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Intellectuelle, féministe, noire et musulmane



« Le triangle et l’Hexagone », un livre sensationnel signé Maboula Soumahoro. Un travail de recherche d’une universitaire douée, un récit autobiographique d’une Afro-descendante, parsemé de témoignages troublants.


Dans « Le triangle et l’Hexagone », de multiples sujets liés à la vie Maboula Soumahoro sont évoqués pêle-mêle et avec force détails : son enfance, sa famille, ses expériences du racisme en tant qu’enfant issue de l’immigration. En étalant, sans complexe, tout ce qu’elle a pu vivre, elle remet sur le tapis le passé colonial de la France dont l’écrivaine déplore la mémoire sélective. Ce pays occulte volontairement cette histoire douloureuse, sanglante et honteuse. Au lieu de dissimuler cette tranche d’histoire sordide et obscure, la France aurait plutôt dû l’affronter pour essayer de comprendre. Cette longue et terrifiante odyssée étant dans sa globalité jalonnée de crimes contre l’humanité, on comprend aisément le malaise de la France, surtout quand elle clame haut et fort être la patrie des droits de l’homme.

C’est débarrassée de tous complexes que Soumahoro a réalisé cette analyse profonde et froide de notre parcours avec la France. Pour ce faire, elle a bâti son argumentaire sur des exemples pertinents tirés de l’histoire coloniale et du présent et qui ne manquent pas de pousser le lecteur à réfléchir sur ce destin que l’ancienne puissance a taillé pour nous sur mesure.

Une parole nécessaire surtout à l’heure actuelle où certains intellectuels français de la mouvance d’extrême droite donnent volontiers dans le révisionnisme le plus rébarbatif. À croire que ce que l’illustre écrivain martiniquais Aimé Césaire décrivait dans son livre « Discours sur le colonialisme » (1959), à savoir la brutalité, la cruauté et le sadisme ayant caractérisé les rapports entre colonisateurs et colonisés, était le fruit de son imagination. À croire que les souffrances infligées aux colonisés par la France doivent ainsi être reléguées au musée des souvenirs d’une nation incapable - pour ne pas dire inapte - à porter un regard critique sur son passé au point de devoir recourir à de basses manœuvres révisionnistes, indignes d’un pays qui se plaît à donner des leçons à d’autres.

Dans cet ouvrage autobiographique combien captivant, l’auteure évoque de nombreux cas de racisme ordinaire et institutionnel dont elle fut victime tout au long de son parcours universitaire. Ce racisme qu’elle a vécu dans sa chair et son esprit, elle le décrit avec des mots qui vous arrachent le cœur, déclenchant au plus profond de votre être des sentiments de révolte, de haine et de vengeance. Ces passages ne peuvent qu’inviter les Noirs vivant en France et ailleurs dans le monde, à une profonde et intense réflexion sur leurs propres expériences.

Un regard iconoclaste

Cette écrivaine n’est pas la première à aborder ces questions. Dans un de ses ouvrages, l’Haïtien Jean-Claude Charles, a traité de la même problématique. Cependant, Soumahoro analyse le sujet sous l’angle communautaire et s’interroge sur des notions comme l’intégration et le racisme latent. Par exemple, le racisme elle le considère comme un des vestiges du colonialisme. Évidemment, questionner en français la langue du colonest quand même très important, car c’est le véhicule commun qui nous permet de suivre le cheminement de la pensée de l’auteure et de toutes les personnes ayant été confrontées à cette dure réalité qu’est le racisme, une résurgence du racisme colonial.

À travers son histoire, cette spécialiste des études africaines américaines et des Afro-descendants pose un regard iconoclaste sur les colonisés et colonisateurs. Avec un style direct, incisif et instructif, la professeure réalise une fresque historique qui donne à réfléchir sur les grandes questions de l’heure « Entre la langue française et moi-même, il y a l’histoire. Une histoire ancienne, à la fois riche et complexe, internationale, splendide et douloureuse, silencieuse oubliée ou tout simplement niée. Pourtant j’existe. Et la France n’est pas ma mère. Le français n’est donc pas ma langue maternelle. Je suis pourtant aussi française et je parle cette langue. C’est d’ailleurs la langue que je connais et maîtrise le mieux. »

Poser la problématique de la langue, le français en l’occurrence, cela revient à poser la question épineuse de la colonisation que Césaire qualifiait d’entreprise de déshumanisation. Elle consiste à faire en sorte que le colonisé ressente à tout jamais de la honte chaque fois qu’il se regarde dans un miroir.

