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Des enfants abandonnés de l’ONU retrouvés

Des enfants abandonnés de l’ONU retrouvés



L’affaire des femmes et de leurs progénitures abandonnées par les soldats de l’ONU après des missions en Haïti fait encore des vagues. Trois organisations haïtiennes pilotées par l’éducateur Amary Joseph Noël (1) ont mené une enquête tambour battant pour localiser ces enfants et elles y ont réussi en un tour de main. Un impressionnant travail de fourmis.


« Ça fait longtemps que le professeur Noël s’occupe du problème de ces enfants abandonnés ! », nous confie Florence Élie, l’ancienne protectrice du citoyen, membre et porte-parole de deux des organisations enquêtrices, la CHAR et le GRSDN (2). Mais c’est en juillet dernier que la chose s’est mise en place après une rencontre virtuelle entre Amary Joseph Noël et Mme Helen La Lime, représentante spéciale pour Haïti et cheffe du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH). Au cours de cet entretien à bâtons rompus, celle-ci a évoqué l’existence au sein de l’ONU d’un programme destiné à aider les mères abandonnées dans l’éducation des enfants et la quête de paternité. Noël qui ne demandait que cela, jubile, d’autant plus que la représentante de l’Organisation lui a proposé de « se joindre à la démarche et de collaborer avec le BINUH dans ce travail de localisation des mamans et de leurs pupilles ».

Du pain béni pour cet ancien jésuite qui, le jour même, entame les préparatifs de l’enquête avec ses militants. Mise sur pied des futurs enquêteurs. Collection des indices. Préparation de questionnaires d’information personnelle. Ils étaient dix à se donner pour tâche de rechercher les traces de ces familles délaissées.

Maintenant, moins de quatre mois plus tard, ils présentent les premiers éléments de leur investigation. 25 enfants ont été retrouvés. On suppose qu’ils sont beaucoup plus nombreux étant donné que la presse internationale avait fait état de centaines d’orphelins de père.

Soucieux de respecter la vie privée de ces jeunes personnes, comme le souhaitait aussi la BINUH, le rapport contenant des informations relatives à ce dossier ne sera pas diffusé. Aucun nom et photo des concernés ne sera rendu public, assure le coordonnateur de l’enquête. Mais Noël et ses compagnons veulent quand même que le public haïtien soit informé de leur action humanitaire et du résultat de la démarche. Histoire peut-être de forcer la main aux responsables de l’ONU pour qu’ils ne fassent pas machine arrière et ne laissent pourrir le dossier dans les tiroirs. Pour le porte-parole des enquêteurs, c’est aussi une question de sécurité. « On ne peut rien faire en catimini : il s’agit de protéger nos membres qui se sont impliqués dans l’enquête,», précise-t-on dans le rapport publié par l’auteur de l’initiative, le 24 novembre dernier. Et aussi les mères et leurs rejetons.

« Une volonté claire de faire du tort »
Selon les rapporteurs, 25 enfants viennent du Sud, du Plateau central, de l’Ouest, du Nord et de l’Artibonite. D’autres départements comme les Nippes, la Grande-Anse, le Sud-Est, le Nord-Est et le Nord-Ouest n’ont pas été touchés, faute d’accès aux personnes concernées. Les femmes vivant dans ces régions se sont révélées, rapporte-t-on, « revêches ou incrédules quant aux objectifs réels de la démarche ».

D’après les enquêteurs, 60 % des cas ont été recensés dans le Sud, 16 % dans le Centre, 8 % dans l’Artibonite, 8 % dans l’Ouest, 8 % des cas dans le Nord. On a même repéré un cas de naissance au Honduras (Amérique Centrale). 80 % des enfants sont âgés entre 3 et 16 ans. 60 %, entre 3 et 11 ans.

La méthodologie utilisée a été classique. « Nous nous sommes souciés d’avoir les noms complets, les adresses, téléphones et ceux d’un proche pour faciliter la localisation des intéressés même après la collecte », expliquent les enquêteurs. Dans la plupart des cas, le nom du géniteur n’est pas connu. Ce qui, selon eux, dénote « une volonté claire des missionnés de l’ONU de garder l’anonymat et de faire du tort ».

Grâce aux témoignages de voisins et de certains proches de la famille, les enquêteurs ont découvert le cas d’un enfant issu d’un viol collectif à la base des Népalais de Mirebalais. « La mère, selon toute apparence, souffrait de troubles psychiques. Nous nous sommes gardés d’inscrire le nom de l’enfant, lit-on dans le rapport d’enquête. Néanmoins, sa photo est disponible sur une fiche incluse dans le rapport. Nous recommandons aux responsables de ne pas le laisser de côté au cas où l’ONU viendrait à prendre l’éducation de ces enfants en charge ».

« Ce fut un calvaire »
L’investigation s’est révélée un exercice très difficile à cause de la méfiance, nous rapporte Élie. De plus, les femmes ont souvent hésité à se confier. Ce qui était à prévoir, compte tenu de notre méfiance atavique, de notre culture du secret et aussi du traumatisme subi par ces personnes. Certains y voient aussi un relent de pudeur teintée d’une dose de fatalisme. « Celles qui ont accepté de participer à l’enquête l’ont fait après mûres hésitations et parce que les promesses faites par Mme La Lime évoquées par nos enquêteurs les ont finalement décidées, affirment les enquêteurs. La perspective de recevoir une aide pour l’éducation des enfants a aiguisé leur intérêt ».

