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Jacmel au crépuscule

Jacmel au crépuscule








Encouragé par Maurice Nadeau, Métellus entame dans son premier roman l’exploration de la société haïtienne. Après la parution de “Au Pipirite chantant”, illuminé par la lumière de l’aube, dans lequel l’auteur marque ses distances avec l’espoir d’un renouveau d’Haïti, Jacmel au crépuscule rend compte de l’érosion qui mine la société urbaine, dont l’aisance est fondée sur la ruine des campagnes.

La bourgeoisie de Jacmel, attend, en 1956, la chute annoncée du président Magloire. Elle commente aussi la promotion sociale de Charles Pisquette. Celui-ci est issu d’un milieu très pauvre : considéré par ses professeurs comme incapable de faire des études, il a commencé à travailler dès l’âge de treize ans, comme “boeuf chaîne” (portefaix). Il devient conducteur. A vingt-quatre ans, il gagne 20 000 dolars à la loterie nationale. Il investit dans des camions, achète des maisons, pour sa mère, pour lui et pour Ninette, devenue Gros-Nina, une jeune femme qu’il fréquente depuis son enfance et qui possède des connaissances sur la pharmacopée naturelle de l’île. A eux deux, ils vont tisser un réseau de relations qui leur permettront de s’entraider. Décidé à se marier, Charles choisit Marie- Thérèse, une des filles de Cardinus, le sacristain, alors que parvenu lui même, il eût pu épouser une fille de la bourgeoisie. La soeur de Marie- Thérèse, Marcelle est courtisée par Justin Barthoux, le fils de Me Barthoux, un notaire qui a pu réussir grâce à deux exactions. La perspective de ce mariage ne l’agrée pas. Le mariage de Pisquette est célébré avec faste, et fait l’objet d’articles de journaux. C’est l’occasion pour le journaliste Liméris, ancien fonctionnaire révoqué, de dénoncer à mots couverts la façon dont certains spéculateurs s’enrichissent en spoliant les paysans. Conseillé par Jean-Philippe Murat, un professeur de philosophie démis de ses fonctions en raison de son appartenance au Parti Communiste, Pisquette investit dans une usine de vétiver et dans l’hôtellerie, à Port-au- Prince. Il aide également son beau-frère Lucien à monter un restaurant et à l’entretenir. Mais Lucien devient un espion à la solde de Magloire, par l’intermédiaire du député Daratus que Barthoux compte bien remplacer. Toute la famille est inquiète d’un songe prémonitoire de la mère de Pisquette, tandis que Marie-Thérèse accouche de jumeaux, Toussaint et Christophe. Pisquette est arrêté, après une dénonciation d’un ami de Lucien, puis relâché sur l’intervention de Barthoux. On annonce la chute de Magloire. Me Barthoux attend une prochaine nomination.

C’est une recomposition de l’espace social, à la veille de la prise du pouvoir par Duvalier que raconte et décrit Métellus. Mais cette recomposition revêt un aspect particulier, puisqu’elle a pour toile de fond, la lente décomposition du tissu social haïtien, qui dure depuis le meurtre de l’empereur Dessalines et qui s’est accélérée avec l’occupation du pays par les troupes américaines. “Ce petit peuple n’a jamais dormi depuis 1804. Pas de repos. La course. La course. Une interminable aventure” avoue, désabusé, Barthoux, qui invoque la malédiction qui pèse sur le pays depuis le meurtre du père fondateur. Il en est résulté une série de fractures qui ont séparé la société de sa culture, de son histoire, et de son économie, fondée sur l’agriculture. Le roman ne cesse de rappeler comment la fortune de la bourgeoisie est fondée sur des exactions. Ce comportement s’avère aussi propice à la culpabilité : ainsi, Barthoux, célébrant dans la joie la naissance d’une journée ensoleillée, se voit vertement rappelé à l’humilité par son épouse, qui sait d’où provient la fortune de son mari. Ses fils illustrent parfaitement le clivage auquel la société haïtienne est confrontée : soit, se lancer dans une révolte souvent inaboutie, qui se perd dans le discours de l’ésotérisme et dans le repli sur soi jusqu’à l’aphasie et la folie (“En vérité, vivre ici, c’est s’enterrer vivant”), soit l’exil, que choisit Justin. Entre les personnages, pas la moindre compassion : tout se monnaye, même le sauvetage d’un paysan pris dans un torrent. “Dans ce pays, les hommes sont inhumains” avoue de son côté, Liméris, qui attend, comme Barthoux son heure. Or, quand celle-ci viendra, l’inhumanité versera dans l’horreur et l’abomination, décrite avec La Famille Vortex (Gallimard, 1982), mais surtout, L’Année Dessalines.

Le cas de Pisquette marque une différence : héros positif, proche en cela de Ludovic Vortex, il représente l’homme nouveau, rêvé par cette société haïtienne, mais dont l’élan est brisé régulièrement par l’irruption du politique dans la vie domestique. Doué d’une volonté rare, il ne doit sa bonne fortune qu’à l’équilibre qu’il parvient à maintenir entre les forces de progrès et le souci de son intégration. Les nombreuses conversations qu’il a, et qui composent la matière du livre, font participer le roman au genre de l’audience, inauguré dans la littérature haïtienne par La Famille Pitite-Caille : on y retrouve souvent le même ton, mais aussi la même réflexion sur l’importance de la parole, en Haïti. L’être n’y acquiert une existence que pris dans le tissu des commentaires que l’on fait autour de lui. Mais en même temps, une note directement adressée au lecteur, dès le début, signale qu’en Haïti, la parole proférée est souvent mensongère, car dissociée de son objet réel. La vérité du discours peut même être relative au destinataire, comme le théorise Murat. Le lecteur finit par s’interroger sur la validité de ce qu’il lit : tout se passe comme si le narrateur se tenait lui-même à distance des personnages, ne prenant pas complêtement à sa charge les jugements sur l’état du pays, sur la société, adoptant une attitude d’observateur, en retrait, voire en exil, face à toutes ces paroles qui ne parviennent pas à appréhender en profondeur la réalité haïtienne, contrairement à ce qui est effectué dans le Pipirite chantant. C’est que les garants de la parole finissent par tout accepter : ils trouvent toutes les justifications à l’enrichissement brutal, à la concussion.

Le mot de la fin revient encore à Barthoux, qui justifie ses actes par le recours cynique au discours du théâtre classique : “Comme le disait Racine, dans Phèdre, je crois, il faut fonder notre bonheur sur les débris des lois”. Désormais, Haïti peut entrer dans la nuit, conduite par ceux-là même qui auraient dû être les gardiens de son combat pour la liberté.

Yves Chemla

Extrait de: Dictionnaire des Oeuvres des littératures de langue française (Couty et Beaumarchais), Paris, Bordas, 1994



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