Rien n’est superficiel dans cet ouvrage. L’auteure use de beaucoup de pédagogie pour faire passer ses arguments et convaincre le lecteur en vue de contrer tous ces incultes qui déversent régulièrement sur les plateaux de télévision des insanités sur les immigrés, étalant au passage leur ignorance sur des sujets aussi délicats que sont la colonisation ou encore le racisme : « À présent que le cadre est posé, écrit l’auteure, nous pouvons nous intéresser à la façon dont les personnes qui ont été construites comme inférieurs ont cheminé à travers ces sociétés fondées sur l’inégalité. Nous savons que tout système de domination, parce qu’il implique des êtres humains, que ceux-là soient infériorisés, minorisés ou déshumanisés, est inévitablement amené à faire face à des stratégies de résistance mises en œuvre par les populations les plus asservies, les plus marginalisées, les plus violemment touchées par un tel système. »

Comme il fallait s’y attendre, le livre n’a pas manqué de soulever une levée de boucliers dans la classe politico-médiatique française au point où Mme Maboula Soumahoro s’est sentie obligée de monter au créneau en vue de défendre sa thèse avec aisance, classe et élégance.

Face aux acteurs racistes
Cela fait plus de trente ans que le grand écrivain haïtien Jean Claude Charles, dans un essai décapant « Le corps noir », avait fait un diagnostic sur les fantasmes suscités par le corps noir. Mais il s’est interrogé sur le mythe du corps noir dans l’imaginaire collectif occidental. Ce qui nous renvoie à l’esclavage, la colonisation, l’identité, l’autre. À l’époque, personne n’y avait prêté attention.

Et voilà que ce débat revient aujourd'hui en France avec des acteurs ouvertement racistes qui sont aux commandes de la presse audio-visuelle comme ÉricZemmour ou encore le philosophe Alain Finkielkraut, sans oublier la revue « Valeurs actuelles ». Ceux-ci claironnent sur tous les toits que l’esclavage était un épiphénomène, qu’il y avait des aspects positifs dans la colonisation et que les descendants d’esclaves vivant en France n’avaient plus qu'à la fermer.

Invitée à plusieurs reprises dans les médias, la professeure défend son point de vue avec une érudition qui plaît bien aux téléspectateurs. Chaque sortie fracassante sur la scène médiatique française valide la thèse de l’universitaire, tandis que ses différents contradicteurs se voient dépassés par l’époustouflante analyse sociologique de l’universitaire française. Son récent débat avec le philosophe et écrivain français Alain Finkielkraut a été particulièrement houleux. Si Finkielkraut n’est pas un adepte de la théorie du « grand remplacement » (inventé par l’écrivain raciste et d’extrême droite, Renaud Camus, et vulgarisé par Éric Zemmour et toute l’équipe de l’hebdomadaire « valeurs actuelles »), tout son arsenal de défense de l’auteur de « Le juif imaginaire » (1980) face à Mme Soumahoro a été un copier-coller des arguments développés par ces extrémistes de droite racistes et xénophobes. Ce qui est évident, c’est que désormais, ces beaux messieurs ont trouvé sur leur chemin une adversaire de taille en la personne de Maboula Soumahoro, une spécialiste de la question cette intellectuelle de belle eau, unespécialiste de la question, qui est aussi angliciste, musulmane féministe (les deux peuvent aller ensemble). Un cocktail explosif qui ne laisse personne indifférent, comme son ouvrage qui a le mérite de remettre les points sur les I en ce qui concerne la colonisation et ses avatars, même si cette piqûre de rappel peut faire mal aux descendants des anciens colons qui ont du mal à regarder les choses en face.

MaguetDelva
(1) « Le Triangle et l'Hexagone », Réflexions sur une identité noire, de Maboula Soumahoro, 6 février 2020




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