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Origines, essor et décadence de l’agriculture familiale en Haïti

Origines, essor et décadence de l’agriculture familiale en Haïti









1. Origines de l’agriculture familiale en Haïti

L’agriculture familiale haïtienne a vu le jour sur les plantations coloniales de Saint- Domingue, en particulier sur le lopin de terre que les planteurs ont attribué aux esclaves à cultiver pendant leur temps libre, c’est-à-dire durant les pauses ou leur jour de repos [Nadine Baggioni-Lopez], à défaut de les nourrir comme le veut le Code Noir. Cette agriculture empirique allait d’abord puiser ses armes dans plusieurs héritages, en particulier des Taïnos, des Africains et des Européens, accessibles aux plantations coloniales dont l’esclave était le pilier et sur lesquelles il travaillait comme une bête de somme. Quand certains esclaves rebelles, appelés des marrons, ont fui ces plantations et ont gagné l’intérieur des montagnes pour y vivre, ce sont ces connaissances qui les ont aidés à cultiver la terre, cette fois-ci pour eux-mêmes, mais de manière clandestine. Ce sont ces circonstances qui, après une période de brassage dans le creuset colonial, allaient ensuite permettre à cette agriculture de prendre à travers le temps sa propre et véritable identité locale.

L’idée première était la subsistance. Contrairement aux plantations coloniales, ces marrons pratiquaient l’association ou la polyculture pour mieux gérer les risques. L’agriculture familiale notamment de montagne était et reste encore, dans une très grande mesure, une agriculture naturelle, pour ne pas dire tout simplement biologique. À cela s’ajoute une autre forme de gestion sociale basée sur la procréation. D’où le dicton : « pitit se richès » (les enfants sont leur richesse). Il en fallait des bras pour produire dans un environnement montagneux plutôt hostile.

2. Apogée ou essor de cette agriculture

De l’indépendance à la fin de la première moitié du 20e siècle, l’agriculture familiale était en mesure de nourrir les familles, voire dégager des surplus pour être vendus sur le marché. Ces ventes permettaient d’acheter d’autres biens et des produits alimentaires de premières nécessités que ces familles ne produisaient pas. C’était de l’agroforesterie. Leur production pouvait aussi contribuer à l’exportation de denrées agricoles comme le café, le cacao et autres. Cette double tendance peut s’affirmer dans une certaine mesure jusqu’au début des années 80, où le pays était encore autosuffisant pour certains produits alimentaires et exportait d’autres qui lui rapportaient des devises.

C’est pourquoi l’État était présent en milieu rural pour contrôler la production de café qui était, jusque-là, une culture stratégique. Jusqu’au début de la 2e moitié du 20e siècle (1971), la part de l’agriculture dans le PIB était de 45 %, alors que l’exportation de denrées commerciales se chiffrait autour de 47 millions de dollars américains, principalement le café, le cacao, le sucre et les huiles essentielles représentant près de 50 %. Toutefois, le déficit commercial se chiffre à trois millions de dollars en moyenne annuelle [Pierre Pluchon].

3. Décadence de l’agriculture familiale

La décadence de cette agriculture commençait sous le régime des Duvalier, pour des motifs à la fois politiques et économiques, ceux-ci dictés plutôt par l’international à travers la politique d’ajustement structurel et de néolibéralisme. La lutte contre les opposants qui débarquaient clandestinement en Haïti, la fermeture des ports de province, l’installation d’une zone franche qui allait faciliter l’essor de l’industrie d’assemblage et le textile, notamment au niveau de la région métropolitaine, l’abattage systématique des porcs indigènes et la chute du prix du café sur le marché international, au début des années 80, ont sonné le glas de cette agriculture familiale.

Pour s’adapter ou se réadapter, celle-ci allait prendre une nouvelle allure à travers la polyculture vivrière, contrairement aux réalités antérieures d’agroforesterie. Ce qui allait pousser au déboisement pour la culture de céréales sur les pentes, et progressivement aussi contribuer à la dégradation des écosystèmes d’altitude, en particulier au lessivage des terres, à l’érosion, à la perte des couches humus qui fertilisent le sol, au départ ou disparition de certains oiseaux, à l’assèchement de certains points d’eau et des cours d’eau, à la diminution de la biodiversité, voire à la transformation de certaines montagnes humides en semi-humides.

