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L’ancien antinazi Benjamin Ferencz : « Dis toujours la vérité ! »

L’ancien antinazi Benjamin Ferencz : « Dis toujours la vérité ! »



Le 10 novembre 2020 ramenait le 75e anniversaire de la Nuit de Cristal, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, le pogrom contre les Juifs du IIIe Reich déclenché sur ordre d’Adolf Hitler. À cette occasion, l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » (1) a interrogé Benjamin Ferencz (100 ans), dernier procureur encore vivant (2) des procès de Nuremberg. Avec beaucoup d’humanité et de pragmatisme, le juriste confie ses souvenirs à propos des criminels nazis et ce qu’il pense de l’Allemagne actuelle.


Il avait 27 ans quand il a vaincu l'Allemagne nazie avec l'armée américaine en tant que soldat. Ce juriste est devenu procureur en chef dans le procès des « Einsatzgruppen », des groupes d’interventions (3), contre 22 dirigeants SS de haut rang. C'était l'un des douze procès américains faisant suite au procès de Nuremberg sur les principaux crimes de guerre (4), commencé il y a 75 ans.

Printemps 1945, plusieurs camps de concentration en Allemagne venaient d'être libérés. En tant que soldat américain, Benjamin Ferencz en a vu beaucoup. Dans le camp de concentration de Buchenwald (à Thuringe, en Allemagne de l’Est), il se souvient que c’était « le chaos total ». « Il y avait partout des tas d'os et de cadavres décharnés sur le sol. La puanteur des corps brûlés accrochés dans l'air. Les détenus encore vivants pouvaient à peine bouger. Ils étaient affamés et suppliaient de l'aide avec leurs yeux ». Pour pouvoir supporter cette scène horrible, il s’est dit que ce n'était pas la réalité, mais une production hollywoodienne. « C'est ainsi que j'ai imaginé l'enfer. Je porte ce souvenir avec moi jusqu'à aujourd'hui ».

Ferencz était chargé de documenter les crimes de guerre allemands. Il avait commencé en tant qu'étudiant en droit à Harvard. Un de ses professeurs était membre de la Commission des Nations unies sur les crimes de guerre et préparait un livre sur ce sujet. En Allemagne, en 1945, le jeune juriste enquêtait sur les meurtres de pilotes d'avion alliés abattus. « Je ne ressentais aucune haine envers les Allemands », confie-t-il. « Une fois, j'ai interrogé une femme qui avait battu à mort un pilote américain en compagnie d'une foule. Elle a déclaré que la semaine précédente, deux de ses enfants avaient été tués lors d'une attaque américaine. Elle avait voulu se venger. » Il avoue avoir eu pitié de la malheureuse.


Quand Adolf Hitler est arrivé au pouvoir en 1933, Ferencz était encore à l'école à New York. « Nous [les Juifs] avons vite compris que l'un de ses principaux objectifs était de tuer tous les Juifs. Ce n'était pas difficile à voir ».


À propos du procès les 22 dirigeants SS de haut rang qui avaient assassiné des centaines de milliers de Juifs en Union soviétique, il pense que « la guerre a la capacité d’engendrer des meurtriers qui auraient pu être des êtres humains décents ». Parmi les accusés se trouvait Otto Ohlendorf, chef SS responsable du meurtre de dizaines de milliers de Juifs. Selon les rapports des SS, il a fait 90 000 victimes. « Lorsqu'on lui a demandé au procès s'il était vraiment responsable du meurtre de tant de personnes, il a répondu que non. Ses hommes auraient parfois exagéré en affirmant avoir tué plus de Juifs pour se donner une attitude avantageuse. Ohlendorf a dit qu'il pensait que 60 000 à 70 000 Juifs assassinés était un chiffre plus approprié ». Selon le centenaire, Ohlendorf fut un meurtrier de masse plutôt « honnête ». Il a été condamné à mort et exécuté en 1951. À part lui, 13 autres accusés ont été condamnés à la peine de mort, les autres à des peines de prison.

3 000 criminels nazis

Les « Einsatzgruppen » comptaient au total 3 000 membres. « Si nous devions inculper les 3 000 hommes, je serais encore assis à Nuremberg aujourd’hui encore. Nous n’avions pas assez de place dans la salle d’audience ». Ferecz explique que les accusateurs ont dû procéder par sélection. Ils ont choisi des hommes de grades inférieurs et supérieurs en tenant compte de leur statut social respectif. « C'était une sorte de modèle, un échantillon. Parmi les accusés se trouvaient des avocats, un professeur d'université, un homme d'affaires, un chanteur d'opéra, un enseignant ».


« Cela ne vous a pas dérangé que des milliers d'auteurs de crimes courent en liberté ? », lui demande alors le journaliste qui l’interviewait. « On ne peut pas éradiquer complètement le crime. En tant qu’avocat, j’ai traduit de nombreux criminels en justice. Mais bien sûr il y en a toujours eu qui se sont échappés. Ce qui est certain c’est que les hommes condamnés à Nuremberg étaient bien coupables. Les autres sont rentrés chez eux et ont dû s’arranger avec leur conscience, s’ils en avaient une ».

Après le procès, les Américains ont remis les preuves aux procureurs allemands. L'Office central d'enquêtes sur les crimes nazis de Ludwigsburg créé en 1958 a tenté de poursuivre d'autres auteurs pendant quelques années encore. Mais à un moment donné, il se serait arrêté. (5)


À la critique d’une grande partie de la population allemande selon laquelle il s’est agi d’une « justice de vainqueurs », Ferenczi dit que c’est plutôt « une tentative d'administrer la justice dans les limites du possible ». Selon lui, si les hommes SS étaient tombés aux mains des Soviétiques, ils auraient connu une justice sommaire. Les Russes les auraient tout simplement abattus.


