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Après le succès de Pik Makaya, la chanteuse haïtienne revient sur les écrans avec Mal, son nouveau morceau vidéoclipé. Et depuis sa sortie, Mal est en rotation sur de nombreuses chaines de télévision en Haïti. La vidéo enflamme également les réseaux sociaux.

On n’a sans doute pas été suffisamment attentif à la façon dont Louis-Philippe Dalembert articule ses romans à l’actualité, depuis les premières nouvelles publiées. Héritier de traditions littéraires multiples, grand voyageur, écrivain discret, sans relâche centré sur l’action d’écrire, il n’en est pas moins un observateur attentif, mais aussi sévère à l’égard des faux-semblants et de la dilution dans la peste déclarative à quoi peut ressembler une institution littéraire vouée au façonnement des réputations. Dalembert a construit son œuvre comme un grand puzzle : la parole des origines et de l’enfance, ce qui nous informe depuis la langue du sacré, les hésitations et les engagements politiques, les désengagements aussi, les atermoiements criminels de la géopolitique, les tâtonnements psychologiques, la perplexité de l’être, l’impensé des sociétés, les résistances silencieuses aux agressions de la sottise. Avant que les Ombres s’effacent…, qu’il a publié en 2018 rappelait combien le personnel diplomatique haïtien en poste à Paris avait eu un comportement digne dans les premiers temps de l’occupation nazie et du maréchalisme. Il racontait une histoire en passe d’être oubliée, faute de témoins encore en vie. L’écriture de Dalembert vit de la diversité des genres et des types de textes. Elle vit aussi de l’inscription dans le temps présent, même par le biais d’un détour. Le roman de 2018 disait qu’Haïti, ce n’est pas réductible à l’abandon et à la dégradation comme on le répète actuellement. Que ce pays a d’abord de l’énergie à offrir en partage au reste du monde, et aux opprimés particulièrement. Dalembert a confiance dans la fiction, dans le fait que les histoires racontées sont des inventions qui permettent de mieux appréhender le réel.

Avec Mur Méditerranée, Dalembert prolonge encore ce partage. On sait combien les Haïtiens cherchent à quitter le pays. La dernière phrase de Mère-Solitude, roman d’Émile Ollivier, dont Dalembert fut proche, publié il y a plus de trente ans, rappelait ceci : « Quand les ramiers sauvages empruntent le long chemin de la migration, la mer trop souvent rejette leurs cadavres ». Avec Passages, publié en 1991, le même Ollivier racontait cette histoire triste de départ et de désastre. C’est dans cette anfractuosité littéraire que Dalembert trempe sa plume. Elle n’est pas commune, évidemment, comme n’était pas commun de narrativiser le récit du séisme dans Ballade d’un amour inachevé (2013) et de le croiser avec le destin d’un migrant « extra communautaire » installé en Italie, ou bien avec Rue du Faubourg Saint-Denis la vie ensemble de ces étrangers dans le quartier nommé dans le titre et les conséquences mortifères en France de la canicule de l’été 2003. Dalembert explore l’impensé, les non-dits, les évidences occultées, à la manière d’un de ses maîtres en écriture, Romain Gary. Comme lui, il dénonce la médiocrité comme la figure ainée du mal.

Mur Méditerranée. Mare Nostrum est en effet devenue pour les riverains du sud un obstacle ; la mer du milieu, la mer commune, est devenue barrière, rempart. Mais la mer ici n’est pas seule en cause, réellement. Considérer la situation ainsi ce serait faire la part belle à la malveillance humaine. Le roman saisit quelques mois de la vie de trois femmes : Chochana, du Nigeria ; Semhar, d’Érythrée ; Dima de Syrie. Il raconte depuis les trois points de vue ce qui a rendu le départ initial nécessaire, et les conséquences de la perte des repères ; les conditions assez différentes de la traversée des contrées jusqu’en Lybie ; l’attente du passage et les conditions effroyables pour les deux premières de cette attente, conditions concentrationnaires. Puis la traversée, à partir du 16 juillet 2014, les noirs et les pauvres – on les surnomme les « calais »- au fond de la cale pestilentielle d’un chalutier, les passagers plus riches sur le pont ; la mutinerie et la tempête ; le sauvetage, l’arrivée sur la terre italienne. Le roman est documenté : l’auteur s’inspire du sauvetage d’une partie des réfugiés partis de Sabratha par les marins d’un chimiquier, le Torm Lotte.