La décente aux enfers s’est accentuée après 1986, due à la contrebande, à l’envahissement des produits étrangers sur les marchés locaux même de l’intérieur, et à l’affaiblissement de l’État qui ne pouvait plus continuer ses programmes de recherche et de formation, qui est aussi entré dans une phase de grande instabilité politique bien orchestrée. Ce qui l’a finalement écarté de toute action ou politique réelle et soutenue de production. Les plus grandes productions qu’Haïti a pu se prévaloir au cours des 40 dernières années sont les ONG, les agences internationales très puissantes, qui font de leur financement un bistouri pour neutraliser la production nationale, et les partis politiques qui n’ont pas su faire valoir de volonté avérée pour rompre ou divorcer d’avec cette logique contreproductive. Les recettes de l’État allaient être dominées par les taxes à l’importation et son budget fortement appuyé par l’international, en même temps que le pays enregistre un net déséquilibre dans sa balance commerciale, un déficit budgétaire important et une dépréciation accrue de la gourde. Il s’agit là d’un vaste complot pour assiéger le marché haïtien, sur lequel le producteur haïtien est victime de dumping et de concurrence déloyale.

En gros, l’absence de mesure de protection de l’agriculture familiale, ou de l’agriculture haïtienne tout cours, et l’inconsistance bien planifiée de l’encadrement des producteurs en font plutôt un secteur de subsistance, caractérisé par une faible productivité et compétitivité, un manque de diversification et un niveau de perte post-récolte élevé (plus de 30 %). C’est une agriculture surtout pluviale, très parcellisée et faiblement mécanisée, même dans les plaines où les conditions s’y prêtent bien. Dans les mornes, l’outillage est rudimentaire rendant ainsi la production très laborieuse et le rendement très faible.

À cela s’ajoutent les risques élevés d’ordre climatique et d’ordre anthropique, rendant le secteur peu attractif pour les investisseurs en termes de crédit et d’assurance. Le peu qui se pratique dans ces deux domaines va plus loin que l’usure. C’est tout simplement de l’escroquerie, un empire d’asservissement. Ces contraintes majeures sont aussi à la base d’un préjugé défavorable des jeunes vis-à-vis de l’agriculture, qui la fuient massivement. Le secteur est donc resté en grande partie au soin des adultes, piégés dans des pratiques et réflexes traditionnels aujourd’hui rendus inefficaces par les dérèglements climatiques. Bref, l’agriculture haïtienne familiale est en panne.

4. Les dessous ou la face cachée de cette agriculture

Il s’agit plus particulièrement de tous les aspects astrologiques, cosmogoniques, mystiques et mythiques qui accompagnent ou entourent les connaissances et les pratiques agricoles dans les exploitations familiales. Certaines croyances en lien avec des pratiques ancestrales, transmises de génération en génération, sont finalement et tout simplement prises pour des vérités qui sont de nature à dérouter tout esprit cartésien. Ce qui est encore plus déroutant c’est que les gens sont capables de prendre des exemples. Quelqu’un vous dira : « j’ai perdu mon jardin, parce que les cultures ont été drainées à mon insu vers le jardin voisin qui est plutôt florissant » ou quelqu’un d’autre vous dira « si vous achetez cette plante (par exemple, l’igname) de quelqu’un qui ne vous a pas transmis le secret, vous ne pourrez jamais la réussir ». Parfois, ce sont des trucs simples : conduire une plante avec une cigarette, un chapeau, une autre plante, un vêtement retourné, un esprit ou une cérémonie, etc.

