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Jacques Roumain et son célèbre roman Gouverneurs de la Rosée

Jacques Roumain et son célèbre roman Gouverneurs de la Rosée



Partie 3

Analyses du point de vue anthropologique

Jacques Roumain, dans Gouverneurs de la Rosée, présente une anthropologie paysanne. Pour lui, le paysan est un être misérable. Il est un être souffrant. À la page 13 du roman (version numérique diffusée par les Classiques des sciences sociales), on lit : « Bienaimé, son mari, fume sa pipe, la chaise calée contre le tronc d'un calebassier. La fumée ou sa barbe cotonneuse s'envole au vent. Oui, dit-il, en vérité, le nègre est une pauvre créature. » En effet, le paysan habite un monde délaissé. Son environnement est très pauvre. « Le chauffeur le regarda, étonné, mais ralentit. Pas une case en vue : on était en plein mitan de la grand-route. Il n'y avait qu'une plaine de bayahondes, de gommiers et de halliers parsemés de cactus. La ligne des montagnes courait à l'est, pas très haute, et d'un gris violace qui dans le lointain déteignait et se confondait avec le ciel » ibid.- p.26. De ce fait, entre le paysan et son monde, il n’existe pas une différence. La physionomie, le style et le gout du paysan sont tout à fait remarquables. « Si l'on est d'un pays, si l'on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l'a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes, et ses femmes : c'est une présence, dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu'on aime : on connait la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence » ibid.- p27.

Le paysan vit pour la satisfaction des bourgeois. Il donne sa sueur afin d’enrichir ces oisifs. En fait, le paysan est dépourvu de son sens humain. Il est dépossédé de lui-même. D’ailleurs, il ne peut pas même se reproduire. Le seul souci qu’il se fait de lui-même, c’est de satisfaire son ventre tant bien que mal. Il est réifié. « Oui, dit le Simidor, c'est comme ça et c'est une injustice. Les malheureux travaillent au soleil et les riches jouissent dans l'ombrage ; les uns plantent, les autres récoltent. En vérité, nous autres le peuple, nous sommes comme la chaudière ; c'est la chaudière qui cuit tout le manger, c'est elle qui connait la douleur d'être sur le feu, mais quand le manger est prêt, on dit à la chaudière : tu ne peux venir à table, tu salirais la nappe », ibid.- p.43. Mais en dépit des conditions de vie du paysan, il arrive à se résigner. Il préfère de continuer à vivre de cette même manière plutôt de mourir ou de se révolter. Mais quelle vie ? Une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue. En fait, le paysan est un mort-vivant. Ses droits fondamentaux (droit à la vie, droit à la propriété, droit à la santé, droit à l’éducation, etc) ne sont pas respectés. « Ouais, c'est comme ça, et d'autres vont la suivre surement. Elle est allée à la ville. Tu sais comment elle va finir ? Dans la pêche et les mauvaises maladies. Mais il vaut mieux être laid que mort, dit le proverbe » ibid.- p.98.

Par ailleurs, la méfiance gangrène la société haïtienne en particulier la masse paysanne. Chacun se méfie de l’autre. Il y a une crise de confiance dans cette société. « Frères, cria Gervilen, on veut vous acheter, on veut troquer votre conscience contre un peu d'eau » ibid.- p.131. L’un méprise l’autre. L’autre est toujours mal vu. L’altérité pour soi n’est pas l’étranger mais ce qui est semblable à soi. « À la fin, il dit : Tu es le nègre qui est retourné hier de Cuba ? C'est moi-même. Tu es le garçon de Bienaimé ? C'est moi-même. Le regard aminci, jusqu'à n'être plus qu'une escarbille brulante, l'habitant dévisagea Manuel, puis avec une lenteur calculée, il tourna la tête, cracha, et se remit à sa meule » ibid.- p.49. Du coup, cette altérité est mauvaise, il faut l’éliminer. L’on veut toujours se venger. « Il dit lentement, et avec un effort enroué comme s'il étouffait : Tu te repentiras, Annaïse. Et je fais le serment : que le tonnerre me réduise en cendres et la Vierge me crevé les yeux, si je ne me venge » ibid.- p.91.

