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L’économie haïtienne en question. Vers une vision institutionnaliste de la crise haïtienne

L’économie haïtienne en question. Vers une vision institutionnaliste de la crise haïtienne








Azad Belfort a rencontré pour vous l’économiste Frédéric Gérald Chéry pour un diagnostic de l’économie haïtienne. M. Chéry a déjà écrit plusieurs ouvrages sur ce sujet. À la lecture de ces livres qui proposent une analyse alternative de cette économie, on constate que cet économiste relève d’une école que les historiens de l’économie appellent l’école institutionnelle. Cette vision économique de la crise est-elle capable d’offrir une solution et une thérapeutique valable à la crise de longue durée qui affecte Haïti et son système socio-économique ? Nous allons approfondir ces questions avec lui.

1 Azad Belfort : L’économie haïtienne ne se porte pas bien depuis plusieurs années. Une telle situation est-elle due à un éventuel cycle économique ? Quel est votre diagnostic à ce sujet ?

Frédéric Gérald Chéry : Depuis 1804, Haïti exporte les produits du paysan et en tire des devises qui permettent de financer l’État et de monter une économie dans les villes. Cette production paysanne est en déclin. Tout piétine. Haïti aurait pu rebâtir son économie et créer de nouveaux secteurs d’activités si les jeunes haïtiens pouvaient maîtriser de nouveaux savoirs et savoir-faire sur les produits existant en Haïti et sur des produits exploités à l’étranger. Mais, en Haïti, l’école n’enseigne pas ces connaissances qui sont souvent discréditées. En général, le jeune haïtien ne reprend pas le métier ou l’activité de ses parents. Il est souvent moins bien formé que ses parents. Les nombres des travailleurs formés diminuent et les compétences disponibles en Haïti sont insuffisantes pour faciliter l’expansion du crédit venant des banques locales et attirer les capitaux étrangers. Le refus du savoir technique est dû à un blocage de la mentalité.

2 Azad Belfort : L’économie haïtienne se caractérise avant tout par un très faible taux d’épargne national nettement insuffisant pour toute relance fondamentale de cette économie par la voie de l’investissement national. Les investissements directs étrangers (IDE) représentent-ils d’après vous une alternative valable et définitive pour pallier ce problème ?

Frédéric Gérald Chéry : En général, dans les économies en développement, l’épargne locale apparait faible. Celles-ci ont besoin d’un apport de capitaux externes pour accroître le niveau de l’investissement et accélérer le rythme de croissance. Si la productivité se relève, l’épargne locale augmentera et les capitaux étrangers accourront. En Haïti, les IDE ne viendront pas sans certains changements. Car l’insuffisance de l’épargne provient surtout de la difficulté d’améliorer la productivité et d’investir l’épargne disponible.

3 Azad Belfort : Face à la faiblesse structurelle du secteur bancaire haïtien, certains économistes n’hésitent pas à penser qu’il devient nécessaire de créer en Haïti un « stock market » similaire à celui de la Jamaïque afin de trouver une source de financement alternatif pour le secteur entrepreneurial. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Gérald Chéry : La formation d’un marché financier national dépend d’un paquet de réformes internes qui touchent à la comptabilité des entreprises, à la démocratisation de la propriété du capital et à l’assainissement du cadre de la concurrence. Les acteurs haïtiens n’ont pas assez débattu sur les possibilités de mener ces premières réformes.

4 Azad Belfort : Le secteur de la sous-traitance textile représente actuellement environ 8 % du PNB d’Haïti et plus de 80 % des exportations haïtiennes. Ce secteur à travers ses performances peut-il représenter une voie d’avenir valable pour la croissance de l’économie d’Haïti si l’on considère que ce secteur en multipliant le nombre de ses installations de production peut générer à moyen terme plus de 200.000 emplois et porter les exportations haïtiennes à plus de trois milliards de dollars l’année ?

Frédéric Gérald Chéry : Une stratégie de croissance est viable si elle répond aux diverses aspirations de la main-d’œuvre. Au-delà de ses 200.000 emplois, la stratégie de la sous-traitance doit permettre aux jeunes diplômés des écoles de formation et des universités de s’intégrer à l’économie nationale. Les dirigeants haïtiens ne sauraient se limiter à ce seul secteur en délaissant les autres secteurs qui auraient pu faciliter cette intégration. Sinon, il y aura de la contestation sociale. Le principal obstacle de la sous-traitance est la capacité du pays de produire des services sociaux et des biens alimentaires en abondance, à bon marché pour ces ouvriers.