Ce ne sont pas là des faits enseignés à l’école, ou qu’on peut apprendre dans les livres. Les savants ont trop de préjugés vis-à-vis de la culture populaire pour prêter foi à ces réalités. Pourtant, ces faits font partie d’une culture ou d’un système de pensée qui a aidé à traverser le temps. Les connaissances sur la lune, les rêves, les morts, le vodou sont autant d’éléments qui influencent et expliquent les pratiques agricoles avec des hauts et des bas. C’est tout cela qui a permis à l’agriculture des familles de subvenir aux besoins jusqu’à tout récemment, comme on l’a vu plus haut. Mais, aujourd’hui, les gens vivant en insécurité alimentaire et les défis étant nombreux, il faut innover pour réinventer l’agriculture familiale en Haïti, qui a une place importance en matière de sécurité alimentaire, économique et environnementale.

5. Quelle alternative pour l’agriculture familiale en Haïti

Le modèle de Songhai, une expérience en agriculture durable (Bénin, Afrique), montre que beaucoup de choses sont possibles. Mais, il faut adapter étant donné qu’Haïti est un pays au ¾ montagneux. Il faut en outre une vision claire épaulée par une volonté ferme, qui canalise l’énergie d’un front commun d’acteurs qui vont vraiment, sans malice, dans la même direction : l’État, les bailleurs, l’université, les entrepreneurs, les organisations paysannes. Non seulement il faut sortir de l’esprit mercantile qui biaise les interventions en matière de protection des bassins versants, mais aussi de la volonté de tout faire plier aux besoins supérieurs des villes qu’il faut sauver en aval. Ces interventions sont peu consistantes en termes de reformatage des conditions de vie de la population en amont et de prise en charge locale. Dans un rapport rédigé dans le cadre d’un programme de protection des bassins versants, il est dit ceci : « l’expérience d’Haïti montre aussi que la décentralisation et le renforcement des organisations locales doivent être accompagnés d’un plan de financement adéquat en lien avec des filières compétitives pour que l’investissement soit durable ».

Ce n’est qu’une demi-vérité. Il faut compléter, en ajoutant tout au moins ces deux choses. D’une part, le rôle coercitif de l’État dont la violence légitime pourra faire plier les mauvaises pratiques qui ont en général la vie dure. D’autre part, les actions de protection proprement dite des bassins versants ne doivent pas être les premières à être mises en marche. Il faut plutôt commencer à rebâtir la capacité des communautés, en fonction de leurs besoins et intérêts. Les deux aspects immédiats et notoires de ceux-ci sont l’alimentation et l’argent. Ce qu’il faut alors au départ est un programme axé sur la sécurité alimentaire et économique. C’est ce qui jettera la base d’une acceptation sociale et, donc, ouvrira la porte à un programme de sécurité environnementale, ayant un fort potentiel d’accoucher des résultats probants et durables.

C’est ici que se justifie la proposition du Centre Banyen d’un modèle axé sur le « jardin garde-manger ». Ceci n’est pas le « jaden lakou ou Jaden lakay ». Il se rapproche du « jaden chouk », mais s’inscrit plutôt dans un cadre global appelé « sociogronomie », dont l’ADN repose sur sept piliers, à la fois répartis en trois secteurs (primaire, secondaire, tertiaire) et bien assis sur un socle transversal, incluant le management, les équipements et les infrastructures.

Le défi est de : « rendre de petites exploitations, dites jardins garde-manger, utilisant un protocole écologique, à la fois plus productives et plus rentables que les jardins traditionnels locaux, plus économes en travail et plus attractives pour les jeunes, tout en étant capables d’offrir des produits compétitifs à mettre sur le marché » ? Ce choix de petite surface est basé sur l’efficience et le principe : « faire du travail de la terre d’abord une oeuvre d’aménagement agro-paysager et, ensuite, consacrer à chaque plante une attention particulière, pour obtenir durablement abondance de fruits et de légumes ».

À travers cette stratégie de satisfaction des besoins primaires, axée sur l’innovation sociale, les autres espaces seront voués à une mise en valeur collective, tout en définissant la vocation des exploitations : verger, espace énergétique ou agro-forestier, etc. L’État pourra s’en approprier pour en faire une politique publique au profit de beaucoup de zones du pays, tout en consacrant à propos, chaque année, une ligne dans le budget national.

Abner Septembre
Sociologue-Entrepreneur



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