Comme nous l’avons démontré lors de notre approche sous l’angle sociologique, Haïti est divisée en deux mondes. Cette division crée une distance entre le monde rural et le monde urbain. Le monde rural est habité par la paysannerie et le monde urbain par l’élite (économique et intellectuelle). Cette distanciation cause une impossibilité d’union entre ces deux franges. La masse paysanne est méprisée, humiliée et délaissée par la bourgeoisie haïtienne. Elle cherche à assurer sa survie en s’occupant de la terre malgré les conditions archaïques et alarmantes de l’agriculture. L’élite haïtienne s’occidentalise. Elle se confine dans le savoir et la culture occidentaux. Le paysan est laid, sot, vodouisant et parle le créole. Tandis que le bourgeois ou l’intellectuel est beau, intelligent, chrétien et parle le français. Cette incommunicabilité de ces deux franges cause la dégradation du pays, et cela est encore pire aujourd’hui. La misère, le chômage, la pauvreté font rage en Haïti.


Analyses du point de vue psychologique de Gouverneurs de la Rosée

Quelques extraits du roman pour mieux comprendre notre réflexion

« Nous mourrons tous... — et elle plonge sa main dans la poussière ; la vieille Délira Délivrance dit : nous mourrons tous : les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants, O Jésus-Marie Sainte Vierge ; et la poussière coule entre ses doigts. La même poussière que le vent rabat d'une haleine sèche sur le champ dévasté de petit mil sur la haute barrière de cactus ronges de vert-de-gris, sur les arbres, ces bayahondes rouilles » p.13 de la version numérique diffusée par les Classiques des sciences sociales.

« Ne me tourmente pas, maudit. Est-ce que j'ai pas assez de tracas comme ça ? La misère, je la connais, moi-même. Tout mon corps me fait mal, tout mon corps accouche la misère, moi-même. J'ai pas besoin qu'on me baille la malédiction du ciel et de l'enfer » ibid.- p.14.

« Délira se lève avec peine. C'est comme si elle faisait un effort pour rajuster son corps. Toutes les tribulations de l'existence on froissé son visage noir, comme un livre ouvert à la page de la misère. Mais ses yeux ont une lumière de source et c'est pourquoi Bienaimé détourne son regard » ibid.- p.15.

Dans Gouverneurs de la Rosée, Jacques Roumain décrit la société haïtienne comme une société déprimée. La dépression se définit comme un état pathologique de souffrance marqué par une grande chute d’énergie, du pessimisme et un dégoût de la vie (Dictionnaire Larousse 2018). En Haïti, la dépression est devenue une condition sociale. Dans son roman, Jacques Roumain présente le corps de l’haïtien comme un corps fatigué, l’âme haïtienne comme une âme souffrante caractérisée par le pessimisme. Les soupirs de Délira (mère de Manuel) peuvent bien corroborer cela. Le paysan en particulier, face aux problèmes de la vie, se sent désolé voire fichu. La misère est dans la peau du paysan. Il est né, grandi et mort dans la misère. « Jésus Marie la sainte Vierge, pour nous autres malheureux la vie est un passage sans miséricorde dans la misère. Oui, frère, c'est comme ça : il n'y a pas de consolation. […] Alors la vie est une pénitence, voilà ce qu'elle est la vie, au jour d'aujourd'hui » ibid.- p.30.