Ce n’est pas un documentaire pour autant : les personnages en sont d’une densité littéraire exceptionnelle. Les trois figures de femmes voient leurs point de vue et leurs postures bouger. En temps de crise, sous l’emprise des autres, sous les fracas térébrants des bombes, sous les coups et les tortures infligées par des démons vomis par l’enfer, dans la promiscuité, la chaleur et la crasse, dans la faim, dans l’humiliation, la plupart des êtres voient leur conscience détricotée, ou même brusquement affaissée. Mais la mort n’est pas une échappatoire. Ce n’est qu’une victoire des assassins. Les trois femmes, chacune à leur manière, luttent autant intérieurement que dans la résistance physique. Elles deviennent femmes de fer, qui retrouvent dans les antiques paroles sacrées qui s’écoulent à travers elles la raison qui fait tenir debout, le regard braqué sur l’avenir. Mais en même temps, le lecteur a suivi à travers elles la survie sous les bombes à Alep, la déliquescence d’une société enfermée dans la folie érythréenne, la dissolution de la terre qui ne nourrit plus les paysans Igbos, ces Juifs qui vivent leur foi avec d’autant plus d’intensité que des fondamentalistes d’Israël en récusent la sainteté. Chochana remercie et loue Celui qu’on ne nomme pas, Baroukh Hachem. Semhar est pénétrée des Évangiles et Dima invoque la parole dictée au Prophète. Toutes trois aussi ne s’en laissent pas compter sur les raisons qui leur font nécessité de quitter le pays qui n’est désormais plus le leur. La décision de partir prise, alors elles sont dans l’entre deux, et elles le savent, mesurent la réalité qu’elles découvrent à chaque instant, elles qui ont vécu jusque là dans un périmètre restreint à partir de cette réalité. Pour Semhar, fille d’un pays pourtant nouveau, naguères débordant d’espérance désormais enchaîné dans un caporalisme abject et sot, dès lors que sa décision est prise, c’est « comme si elle avait habité un pays qui aurait été rayé de la carte du monde ». Sans mêler cette histoire à d’autres, anciennes, d’enlèvements et de traversées infâmes, Dalembert fait vivre les affres de ces départs d’êtres démunis, qui basculent parfois dans la folie, et qui sont torturés jusqu’au bout du périple.

C’est aussi cette fois pour le narrateur un roman dans lequel il n’hésite à prolonger la narration par des réflexions sur le dérèglement du monde et sur les faux semblants de la politique internationale et de la diplomatie. Alep, Yemen sont des noms qui résonnent de travers, nous savons. Mais aussi des réactions populaires, en Italie et ailleurs, car les Européens en général ne sauraient pavoiser, sauf ceux qui ont soutenu Merkel. Il y a quelque chose d’un précédent roman de Dalembert qui ressort, cette vomissure ontologique analysée en détail dans Noires Blessures (2012). Le roman sort du roman en quelque sorte, il devient le genre par quoi la réalité parvient à s’épanouir dans notre conscience comme un papier japonais posé dans l’eau.

On ne voudrait pas cependant évoquer ce livre comme un moment de déréliction. Au contraire. Les personnages puisent la force dans le désastre, on l’a écrit. Mais c’est d’abord un roman sensible, d’amitiés, d’affection, d’amour, écrit dans cette langue que Dalembert peaufine depuis des années. Une langue que bien trop rapidement des critiques ont qualifiée de familière, même de triviale. Cette langue est avant tout celle du quotidien. Le registre littéraire courant naturalise d’ordinaire le niveau de langue soutenu. Pour Louis-Philippe Dalembert, la langue littéraire se doit au contraire d’être le vecteur d’une morale du quotidien, comme l’a montré de façon lumineuse un roman comme Les Dieux voyagent la nuit. À la médiocrité des aspirations d’une pseudo littérature participant du spectacle et de l’autoréférence, il substitue cette morale de la forme, qui articule registre du quotidien et exception du sacré. Baroukh Hachem, oui !

C’est peu alors d’écrire que cet auteur nous donne ici le roman de notre temps, le roman que nous attendions et que nous étions presque incapables de penser, tant ce qui se déroule sous les yeux de tous sur les bords de la Méditerranée nous étreint. L’été qui se termine a vu encore les cadavres des réfugiés flotter vers les côtes de Tunisie, sur l’île de Djerba. Ce n’est pas de chercher à comprendre qui importe, parce qu’on sait, ce qui nous importe c’est de reconnaître notre propre voix dans le cri de rage lancé à la face du barnum littéraire et médiatique qui nous importune parce qu’il nous brouille avec la réalité. Parce que Dalembert enfin renouvelle notre confiance dans la littérature. Mur Méditerranée, c’est le récit d’une émotion à laquelle on ne saurait renoncer, parce qu’elle en appelle à nos propres inquiétudes, celles qui demeurent dans l’intime. Là où nous accueillons les autres.

Yves Chemla



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