D’après Ferenczi, il n'est jamais trop tard pour poursuivre les coupables. « Ce type de crime contre l’humanité doit être poursuivi tant qu’il y a encore des survivants. Un délinquant doit savoir que peu importe le temps qu’il faut ou de la façon dont il se cache, s’il est pris il aura droit à un procès équitable. »

Concernant les efforts de la République fédérale pour faire face à la situation après 1949, le juriste estime que le chancelier fédéral Konrad Adenauer (1951-1955) – le premier après la Deuxième Guerre mondiale - a tenté de réparer les crimes commis au nom de l'Allemagne.

Invité à parler des négociations entre les groupes de victimes et le gouvernement fédéral allemand auxquelles il a pris part, il raconte qu’elles se sont toujours révélées « délicates ». « Il y avait de nombreuses questions de détail. Comment indemniser le meurtre de dizaines de millions de personnes ? Combien de marks de compensation payez-vous pour une journée à Auschwitz ? Que faites-vous d'un violoniste dont les mains sont à jamais paralysées ? ». Il explique comment ces discussions ont finalement abouti dans les années 1950 à la loi fédérale sur l'indemnisation. Comme il fallait s’y attendre, les Allemands ont trouvé cela excessif et les victimes nazies survivantes ont trouvé cela insuffisant. En vertu de la loi, les indemnités ont été versées par milliards et, à ce jour, les personnes concernées reçoivent des prestations.

Il a négocié avec certaines entreprises comme « Rheinmetall » au sujet de l'indemnisation des travailleurs forcés nazis. Certains chefs d'entreprise lui ont « très poliment dit d'aller au diable ». Mais en fin de compte, certaines, des entreprises ont versé des indemnités aux anciens travailleurs forcés. « Ces réparations et la loi sur l'indemnisation ont contribué à ce que l'Allemagne soit considérée comme une puissance importante dans le monde d'aujourd'hui et non comme une bande de meurtriers de masse ».

« Les Allemands actuels ne sont pas responsables »

Sur la question si l'Allemagne a suffisamment appris de l'histoire, Ferencz estime que l’Allemagne a parcouru un long chemin. « Je voudrais rendre hommage aux Allemands !». Il estime que la nouvelle génération ne doit pas être tenue responsable des crimes des nazis. « J'ai donné quelques conférences dans des universités allemandes. J'ai l'impression que les jeunes veulent connaître la vérité sur l'histoire, dont ils ont honte et à laquelle ils veulent faire face ».

Il y a quelques années, Ferencz a reçu un message du ministère des Affaires étrangères qui voulait lui décerner « la Grand-Croix de l’Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne ». Il avait consulté les membres des principales organisations juives. La plupart d'entre eux lui ont dit : « Vous êtes fous, les Allemands ont assassiné nos parents, et maintenant ils vous donnent la Grand-Croix du mérite ? Ils essaient juste de couvrir leurs crimes. » Finalement, il a décidé d'accepter le prix. « Non pas parce que j'apprécie beaucoup les médailles, mais parce que j'y ai vu un moyen pour le gouvernement fédéral de demander pardon ».

Le fait qu’il existe encore des attaques contre les synagogues en Allemagne, il pense que le combat pour la justice et pour l'humanité doit se poursuivre. « Tout le monde peut contribuer à ce combat. Parlez à vos voisins, amis et aussi ennemis, et dites-leur que de telles attaques ne peuvent être tolérées dans aucune société civilisée ! ». « Il y aura toujours, selon lui, des gens qui ne pourront pas être convaincus. On ne peut pas blâmer le pays tout entier pour le comportement d'un petit groupe. Vous ne pouvez pas généraliser ces cas individuels. Mais il est également clair que si un système étatique échappe à tout contrôle, comme ce fut le cas sous les nazis, il peut aboutir à un effondrement total, comme l'a connu l'Allemagne en 1945 ».

Interrogé à propos de la position des extrémistes de droite en Allemagne qui critiquent le « culte de la culpabilité » et souhaitent un « tournant » de la politique mémorielle », il a éclaté de rire. Reprenant son sérieux, il a ajouté qu’il ne peut y avoir d'opinions différentes sur ce qui s'est passé à l'époque. « C'était une cruauté inhumaine ! Les Einsatzgruppen ont assassiné des centaines de milliers de personnes simplement parce qu’elles étaient juives, tsiganes ou des consommatrices inutiles ». Si la société allemande actuelle n'est pas responsable de ces crimes, les Allemands doivent vivre en sachant que leurs grands-parents étaient des meurtriers de masse. « Et ils doivent s'assurer qu'une telle chose ne se reproduira plus jamais ».

Huguette Hérard

N.D.L.R.
(1) Benjamin Ferencz est l'auteur de plusieurs publications. Son livre autobiographique « Always tell your truth » a paru le 9 novembre dernier en allemand.

(2) L’interview a été menée par Felix Bohr, 6 novembre 2020 dans la revue hebdomadaire « Der Spiegel ».

(3) Les « Einsatzgruppen » (« groupes d'intervention ») étaient des unités de police politique militarisées du IIIe Reich.

(4) Après les plus importants nazis - dont le maréchal du Reich Hermann Göring et le ministre de l'armement Albert Speer -, des médecins, des avocats et des industriels de haut rang ont été parmi les condamnés à Nuremberg.

(5) Selon « La Libre Belgique » du 16 août 2016, l’office central d’enquêtes sur les crimes nazis à Ludwigsburg avait confié huit enquêtes judiciaires aux parquets allemands contre d’anciens employés du camp de concentration de Stutthof, près de Danzig (Pologne).




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