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De la gauche libérale à la gauche identitaire

De la gauche libérale à la gauche identitaire



Justus Bender (39 ans), philosophe et journaliste, est l’auteur d’un ou-vrage sur « Alternative pour l’Allemagne » (AfD), le parti d’extrême droite néonazi et raciste. Dans un texte paru le 4 août dernier intitulé « Politique identitaire : la fin rampante du libéralisme de gauche » (1), il parle de la métamorphose de la gauche, qui est passée de l’universalisme à l’identitaire et du débat que cela a suscité dans son pays, en Allemagne.


Dans le camp de la gauche, Justus Bender découvre une profonde scission. Il y a d’un côté la gauche universelle et de l’autre, la gauche identitaire. « Dans le passé, les gauchistes voulaient sauver le monde. Ils voulaient libérer la classe ouvrière des griffes du capitalisme, les femmes du pa-triarcat, les homosexuels de l’inégalité de traitement, les noirs de la déva-lorisation et les handicapés de la discrimination ! », résume-t-il. L’égalité était leur objectif : tous les gens sont égaux et doivent être traités de la même ma-nière.
L’ennemi de la gauche, rappelle Bender, c’était la droite. « Parce que la droite voulait faire la différence entre les hommes et les femmes, entre les étrangers et les locaux, entre les gays et les hétéros ». Si la droite a toujours accusé la gauche « d’égalitarisme », les gauchistes leur ont opposé Emmanuel Kant, Martin Luther King, Mahatma Gandhi, John Rawls ou Jürgen Habermas. « C’était l’impératif catégorique des Lumières (Kant) ; un universalisme aveugle à la couleur de la peau (King). Le colonialisme a eu tort, car il a divisé les gens entre ceux qui n’ont pas de droits et ceux qui en ont, tout comme le système de castes en Inde (Gandhi). Les gens de-vraient parler des règles d’une société comme s’ils étaient des égaux, comme s’ils ne savaient pas s’ils étaient au sommet ou à la base de cette société (Rawls). Dans le discours, tout le monde doit être égal, sans inter-diction de parler ni différence de pouvoir (Habermas) ».

Entre-temps, le concept de politique identitaire est devenu à la mode. Bender estime que pour la nouvelle gauche, l’identité est désormais syn-onyme d’inégalité. « Un noir n’est pas un blanc, un homme n’est pas une femme, un homosexuel n’est pas un hétéro. Il s’agissait de ne pas priver les victimes de discriminations de leur expérience. Ils doivent faire des rapports, être crus et on doit leur restituer leurs droits ! »

Il y voit une volonté de mettre les victimes au premier plan et ceci a conduit à une hiérarchie dans la souffrance. En haut, une femme noire lesbienne (3 fois discriminée : comme femme, comme noire et comme lesbienne) et en bas l’homme blanc. Si un blanc fait remarquer que tous les gens étaient égaux, aussitôt ça deviendrait suspect, car il s’agit de douleurs ou afflictions vécues. De faire valoir le point de vue de la victime. Ce que Bender soulève là, on l’a vu avec le mouvement « Black Lives Matter ». Les personnes qui avaient déclaré que « toutes les vies ont de la valeur » ont été vertement sermonnées pour avoir passé sous silence la souffrance spécifique des noirs et des personnes de couleur et occulté l’hégémonie des blancs. On leur faisait savoir qu’il s’agissait de faire parler des victimes et qu’on n’était pas égaux devant la souffrance.

Opposition insurmontable

Pour qualifier le mouvement identitaire, Bender fait parler le sociologue Frank Furedi : « Ce qui ressort, c’est la dévaluation culturelle rampante de presque toutes les valeurs du Siècle des Lumières : tout, de l’universalisme à la liberté en passant par l’autonomie. Ils deviennent tous des principes secondaires. »

On assisterait à une collision frontale d’idées entre les anciens libéraux de gauche et les jeunes identitaires de gauche. Les jeunes s’attaquent à ce pour quoi les vieux se sont battus toute leur vie. « Ce que les vieux disent, les jeunes le trouvent raciste, et ce que les jeunes disent, les vieux le trouvent conservateur et illibéral », résume Bender. Des positions irréconciliables.

Bender ajoute que Daniel Cohn-Bendit, soixante-huitard, juif de gauche, universaliste, trouve cette contradiction entre l’ancienne gauche et la nou-velle « insupportable ». Il ne pense pas que seuls les blancs peuvent être racistes. Un « non-sens », selon Cohn-Bendit, en citant l’exemple de l’écrivaine Alice Walker, une féministe noire, antiraciste, mais qui, pour-tant, diffuse des thèses antisémites.

Gauchiste universaliste, il ne sait pas s’il y a toujours un moment au sein de ces mouvements où les gens ne peuvent échapper à une tentation totalitaire. Il sait seulement que la tentation totalitaire a existé dans sa jeunesse et qu’elle existe aujourd’hui parmi les identitaires de gauche. Ceux-ci croient dans l’identité absolue. « Les gays sont..., les juifs sont..., les femmes sont... », dit Cohn-Bendit. Pour lui, la généralisation des différences « rend impossible l’émancipation universelle ».

Le politicien écologiste Jürgen Trittin (écologiste) craint une « politique d’ethnicisation » de la société, qui pourrait « favoriser la droite ». Dans sa jeunesse, il avait qualifié les tendances identitaires de « fascisation » de la société.

