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Hommage au mapou Michel Hector (1932-2019) : professeur, historien et militant politique

Hommage au mapou Michel Hector (1932-2019) : professeur, historien et militant politique








NDLR : Ce segment représente la première partie de l’article. La seconde partie sera publiée dans l’édition de demain.

La nouvelle de la mort du professeur Michel Hector, le vendredi 5 juillet 2019 au soir, sonna comme un véritable coup d’infortune sous le ciel bleu d’Haïti. Je le savais malade depuis quelques mois, je l’ai visité à l’hôpital à la fin du mois d’avril dernier. Néanmoins j’étais loin de penser qu’il allait laisser le monde d’ici-bas aussitôt, surtout en ce moment de tumultes que connaît le pays, à une période de grandes commotions et de convulsions. Beaucoup d’entre nous auront encore besoin de sa lumière et de son expérience d’homme de science qui a beaucoup vu, entendu et compris les choses au-delà des passions.

Mais la vie est ainsi faite: les malheurs de l’existence surviennent de façon inattendue !

Le décès du professeur Michel Hector donne encore plus de raison au poète Alphonse de Lamartine qui, dans son poème : Le Lac, rimait assez bien un sentiment de vide en écrivant : «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». La disparition du professeur Hector marque le temps d’un dépeuplement continu et regrettable d’un certain univers fécond en Haïti. Des personnages ayant pris naissance sous l’Occupation politique et militaire d’Haïti par les États-Unis d’Amérique sont en train de nous quitter. En moins de 20 ans, le pays a perdu quatre illustres historiens qui ont marqué la vie intellectuelle et la pensée historiographique en Haïti : Roger Gaillard (2000), Georges Corvington (2013), Leslie Manigat (2014) et Michel Hector (2019). Pour le moment, il y a que leurs œuvres qui peuvent nous guider dans nos itinéraires de la vie.

J’ai eu l’insigne honneur de côtoyer le professeur Hector au cours de ces 30 dernières années. Il a été d’abord mon professeur d’histoire à l’École Normale Supérieure de l’Université d’État d’Haïti, ensuite un collègue à l’Université et au sein de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie (SHHGG). Je crois que ces côtoiements, mêmes irréguliers dans le temps, m’ont permis de faire des idées sur sa personne et de connaître un peu de ses périples de vie. La première idée que j’ai construite de lui fut sa rigueur académique. La deuxième idée fut sa constance dans ses choix politiques et idéologiques pour l’émancipation du peuple haïtien même lorsqu’qu’on ressasse et théorise sur la mort des idéologies. En ce qui concerne son existence, je dirais qu’il a eu toujours foi dans les capacités des individus à pouvoir agir dans le sens du bien commun, même une fois dans leur vie.

Dans cet article de circonstance, je veux bien lui rendre hommage, un hommage bien mérité. Pwofesè Hector se te yon pye mapou !

Dans cet article, écrit dans la douleur causée par cette disparition, je mets emphase sur le parcours du personnage comme professeur et chercheur, comme historien et comme citoyen engagé- dès sa prime jeunesse jusqu’à sa mort. S’il y avait quelque chose qui avait toujours nourri ses réflexions et inscrit en lettres d’or sur son front : ce fut des transformations socio-économiques profondes pour Haïti.

` 1. Michel Hector : le professeur

Michel Auguste Hector est né au Cap-Haïtien le 20 novembre 1932. Il y a fait ses études primaires. Ses études secondaires ont été faites, semble t-il, dans sa ville natale et à Port-au-Prince. Son diplôme de fin d’études secondaires en poche, il entra au début de la décennie 1950 à l’Eole Normale Supérieure. Ce fut alors une institution qui existait à peine une dizaine d’années de cela. Dans cette école supérieure nouvelle, créée sous le régime à vocation progressiste de Dumarsais Estimé, pour la formation des professeurs du secondaire, il y a avait des professeurs de renom. Au cours du cycle académique, l’étudiant Michel Hector rencontrait le professeur Leslie F. Manigat, à peine revenu de France, qui enseignait l’histoire et la méthodologie en histoire au Département des Sciences sociales. L’enseignement prodigué par le professeur Manigat était bien apprécié par ses étudiants de l’ENS. Hector profitait au maximum de son enseignement, mais il se différenciait de son courant de pensée. A cette époque Hector était déjà un jeune militant marxiste tandis que Manigat professait le fonctionnalisme. Hector termina avec brio ses études à l’ENS avec la préparation et la soutenance d’un mémoire de sortie pour l’obtention de son diplôme en Sciences sociales. Il avait choisi un sujet sur l’occupation des États-Unis en Haïti (1915-1934). Enfant terrible né sur l’occupation du grand voisin de l’Amérique du Nord, soit deux ans avant la fin de cette occupation étrangère, il a préparé un travail, d’histoire contemporaine, sur cette même occupation. Son mémoire a eu les faveurs du jury.

