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Le fardeau psychologique des femmes mariées qui n’ont pas encore enfanté

Le fardeau psychologique des femmes mariées qui n’ont pas encore enfanté



Cet article est publié dans le cadre du mois de la santé mentale 2020 (MSM2020). Le MSM2020 est une initiative de la psychologue, professeure Tamara Georges en collaboration avec le département de psychologie de la faculté d’Ethnologie et Allô Psy Haïti, une association d’étudiants. La mission du MSM est de sensibiliser la population sur les questions relatives à la santé mentale.


En Haïti, la plupart des femmes mariées qui n’ont pas encore eu d’enfant(s) soit par problème de stérilité de leur part ou de la part de leur conjoint vivent des cauchemars à cause d’une conception stigmatisante enracinée au sein de la population et parfois même parmi les gens qui sont censés avoir été éduqués. Les femmes sont toujours perçues comme étant la personne incapable de procréer au sein du couple ; cette perception représente un fardeau pour elles. Si rien n’est fait pour lutter contre une telle forme de discrimination, leurs difficultés peuvent peser encore plus et augmenter la tension psychologique déjà existante et par conséquent le taux des troubles psychologiques, voire psychiatriques, liés aux préjudices portés contre elles.

Pendant des siècles, et jusqu’aux années 80, certaines sociétés considéraient que la femme devait se limiter en n’accomplissant que les fonctions d’épouse et de mère. Cette perception basée sur une inégalité de genre explique une réalité haïtienne d’antan où les garçons étaient favorisés à être instruits et les filles gardées à la maison pour s’occuper des tâches ménagères. Au fil du temps, la tendance a changé, les femmes ont commencé à occuper des rôles dans la fonction publique et à devenir même des figures de la classe politique. Dans les trois dernières décennies, il est normal de voir des femmes à la présidence du pays comme Madame Ertha Pascal-Trouillot, présidente en 1990 ; Madame Duvivier Pierre-Louis, Première ministre ; Edmonde Supplice Beauzile, Sénatrice et autre.

Cependant, certaines pratiques traditionnelles, certaines perceptions, certains mythes et stéréotypes demeurent inchangés. En outre, lorsqu’une femme se marie, d’après la société haïtienne, son plus grand devoir est de procréer. Tout le monde guette des signes de grossesse quelques mois après le mariage et pose souvent cette question : « Quand est-ce que je verrai le bébé ? ». En effet, socialement parlant, quand deux personnes se marient, elles attendent un bébé dans la plupart des cas. Il se peut qu’il y ait des anomalies dans le système reproducteur de l’homme ou de la femme. Mais, une mauvaise tendance surgit fort souvent dans la société haïtienne quand le couple ne parvient pas à procréer : la stigmatisation de la femme. Même si c’est l’homme qui est stérile ou peu fertile, les femmes assument la grande majorité du parcours d’assistance médicale à la procréation. D’après la sociologue française et professeure à l’université Lille 1, Séverine Mathieu : « le fait que le désir d’enfant soit assigné à la femme est la première raison de l’attribution de l’infertilité à celle-ci ». (Leportois, 2019)

La procréation dépend de deux personnes. Il se peut que le couple s’entende pour ne pas avoir d’enfants ; il a ce droit. Mais très souvent, certains couples désirent grandement d’avoir un petit prince ou une petite princesse pour illuminer leur vie. Il se peut que le problème vienne de la femme ou de l’homme puisque la fécondation résulte de leurs apports fertiles et puisqu’aussi les causes d’infertilité tant chez l’homme que chez la femme sont multiples. Chez la femme, il y a des troubles de la fonction ovarienne, des anomalies tubaires, des facteurs utérins, des facteurs cervicaux, des facteurs génétiques entre autres. Chez l’homme, il y a des troubles de la spermatogenèse et des infertilités excrétoires (obstruction des voies séminales, les infertilités post-infectieuses, les infertilités auto-immunes, les troubles de l’éjaculation et les perturbations d’origine sexuelle).

Dans la perception populaire haïtienne, les femmes stériles font face à la discrimination, à l’ostracisme et à la stigmatisation si elles n’arrivent pas à tomber enceintes après le mariage. Elles peuvent même être considérées comme maudites et être affublées de certains noms très discriminants (Manman Milèt, par exemple).

Cette façon de considérer une femme mariée qui n’arrive pas à procréer pourrait avoir des conséquences néfastes sur sa santé mentale. Ces femmes vivent des situations de stress durant toute leur vie. Le fait de ne pas pouvoir procréer peut même être à la base de divorce au sein du couple à cause des disputes répétées en essayant d’imputer réciproquement la responsabilité. Ressentant une désolation pour la situation, ces femmes peuvent avoir une basse estime de soi et tolèrent de mauvais comportements de leurs maris. Cette situation encore peut engendrer également des épisodes d’anxiété, de dépression et peut même entrainer des troubles psychologiques, voire psychiatriques. Docteur Herman Tournaye, chef du centre de reproduction humaine à l’UZ Brussel déclare qu’« on sous-évalue l’impact du désir d’enfant non accompli alors que des études ont déjà montré que les souffrances psychiques de ces femmes équivalent à ce que l’on ressent quand on apprend qu’on est atteint d’un cancer, ou lorsque le partenaire décède » (Standaard et Het, juillet 2012).

Pour pallier à ces genres de problèmes et prévenir des situations psychologiques déplaisantes, il serait important de commencer un plaidoyer en faveur de ces femmes afin qu’elles puissent jouir d’une bonne santé mentale. Dans cette optique, l’État a son rôle à jouer dans l’encadrement de celles-ci que ce soit dans la création de centres de fertilité, dans l’investissement pour la prise en charge psychologique ou encore dans la sensibilisation de la population sur ce sujet qui est d’une extrême importance. Il faudrait qu’il y ait également des professionnels en santé mentale qui soient disponibles pour assister ces couples afin qu’ils comprennent que le mariage ne se résume pas à la procréation et qu’ils puissent être heureux ensemble même s’ils n’arrivent pas à assouvir leur désir d’avoir un enfant. L’heure est enfin venue afin que chacun de nous soit conscient de cette grande problématique sociétale et que du même coup, on arrive à poser sa pierre pour que ces femmes retrouvent la joie de vivre malgré leur incapacité à procréer.

Wedna Louis Pierre, étudiante finissante en psychologie (Faculté d’Ethnologie/UEH)/Infirmière spécialiste en Santé Communautaire.




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