Ce conflit entre les vieux universalistes et les jeunes identitaires se retrou-verait dans le camp social-démocrate. Bender rapporte que l’autre jour, le jeune politologue social-démocrate Nil Heisterhagen a tweeté que tous les gens sont égaux et des Allemands, quelle que soit leur origine. Il y a eu des commentaires très agacés de la part de la gauche qui a déclaré que son tweet était en fait… raciste. Les gauchistes identitaires ne sont pas pour l’égalité, mais pour l’identité. L’identité est, pour eux, « centrale ».

L’auteur rapporte que nombreux politiciens du parti social-démocrate (SPD) au sein de la direction, rejettent les positions identitaires, mais ne le disent pas ouvertement. Ce sont des esprits avant-gardistes de second rang qui tirent la sonnette d’alarme. Par exemple, Michael Bröning, membre de la commission du SPD sur les valeurs fondamentales et qui dirige le bureau de New York de la Fondation Friedrich Ebert. « Au lieu d’exiger et d’insister sur l’égalité, la politique identitaire se concentre sur les différences ! », fait-il remarquer, navré.

Les défenseurs de la politique identitaire

La présidente des jeunes écologistes, Anna Peters défend la gauche identi-taire. « Parfois, on présente cela comme si la politique universaliste et la lutte pour les droits des minorités étaient deux choses complètement différentes, voire des pôles opposés. Pour moi, la politique identitaire est un moyen nécessaire pour rendre la liberté universalisable. La politique identitaire doit rendre visibles les structures discriminatoires afin de cri-tiquer et de surmonter la discrimination. C’est pourquoi je ne crois pas qu’il faille opposer la politique universaliste et la politique identitaire », rassure-t-elle.

Peters pense que les fronts (universalisme et identitarisme) disparaissent quand on pense à la fin du débat. « Si, par exemple, dans un débat sur le racisme, les blancs laissent la parole aux noirs, le résultat sera l’égalité pour tous ». Elle pense que les libéraux de gauche n’ont pas à être contre ça.

On parle aussi d’espaces sécurisés. « Cela signifie des espaces identitaires réservés aux noirs ou aux femmes, dans lesquels les blancs ou les hommes ne sont pas admis. » Pour Peters, « l’objectif est aussi universaliste : réduire la discrimination dans la société ». Autrement dit, pour l’objectif d’égalité, on peut pratiquer un traitement « inégal » au départ (les victimes d’abord et les non-victimes ensuite).

Bender cite un autre défenseur de la politique identitaire : le politologue Jan-Werner Müller. Il tente également de concilier les libéraux de gauche et les identitaires de gauche. Pour Müller, la politique identitaire « est souvent déformée ». « De nombreux mouvements réclament des droits fonda-mentaux, par exemple celui de ne pas être abattu par la police. Ce n’est pas une demande spéciale bizarre d’une minorité ». C’est normal et légitime.

Comme Peters, il veut assouplir les exigences de la gauche identitaire, les rendre moins autoritaires. « Les victimes ne doivent pas toujours avoir le dernier mot, mais elles doivent avoir le premier mot ! », selon Müller. La politique identitaire n’est donc pas « automatiquement illibérale ». Il s’agit d’écouter « avant tout » les expériences de souffrance des victimes. « Mais cela ne signifie pas que toutes les accusations doivent être acceptées immédiatement, car la porte serait alors ouverte à toutes les formes de dénonciation ». Ce serait le tour de chacun, dans l’ordre. « D’abord les identités de gauche, puis les libéraux de gauche, complète Bender. D’abord une phase d’écoute, puis une phase de solution ; d’abord Safe Space, puis Emmanuel Kant. »

Bender a des doutes. Est-ce que cela fonctionnera ? « L’homme blanc devra rester silencieux jusqu’à la fin de la phase d’écoute, commente-t-il. Quand cela se termine-t-il ? Si, pendant la phase de solution, il veut exiger que tous les gens soient mis sur un pied d’égalité, il s’attaque à la pensée de groupe des identitaires et donc à l’expérience de la victime. On pourrait le dire : il n’a pas assez écouté. » Il croit que les rôles sont « cimentés ». À ce propos, il fait parler de nouveau Müller, opposé à la politique identitaire. « Il y a en effet le danger d’enraciner un noyau de cultures supposées immuables. Seuls ceux qui ont un certain passé (de victime) sont autorisés à prendre position. Cela va totalement à l’encontre des conceptions libérales de l’ouverture et de l’échange. »

Puis c’est au tour de l’historien des idées Hans Vorländer de l’université de Dresde d’exprimer ses doutes quant à la capacité des idéologues identitaires de passer à la morale libérale. « La politique consiste en fait à trouver le général au-delà des différences. Mais la subjectivité ne peut être transcendée. » Si on comprend bien Bender, pour être en accord avec les libéraux de gauche, les identitaires de gauche devraient travailler à leur propre abolition. Car pour lui, les deux camps seraient inconciliables.

Pour Vorländer, l’appartenance à un groupe devrait en fait être surmontée par l’universalisme. « Dans le passé, précise-t-il, nous avions un système d’ordres, maintenant il est question d’appartenance à un groupe : on entre dans une sorte de féodalisme culturel. C’est la fin de la gestion des différences. » Et Bender de conclure : « C’est la fin de la politique : les gens s’écoutent, mais ne se parlent plus ». Dommage !

Huguette Hérard

N.d.l.r.
1) Frankfurter Allgemeine Zeitung, 8 août 2020.




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