La méfiance était telle que certaines mères ont carrément versé dans l’invective. « Les verbalisations de certaines d’entre elles nous ont fortement impressionnés et préoccupés. », lit-on dans le rapport circonstancié. « Au Plateau central, sur la route de Saut d’Eau, on a caché une fillette en domesticité à la seule vue des deux étrangers missionnés par la CHAR », déplore Noël.

Pour accéder à certaines mères, Amary Joseph Noël nous a révélé qu’un prêtre a dû servir d’intermédiaire, dans le Sud du pays. C’est pour cette raison qu’on compte davantage de femmes à s’être confiées dans ce département qu’ailleurs. « L'exercice s'est révélé un calvaire. La méfiance était telle que nous appréhendions les résultats. Mais finalement à force de dévouement, de courage et de persévérance nous avons pu compléter 25 dossiers », dit Florence Élie. C’est déjà beaucoup vu les circonstances difficiles entourant les investigations et les conditions sécuritaires désastreuses du pays.

Quant à la situation de ces femmes délaissées, elle serait des plus « lamentables ». Les enquêteurs parlent même de « conditions économiques catastrophiques ». Nombre d’entre elles sont dépourvues de moyens pour envoyer leurs progénitures à l’école. Pour le pacifiste Noël, ces gamins risquent d’aller grossir plus tard les bandes de délinquants qui sèment aujourd’hui la terreur en Haïti. La plupart de ces jeunes privés de pères vivent en domesticité ou vivotent dans des conditions infra-humaines, loin de tous centres de formation.

Abandonnés de leurs pères, ces enfants doivent ensuite subir du rejet de la part des gens de leurs communautés. Des mères se voient parfois obligées d’enlever leurs adolescents des centres de formation professionnelle parce qu’ils sont victimes de violences. « Ayant un phénotype plus clair, ces enfants attirent la curiosité et toutes sortes de commentaires malveillants des voisins et des camarades d’école quand ils y vont, confie Florence Élie. Ce sont des enfants traumatisés avec une identité floue et instable. D'ailleurs les mères qui ont pu se refaire une vie avec un concubin voient souvent leur enfant insulté, agressé verbalement ou l'objet de ressentiment ». La porte-parole rapporte que son équipe a même recensé un cas de viol de l'une d'elles. Elle n'avait que 14 ans. « Ce sont en fait des enfants traqués de par leur origine qui les singularise, décrit-elle, en plus de la pauvreté dont elles souffrent en majorité ».


« L’ONU doit prendre ses responsabilités »

Dix personnes (2) ont coopéré directement à l’enquête, dont une religieuse qui a souhaité garder l’anonymat. Ces personnes qui militent au sein de ces organisations mises sur pied par Noël espèrent que ce premier lot de fiches qui sera remis au BINUH en présence de la presse nationale serve de « stimulant » pour que d’autres citoyennes concernées acceptent d’inscrire leurs « enfants cachés » et qu’ils ne soient plus l’objet de représailles dans des centres de formation. Ces militants s’attendent à ce que le BINUH « prenne sans tarder le taureau par les cornes pour une prise en charge de ces pupilles victimes d’abandon de leurs géniteurs, et ce dès le mois de janvier 2021 ».

Les organisations s’attendent à un engagement public, ferme et surtout obligatoire. « Le BINUH doit, face à la presse, préciser aux femmes impliquées dans l’enquête, à la nation et aux militants de nos organisations que cette démarche, qui nous a coûté temps et efforts, sera suivie d’effets. Dans le cas contraire, nous risquons d’enregistrer des réactions d’inimitié de la part des intéressées et de leurs familles ». Les enquêteurs vont jusqu’à dire qu’il est hors de question de « livrer la marchandise sans engagement », encore moins en privé. Tout doit être public.

Pour l’ancienne fonctionnaire, il s’agit de « sécuriser les victimes et leur donner confiance dans le processus ». En même temps, elle estime que si cette démarche aboutit à une aide réelle, « elle pourrait non seulement motiver beaucoup plus de mamans à se manifester et du même coup servirait à redore l’image monstrueuse de l’ONU ici ». Pour Florence Élie, si l’ONU tient parole, elle en profiterait aussi grandement du point de vue politique vu qu’elle est décriée ici et partout.

En un mot, les militants de ces trois organisations attendent que l’ONU joue cartes sur table et prenne l'engagement formel et public de restituer à ces victimes leurs droits en prenant en charge l'éducation de ces enfants abandonnés par leurs géniteurs. « Nous avons même dépensé de l'argent de notre poche pour réaliser cette enquête…. Il faut qu’ils prennent leurs responsabilités et cessent de marronner ».
Huguette Hérard

(1) Coordonnateur général de la Coordination nationale de la société civile haïtienne (CONASCH), de la Confédération des Haïtiens pour la réconciliation (CHAR), encadreur principal du Groupe de réflexion sur la sécurité et la défense nationales (GRSDN).

(2) Amary Joseph Noël, Junior Cator, Daphnée Pierre, Florence Élie, Léonide Jean, Yolène Jean-Baptiste, Pierre Reynald Geffrard, Pasteur Saveny Dorcéus.




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