Tout en étudiant à l’ENS, Michel Hector était déjà un professeur. En fait, il se lança très tôt dans l’enseignement. Il commença à enseigner à 17 ans dans les classes primaires. Il passa ensuite, avec l’enseignement reçu à l’ENS, au niveau secondaire. Il enseigna notamment les sciences sociales (histoire et géographie) dans des écoles privées. Par ailleurs, voulant influencer l’enseignement des sciences sociales, au niveau pédagogique, il publia avec ses collègues professeurs deux manuels d’histoire. D’abord: La colonisation en Haïti, en collaboration avec Mario Rameau (pour les élèves de la classe de 5e de l’époque). Ensuite : Le régime colonial français à Saint-Domingue, en compagnie de Claude Moïse, pour les élèves de seconde et de rhétorique.

Tout se passait très vite au cours d’une décennie : le jeune Hector était normalien diplômé, professeur et auteur de manuels d’histoire. Il s’engagea en même dans la politique de manière active et persuasive. Au milieu de la décennie 1960, il a été bien obligé de partir en exil, comme bon nombre de ses amis, collègues, militants, professeurs, camarades et de nombreux opposants au régime de François Duvalier. A l’étranger, notamment au Mexique il a enseigné et dirigé un centre de recherche à l’Université Autonome de Puebla.

De retour en Haïti en 1986 à la chute de Jean-Claude Duvalier, il a été nommé professeur d’histoire à l’École Normale Supérieure, son ancien centre de formation. Il est retourné au pays auréolé de gloire et de prestige auprès des jeunes, pour son combat historique contre le régime de Duvalier en Haïti et à l’étranger et aussi pour ses travaux de recherche sur Haïti et son approche novatrice sur des thématiques importantes relatives à l’histoire d’Haïti. Le professeur Roosevelt Millard, qui fut étudiant à l’UEH à la chute du régime des Duvalier, rappela son enthousiasme d’époque à propos du professeur Hector qui vient juste de nous laisser: « Pour nous de la jeunesse révolutionnaire de la deuxième moitié des années 1980, Michel Hector, connu aussi à l'époque sous le pseudonyme de Jean-Jacques Doubout, était comme un personnage mythique. On se bousculait pour le voir, lui parler et le toucher. On s'étonnait de sa simplicité. On remplissait ses salles de cours et de conférence. Il ne se mettait pas au-devant de la scène ».

Pour ma part, à l’ENS, dès son premier cours auquel j’ai assisté, il m‘avait fortement impressionné par son savoir et son savoir-faire. Ce n’était pas du bluff, il n’avait pas de phrases creuses, de tournures latines, sonores pour épater la galerie. Il ne regardait pas le ciel pour voir tomber la plus prochaine phrase. C’était du solide, du sérieux. Il y avait de la tenue, de la correction et de la substance. Marxiste bien connu, il ne parlait pas pourtant ni de Marx, ni d’Engels juste pour avoir une popularité facile au milieu de la gent estudiantine. Il enseignait de ce qu’il devait enseigner selon un syllabus et les normes académiques bien connues un peu partout ; il n’encourageait pas la médiocrité. Parmi tous ceux-là qui revenaient d’exil en grande pompe à la chute de Duvalier pour enseigner à l’Université, ce professeur démontrait qu’il avait un savoir certain pour le faire. Il avait un discours de niveau académique. Il connaissait les théories de son métier et les méthodologies qui lui permettaient de mieux l’exercer. Impressionné par son savoir c’est sans hésitation que je lui ai demandé de m’accompagner dans la préparation de mon mémoire de sortie à l’ENS en vue de l’obtention du diplôme de licence en Sciences sociales. J’ai été pourtant étonné quand il m’a répondu : « En principe, j’accepte, mais formule ta demande par écrit ». Ce que j’ai fait ; il a répondu positivement à ma demande. Il va sans dire que j’ai tiré le maximum de bénéfices de son accompagnement.