5 Azad Belfort : On met beaucoup d’espoir dans le tourisme en Haïti comme vecteur de croissance, créateur d’emplois et propulseur du « Brand Haïti ». En tant qu’économiste rattaché à l’école Institutionaliste comment voyez-vous ce secteur aux très fortes potentialités ?

Frédéric Gérald Chéry : La diversité des produits culturels haïtiens confère un grand avenir au secteur touristique de ce pays. Toutefois, les acteurs haïtiens tardent à présenter la déclinaison de la marque « Brand Haïti » en produits, les étapes de son déploiement sur le territoire et de son apprentissage national en commençant avec le tourisme local.

6 Azad Belfort : La Banque Mondiale estime que pour sortir de son extrême pauvreté Haïti a besoin d’une croissance économique annuelle de 7.5 % sur une période de 10 ans. Qu’en pensez-vous ?

Frédéric Gérald Chéry : L’économie haïtienne dispose des atouts matériels pour atteindre un taux de croissance 7.5 % par an, même sur une période plus longue. Les obstacles à cette performance viennent de la possibilité de faciliter la production et la circulation de l’information sur les conditions de la croissance en Haïti. La sphère du savoir et de la production intellectuelle devant soutenir cet objectif n’est pas encore constituée.

7 Azad Belfort : Faisons maintenant un peu de benchmarking. Comment voyez-vous l’économie haïtienne par rapport à l’économie dominicaine à court, moyen et long terme ?

Frédéric Gérald Chéry : La République dominicaine est mieux dotée qu’Haïti en ressources naturelles. Cet écart n’est pas critique. Haïti peut rapidement diminuer son déficit en matière de production de biens alimentaires, réduire son retard dans la fabrication des biens de consommation courante, différencier son industrie touristique et se préparer pour participer avec le pays voisin à la maîtrise les industries du futur qui seront profitables aux deux pays. Toutefois, les deux populations ont une vision différente des enjeux économiques mondiaux et nationaux. Les acteurs dominicains ont une capacité d’identifier les avantages à long terme de leur pays, alors que les Haïtiens aiment tous Haïti, mais sont réticents à travailler pour le collectif.

8 Azad Belfort : Vous avez une approche Institutionnaliste de l’économie. Comment voyez-vous en tant que praticien et théoricien le système économique mondial actuel ?

Frédéric Gérald Chéry : L’économie mondiale est marquée par la transition de l’hégémonie américaine à l’hégémonie chinoise. Ces moments sont des périodes d’accélération du rythme de croissance et sont également porteurs de crises affectant les pays qui ne parviennent pas à s’adapter au nouveau paradigme de croissance. Haïti est dans ce cas-là.

9 Azad Belfort : Pour terminer quels conseils donneriez-vous aux entrepreneurs haïtiens face à l’économique actuelle et future ?

Frédéric Gérald Chéry : Les entrepreneurs haïtiens sont confrontés à deux grands handicaps. Ils n’arrivent pas à établir, avec les pouvoirs publics, un cadre de décision et des liens durables qui facilitent le renforcement des secteurs ou ils s’activent. En second lieu, leur isolement les empêche de créer des ressources communes qui devraient leur permettre de mieux résister face à la concurrence externe. Ils devraient s’organiser pour provoquer la création de ces ressources qui seront profitables à la croissance de leurs entreprises.

10 Azad Belfort : Pour terminer, qu’est-ce qui différencie fondamentalement l’école institutionnaliste des autres écoles économiques comme le keynésianisme et le monétarisme ?

Frédéric Gérald Chéry : Le keynésianisme et le monétarisme considèrent que tous les individus sont rationnels et que la politique économique qui convient à un pays peut marcher dans un autre. L’école de la régulation, à laquelle j’adhère, souligne l’importance des compromis historiques qui amènent dans chaque société une façon d’organiser l’État, de financer le secteur productif, d’organiser le travail salarié et de produire les biens de consommation. En repérant ces variétés entre les sociétés, la théorie de la régulation permet de démontrer que la même politique n’aura pas les mêmes effets dans deux sociétés. C’est pourquoi certaines économies décollent alors que d’autres stagnent bien qu’elles adoptent les mêmes politiques.

Propos recueillis par
Azad Belfort



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