blocage, voulu ou fomenté. Il n’y avait un groupe socialement organisé au sein de l’UEH pour supporter le projet. Enfin de compte, le ministre de l‘Éducation nationale et de la Formation professionnelle de l’époque, le professeur Emmanuel Buteau se mettait de la partie ; le pouvoir politique de l’époque a voulu matérialiser la reforme de l’université dont on réclamait avec force et détermination depuis 1986 - il en faisait même un question d’honneur. Puisque le projet du Rectorat ne trouva pas d’adhésion nécessaire, le ministre faisait venir de France une équipe spécialisée en réforme de l’Université et en curricula. Après étude de terrain et des considérations diverses, cette équipe soumettait un projet de réforme, qui est communiqué aux parties concernées. Un symposium de trois jours est prévu du côté de la Côte des Arcadins en vue de discuter ledit projet. Toutes les invitations sont lancées. Un jour avant la tenue du symposium, une manifestation de rue, assez sonore, sortant de l’une des facultés de l’UEH descendait au Rectorat, au Bicentenaire, criant à tue-tête le retrait du projet de reforme. On scandait également : « A bas le conseil ». Ce fut une grande surprise, bien qu’il y ait dans la soirée précédant la manifestation des étincelles et des signes avant-coureurs. Dans cette manifestation de rue à laquelle participaient une vingtaine d’étudiants et quelques professeurs, on a constaté que la gauche s’opposait à la gauche. Le professeur Michel Hector était particulièrement visé dans cette contestation organisée par des camarades de lutte. Le Conseil exécutif était secoué. Le palais national joua alors la carte de la prudence. Étant donné que des universitaires (qu’il pouvait considérer jusque-là comme des alliés) descendaient dans les rues, il désavoua le ministre de l’Éducation nationale, mis fin au projet de reforme de l’Université, mais il n’envoya pas le Conseil exécutif de gestion. Le conseil resta en fonction jusqu'à l’avènement au pouvoir du président René Préval.

Professeur Michel Hector était sorti abattu de cette épreuve, mais pas battu. Il avait foi dans la capacité des gens à se dépasser et à faire ce qui est correct. En bon marxiste, il parla de la loi naturelle des contradictions dans une société démocratique. Il pensait que ses collègues de l’Université allaient reprendre la bonne voie et choisir le chemin de la réforme pour faire avancer l’institution universitaire. Effectivement, un groupe de professeurs, des figures notoires de l’Université, après avoir fait échec au projet du « symposium Buteau », déclaraient le plus sérieusement du monde qu’ils n’étaient pas contre la reforme de l’Université, ils allaient se mobiliser et préparer un plan de reforme progressiste de l’Université dans moins de 3 mois. Nous étions alors en juillet 1995. Les plus patients d’entre nous attendent encore ce plan de réforme spéciale qui doit révolutionner à tout jamais l’université en Haïti. On a le droit d’espérer. En Haïti, l’espérance fait vivre !

J’ai remarqué que le professeur Hector n’a pas gardé pas rancune à ces professeurs qui ont fait dérailler il y a 24 ans déjà le beau projet de reforme de l’Université. Il était déjà un homme blanchi sur le harnais, il a dû connaître les gens et leurs pratiques politiques. Au cours des ans, il continua pas moins à côtoyer, discuter, travailler et collaborer avec ces collègues. À mes yeux, il a fait preuve d’abnégation et d’ouverture d’esprit. Ce fut aussi une forme d’engagement à lui-même et envers les autres.

Toute sa vie, Michel Hector était un homme engagé, pour des changements dans son pays. Aussi, il était un homme discipliné, rigoureux et courtois malgré une allure de sévérité sur les mœurs. C’est qu’au niveau institutionnel, il voulait voir triompher les principes sur la facilité et la plaisanterie. Pourtant, il donna un traitement humain à tout un chacun, peu importe sa place dans la superstructure existante de la société.

Michel Hector : un mapou d’Haïti

Le professeur Hector a été un grand lecteur ; il me donnait toujours l’impression qu’il a tout lu sur Haïti. Des classiques aux auteurs contemporains. Parmi les auteurs étrangers, il faisait référence à deux historiens marxistes qui donnaient de l’horizon à sa propre œuvre. Pierre Vilar, historien marxiste français, qui semblait être son auteur préféré parmi les contemporains et E.P. Thompson, une figure emblématique de l’école marxiste britannique, historien de gauche célèbre, qui a travaillé, entr’autres, sur le mouvement ouvrier en Angleterre.

