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Requiem pour le Sujet-créole-haïtien **

Requiem pour le Sujet-créole-haïtien **








« Est-ce que cet homme est encore vivant ou mort ? »

Amos Tutuola, dans l’Ivrogne dans la brousse.

Parce que l’après-révolution de 1804 est un « mensonge », il grenouille pour être parfaitement dans le déni de soi, dans l’inauthenticité, dans son double. Il pleure en silence la mort de la colonie de Saint-Domingue et invoque dans ses incantations quotidiennes les mânes des Taïnos (autochtones) qu’il a dévorés par procuration. Il se ment pour mieux se redonner du corps après la chute de l’empire plantationnaire, pour mieux donner l’impression à ceux qui le regardent qu’il est le nouveau conquérant de l’espace haïtien. C’est le parangon de l’être-fracassé que la postcolonie a savamment inventé et ciselé.

Corps-cadavre par excellence, il se moque du sang frais des humains, des boues et des odeurs fétides qui rythment paradoxalement la vie dans tout son Port-au-Prince, son Haïti en miniature. L’environnement du pays qui se dégrade systématiquement est le cadet de ses soucis. La misère qui assassine brutalement ses frères et sœurs n’attire nullement son attention. Il établit un rapport suicidaire avec lui-même dans son propre pays et, en même temps, rêve des châteaux en Espagne. Christophe Colomb de son état, il fantasme sur les débris de sa « Santa María » longtemps enfouis dans la mer des Caraïbes. Négrier raté, il est plongé constamment dans ses rêves hallucinatoires pour voir comment replâtrer la Perle des Antilles – cet ancien centre concentrationnaire à l’air libre.

Le sujet-créole-haïtien est, pour ainsi dire, cette figure glauque de la postcolonie haïtienne qui revendique le clair-obscur, le pouvoir spectral et la disparition de toute frontière entre la mort et la vie comme conditions sine qua non d’être au monde. Quand ce visage du double, ou plutôt ce double du colon déchu investit l’espace de la puissance publique, il l’accable d’injures, le piétine, pisse, crache et défèque sur ses symboles et, du coup, le mue en un corps d’ombres où le vrai et le faux s’imbriquent mutuellement.

Ce n’est pas anodin de voir l’agent public s’approprier les biens de l’État, les vendre aux enchères ou les abimer, en toute quiétude. Ce n’est pas anodin quand le viol sur des femmes, le massacre dans les quartiers populaires, le gaspillage des deniers publics et la volonté d’être médiocre constituent les moyens par lesquels le pouvoir politique maintient sa légitimité dans le corps social. Il s’agit bien d’une situation où le sujet-créole-haïtien prend en otage la puissance publique, l’inocule son venin mortel en vue de s’affairer malicieusement dans l’abject, le décousu et l’innommable.

Cet être « frustre, ombrageux et mélancolique » traine une vie sale dans son corps, dans son « État honteux » (S. Labou Tansi). Il respire par étourderie pour se convaincre que son ombre circule, s’étire, cavalcade dans toutes les zones interdites de l’espace social haïtien.

Dans son ivresse névrotique d’esclavagiste perdu, il se fait complice des viols sur des fillettes, pollue les ondes avec ses discours débiles, ferme ses yeux sur les porcs qui dévorent des cadavres humains jonchés sur les trottoirs des quartiers populaires qu’il a joliment fabriqués, puis peints en rose, éructe et crache sur ces hommes et femmes haïtien.ne.s qu’on déshumanise dans les « batey » dominicains, danse sur ces âmes affamées que la mer a englouties. Il est cette part fantômale de lui-même, qui compose avec l’intolérable, le repoussant et le nauséabond.

Débarrasser le sujet-créole-haïtien de ce corps de mort colonial qui encombre au quotidien ses moindres mouvements ne peut aucunement se réaliser dans l’écoulement du sang, comme le souhaiterait une certaine branche gauchisante haïtienne. Les techniques de donner la mort ne s’appliquent pas dans le cas d’un esprit de mort qui hante un corps. On ne tue pas un fantôme, mais on le conjure.

Dans la situation haïtienne, tout processus de conjuration est dans une rencontre radicale de soi dans l’autre que la révolution de 1804 n’a pas pu malheureusement faire advenir. Le roman, Gouverneurs de la rosée, de l’haïtien Jacques Roumain incarne cette vision d’une rencontre radicale entre tous.tes les haïtien.ne.s à travers un grand combite national où chacun ira vers l’autre et fera venir l’autre en lui. Ce grand chant national de réconciliation est ce qui est souhaitable, aujourd’hui, « pour que la vie recommence, pour que le jour se lève sur la rosée » (J. Roumain) !

** Ce petit texte à saveur poétique est inscrit dans le paradigme fantomal d’Achille Mbembe développé dans sa « Critique de la raison nègre (2013) ».

Emmanuel Joseph, Canada.



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