Professeur Hector était toujours disponible pour servir, enseigner et partager ses connaissances. Il prononça des conférences ici et là, à Port-au-Prince et dans les villes de province. Il participa dans tous les mouvements démocratiques et populaires qu’il pensait pouvoir faire avancer la lutte du peuple haïtien. Il participa aussi dans des débats sur la réforme de l’Université. Il s’est montré toujours disposé et disponible pour répondre aux sollicitations des jeunes, des syndicats, des associations et des organisations de la société civile. En fait, il s’est montré toujours ouvert aux autres, attentif pour entendre et écouter, et disponible pour proposer des voies de sortie dans des conjonctures de crise aiguë.

Dès son retour au pays, il avait créé avec l’aide d’un groupe d’amis et de collègues, la Fondation Ulrick Joly, un lieu de rencontres et de formation pour servir la communauté des travailleurs et les syndicats.

Aussi, il offrait ses services à plusieurs organisations et institutions éducatives et patriotiques. Par exemple, en 1989, il avait rejoint la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et Géologie (SHHGG) comme membre du conseil de direction. Au cours de cette même année, il avait reçu le deuxième Prix d’Histoire de la SHHGG pour son travail sur le socialisme et le syndicalisme. En l’An 2000, à la suite du décès de l’historien Roger Gaillard, il devint le président de cette société de savoir. Durant sa présidence, la SHHGG a eu une visibilité beaucoup plus grande au sein de la société haïtienne. Et la Revue de la SHHGG a abordé différents thèmes sur différentes périodes de l’histoire nationale. De même, elle s’est ouverte aux différentes branches des sciences humaines et sociales. En 2015, il avait décidé de céder sa place. Les membres du conseil de direction lui ont choisi alors comme président d’honneur- ce qu’il a accepté avec plaisir. Il conserva ce rôle de premier conseiller jusqu’à sa mort.

Au milieu de la décennie 1990, le professeur Hector était vice-recteur aux affaires académiques de l’UEH. Sans mentionner qu’il a joué un rôle au sein de la Route de l’Esclave, mis en place par l’UNESCO. De plus, à la suite de l’historien Leslie Manigat, il a été nommé président du Comité de commémoration du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti.

Au début de l’An 2000, suite à la fermeture de la Fondation Ulrick Joly, le professeur Hector passa à diriger le Centre de Recherches Sociologiques et Historiques, CRESOH, attaché à la Faculté des Sciences Humaines de l’UEH (FASCH). Il a été le directeur fondateur et premier directeur de ce centre.

Là, il a voulu institutionnaliser la recherche scientifique à l’Université. Les moyens manquaient et la notion de la recherche institutionnelle dans le milieu universitaire de chez nous était encore dans ses balbutiements. Ce centre organisa quand même, dans des conditions permissibles de l’époque, des rencontres académiques, des ateliers, des séminaires de formation et des séminaires spécialisés. Aussi, ce centre édita une revue bi-annuelle, Itinéraires, dans laquelle les professeurs de la FASCH, de l’UEH et autres chercheurs et universitaires ont publié leurs travaux.

Professeur Hector : c’est toute une vie dédiée à l’enseignement. Il a consacré plus d’une soixantaine d’années à la formation d’élèves et d’étudiants, à la vie universitaire, au service de la patrie bien-aimée. Sa vie était consacrée aux études, à l’histoire et à la recherche scientifique.

2. Michel Hector : l’historien et le chercheur

Le professeur Hector était historien et chercheur. Dois-je préciser qu’il n’était pas n’importe quel historien. Pour répéter le professeur Jean-Alix René, il avait choisi lui-même le champ dans lequel il devait labourer. Il avait choisi de faire de la recherche savante dans le champ du populaire. Ce champ est en conformité avec les choix politiques et idéologiques qu’il a fait dans sa vie. Ce champ du populaire n’est pas encore inventorié dans l’historiographie haïtienne, à proprement parler. Il n’en demeure pas moins, également historien, qu’Hector a donné ses lettres de noblesse au champ du populaire.