Par ailleurs, il était un bon écrivain, un historien perspicace et intelligible. Disons qu’il avait une bonne plume. Il a manié la langue française avec dextérité. Je l’ai toujours considéré à la fois comme un esprit cartésien et un puriste de la langue française, style fin du XIXe siècle haïtien. Pourtant, son vocabulaire était bien moderne et son discours contemporain. Les courants historiographiques qu’il a suivis, en particulier l’École française des Annales, sont de notre temps.

Aussi, le professeur Hector a pratiqué l’humilité dans sa vie (pour rien au monde il n’avait pas la grosse tête). Sans dire qu’il a rejeté le dogmatisme idéologique, surtout après son retour d’exil. Dans les débats, les discussions et la recherche, il a stimulé des réflexions nouvelles et de nouvelles perspectives dans la compréhension d’un problème de société.

Voilà ce que je peux signaler à l’instant à l’occasion de la disparation de l’historien Michel Hector. Je pouvais ajouter d’autre chose, mais n’étant pas en Haïti pour le moment la documentation nécessaire me manque.

Ce qu’on peut retenir en filigrane avec la mort de Michel Hector : nous avons perdu tout un peu de sa lumière et de son expérience. Toutefois son œuvre restera comme un réconfort pouvant nous guider, d’une façon ou d’une autre.

Il est parti, il a droit à notre respect et à des hommages. Michel Hector c’est plus de 60 ans de vie pour le Changement social en Haïti. Il a contribué, par son enseignement de tous les jours, sa pensée politique et ceci, au-delà des fanfaronnades médiatiques, à changer notre vision des choses et nos rapports quotidiens avec nos proches, nos voisins, nos semblables et nos compatriotes moins fortunés que nous. Michel Hector nous a montré avant de se déclarer révolutionnaire, il faut être d’abord humaniste. Son message lumineux continuera au-delà du temps.

Pour reprendre les propos d’un collègue: « Il est parti, avec toute sa lucidité, toute sa clairvoyance, toutes ses préoccupations qu'il partageait très souvent avec nous. Mais il laisse à notre disposition une œuvre que nous aurons toujours du plaisir à lire et à relire, à méditer, mais aussi, et surtout à diffuser auprès de la nouvelle génération, qui en a tant besoin. Nou pap janm bliye w ».

Professeur Hector était un véritable mapou dans notre monde académique et intellectuel.

Tous les historiens, formés dans la profession à l’ENS, lui doivent quelque chose. Soit à travers son enseignement, ses conférences, soit à travers ses travaux de recherche. D’ailleurs quelconque le grade académique qu’on a pu recevoir à l’étranger, on revient tout gentil en face du professeur Hector. On le contacte, on veut avoir son opinion sur un point d’histoire, sur une question en débat. À ce titre, Hector était l’historien de tous les historiens, surtout des jeunes historiens. Il était aussi disponible pour tous les autres : professeurs, cadres, professionnels, chercheurs et des discutants de tous les horizons. À plusieurs reprises, je l’ai vu discuter avec des écrivains et des personnalités de renom, réviser leurs travaux et prodiguer des conseils.

À bien des égards, on peut considérer que le professeur Hector a une vie accomplie. Il a toujours marié la compétence intellectuelle et la militance politique. Il n’a jamais renié ses convictions politiques. Dès sa prime jeunesse jusqu'à sa mort. Ce qui m’a toujours frappé en lui. Son dernier ouvrage : Une tranche de la lutte contre l’occupation américaine. Les origines du mouvement communiste en Haïti (1927-1046), en témoigne.

Le professeur Hector a pioché et ensemencé un grand nombre de champs durant son passage sur la terre. Sur le plan personnel, des récoltes ont été jusque-là satisfaisantes. Sur le plan macro, du relèvement national, d’autres récoltes attendent de s’épanouir et apporter des fruits qu’il a toujours espéré pour transformer l’humaine condition en Haïti.

Watson Denis, Ph.D

watsondenis@yahoo.com

Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et de relations internationales à l’UEH.

Secrétaire -général de la SHHGG

7-9 juillet 2019



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