En effet, la mort est synonyme de la vie pour le paysan. Comme nous avons démontré lors de notre approche du point de vue anthropologique, le paysan est un mort-vivant. La vie n’a aucun sens pour lui. Il se sent fatigué avec cette vie minable. « Oui, c'est bien vrai, songe Manuel. La vie, c'est la vie : tu as beau prendre des chemins de traverse, faire un long détour, la vie c'est un retour continuel. Les morts, dit-on, s'en reviennent en Guinée et même la mort n'est qu'un autre nom pour la vie. Le fruit pourrit dans la terre et nourrit l'espoir de l'arbre nouveau » ibid.- p.35. Selon l’auteur de Gouverneurs de la rosée, il y a une sorte de fatigue sans fin dans le corps accablé de l’haïtien en particulier le paysan. De plus, le paysan se trouve dans l’impossibilité de se réaliser, de s’épanouir et de s’émanciper. Son corps est marqué vivement par la misère. En effet, la société haïtienne a fait de l’haïtien un être déprimé. Donc pour l’haïtien, la résignation est normale. Et, cela se traduit par le proverbe haïtien: « Pito nou lèd, nou la ». Quant au paysan, il est emprisonné dans la pauvreté. Il crie, mais on ne l’entend pas. Ses soupirs sont sa chanson quotidienne. « La pénitence continue, soupire Délira. D'un mouvement de la tête, elle désigne les champs, et elle lève les yeux vers le ciel implacable » ibid.- p.106.

Le désespoir, le découragement et la résignation sont des termes fréquents rencontrés chez l’haïtien en particulier le paysan. Pour l’haïtien, la misère est le vœu de Dieu. Ainsi, ce proverbe « Pito nou lèd, nou la » fait tort à l’haïtien puisque toute révolte de conscience est étouffée chez lui. En revanche, l’haïtien en particulier le paysan a recours à quelques mécanismes (tels que la religion, l’alcool, etc) afin de faire face aux obstacles de la vie. En effet, si pour Karl Marx « la religion est l’opium du peuple », pour nous autres en Haïti, il y a également l’alcool. Dirait-on que l’alcool et le tabac sont un des opiums de l’haïtien en particulier le paysan. « Est-ce que tu as du tabac ? Dans ce pays d'où tu sors, on dit que le tabac est aussi courant que les halliers dans nos mornes. La malédiction, quand même, sur ces Espagnols […] Je me demande s'il est bon. Moi, j'aime les cigares bien forts, moi-même » ibid.- p.33-34.

De nos jours, la situation est aggravée. La jeunesse haïtienne est livrée à l’alcool, la débauche sexuelle et au plaisir indécent tel que le chawa pete. Ayant fait face à toutes ces obscénités, la jeunesse se trouve dans un état inconscient. Elle est même anesthésiée. Mais, il faut dire que cette situation est le résultat des actions biens planifiées. Un regard mérite d’être jeté sur les dépenses de l’État haïtien dans le carnaval, les fêtes champêtres, etc. Quand c’est la festivité, des millions de gourdes sont débloqués. Les sponsors sont très présents. Cependant, quand il s’agit de quelque chose encore plus fondamental (comme entre autres l’éducation, la santé), le peuple haïtien est laissé seul sur la scène sociale. Jacques Roumain partage également ce point de vue. « Cependant la fête se poursuivait. Les habitants oubliaient leur misère : la danse et l'alcool les anesthésiaient, entrainaient et noyaient leur conscience naufragée dans ces régions irréelles et louches ou les guettait la déraison farouche des dieux africains » ibid.- p.65.

À l’alcool et au plaisir indécent, s’ajoute la dépigmentation. Aujourd’hui, beaucoup d’haïtiens cherchent à devenir blanc. Ils ont une admiration excessive pour le Blanc. En Haïti, la couleur blanche marque la distinction. Fort souvent, on entend dire: « Je suis plus clair que toi. Mes yeux sont bleus, etc ». Chacun cherche à avoir du blanc chez soi. Plus on est clair, plus on se rapproche du blanc, plus on se croit blanc. Ayant la couleur blanche tout en utilisant des produits éclaircissants, on croit se dé-haïtianiser. Mais pauvre diable ! Que l’on fasse ce que l’on veut, on restera noir ou du moins haïtien. La seule solution est de prendre conscience de son état tout en envisageant une révolution sociale.

Whitchler-Junior JEAN-PIERRE




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