Ce champ d’études du populaire inclut notamment le syndicalisme, le monde des travailleurs, les paysans et la paysannerie, les dirigeants politiques sortis des rangs de la paysannerie et du mouvement social contestataire, les mouvements sociaux ; en général tout ce qui concerne les subalternes, ceux et celles d’en-bas dans la structure organisationnelle de la société. D’après moi ce champ du populaire propulsé par cet historien avait des objectifs assez précis : il y avait une volonté d’expliquer ou d’interpréter les luttes des subalternes déjà entreprises en vue de générer une nouvelle société, plus égalitaire en Haïti. Dans ses études du populaire, Hector a débuté avec le mouvement social de 1843-1848 exprimé par l’Armée Souffrante de Jean-Jacques Acaau, en passant par les idéaux sociaux de la Révolution haïtienne, jusqu’à l’époque contemporaine. Les écrits d’Hector c’est toute une œuvre historiographique qui ouvre des perspectives fécondes sur les changements sociaux et économiques dans le pays. Cette œuvre est à lire, à relire et à méditer. Elle permet de mieux saisir et comprendre la République d’Haïti, hier et aujourd’hui, qui végète depuis des lustres.

Cet historien avait publié son œuvre au moins sur deux noms connus (il peut y avait d’autres noms car sous la dictature duvaliériste il fallait parler par signes) : Jean-Jacques Doubout et Michel Hector. Sous le pseudonyme de Doubout, il a notamment publié :

1) Haïti : féodalisme ou capitalisme ? Essai sur l’évolution de la formation sociale d’Haïti depuis l’indépendance, s. l., (Paris ?), Abécé, 1973 ?

Cette œuvre représente un effort de théorisation politique, appréciable sur l’évolution économique d’Haïti, de l’indépendance jusqu’au régime des Duvalier.

- Notes sur le développement du mouvement syndical en Haïti, s.l., s.n., 1974.

Cette œuvre annonçait un ouvrage bien plus complet qui devrait voir le jour concernant le socialisme et le syndicalisme en Haïti.

Par ailleurs, en plus des manuels d’histoire qu’il avait déjà fait paraître, il a été publié sous sa direction (utilisant son nom légal connu Michel Hector), l’ouvrage intitulé : Haití : la lucha por la democraciua : clase obrera, partidos y sindicatos, avec la participation de Sabine Manigat, Jean L. Dominique, Puebla, Universidad Autónoma de Puebla, 1986.

Par la suite, il a publié d’autres textes et ouvrages. Parmi ceux-ci, on peut énumérer :

- Syndicalisme et socialisme en Haïti, 1932-1970, Port-au-Prince, Imprimerie Henri Deschamps, 1989 ;

- Crises et mouvement populaires en Haïti, Montréal, Editions du CIDIHCA, 2000 ;

- Une tranche de la lutte contre l’occupation américaine. Les origines du mouvement communiste en Haïti (1927-1046), Port-au-Prince, Imprimeur, S.A, 2017.

- Révolution française et Haïti : filiations, ruptures, nouvelles dimensions, Port-au-Prince Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, Editions Henri Deschamps, 1995.

Aussi, sous sa direction et celle de Laënnec Hurbon est paru l’ouvrage: Genèse de l’État haïtien, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, Horizons américains, 2009.

Professeur Hector enseignait et publiait ses travaux en français et en espagnol. De même, il publia des travaux scientifiques en créole- la langue la plus parlée en Haïti. La Revue de la SHHGG comporte ses articles en créole du professeur. Par ailleurs, il a été publié sous sa direction, le texte suivant :

- Sou travayè agrikòl nan peyi a : yon ti istwa ak sou kè pwoblèm òganizasyon yo, s.l, Kiskeya Près, 1992.

Autre exemple, il a également écrit et publié en créole l’article : « Akademi Kreyòl, Ki pwoblèm ? Ki defi ? Ki avni ?, Ak Kolòk Entènasyonal sou Akademi Kreyòl Ayisyen, Port-au-Prince, 26-29 octobre 2011 (sous la direction de Renaud Bernadin), Port-au-Prince, Éditions de l'Université d'État d'Haïti, 2013.

Il est rébarbatif de le mentionner, le professeur Hector a un grand nombre d’articles qui sont publiés dans différents organes de presse en Haïti. De même, il a de nombreux travaux qui sont éparpillés dans les revues spécialisées en Amérique latine (en particulier (Mexique) et en Europe (notamment en France).

Tous ces articles, travaux et publications montrent bien que Michel Hector a été un historien, un historien consciencieux et un chercheur qui a choisi le champ du populaire pour apporter un message nouveau dans l’historiographie haïtienne et dans le discours politique et social en Haïti.

Watson Denis, Ph.D
watsondenis@yahoo.com
Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et de relations internationales à l’UEH.

Secrétaire -général de la SHHGG
7-9 juillet 2019



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