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Porteur d’une reine à Lakou Souvnans

18 avril 2017, 9:25 catégorie: Société2 973 vue(s) A+ / A-

Grands serviteurs à Lakou Souvnans

 

Elle avait quinze ans et moi seize, à l’époque où les militaires claironnaient qu’ils nous avaient sauvés de la dictature pour nous faire découvrir la bamboche démocratique. Nous avions cru à l’envie de vivre, déambuler sur des routes illuminées et sans limites. Soudain, notre ville se rétrécissait, donc ne pouvait suffire à l’immensité de nos rêves.

 La Semaine sainte de notre première saison de liberté, nous avions voulu, par nos choix, exprimer notre appartenance à une nouvelle génération et aller à la rencontre de ceux qui connaissent les pratiques et les histoires du monde. Les rendez- vous chrétiens à l’église, les escapades interdites pour aller goûter aux « raras», étaient soudainement des ennuis mortels.

 Je lui avais proposé de nous sauver, tôt, le samedi avec des sandwiches et une bouteille de night train express et nous rendre à bicyclette au wharf Sedren où on pouvait encore se baigner en toute tranquillité d’autant que c’était un samedi d’eau bénite. Cependant, le scandale offert par les déchets toxiques déposés sur le site, paraissait projet criminel en gestation.

souvenance 2

Servantes en tenue de céremonie

 

 Elle avait accepté de monter sur le cadre de la bicyclette et nous avons pris la route de Ka Solèy, au lever du jour, au milieu des dattiers tout en évitant les flaques d’eau causées par les petits débordements du canal. Au moment de pique-niquer, elle m’a raconté l’histoire de sa famille transformée en cicatrices. Demain à Pâques, sa famille, constituée en grande partie d’émigrés, s’est donnée rendez-vous à Lakou Souvnans « pour faire pénitence et célébrer la grandeur de notre terre » m’avaitelle confié à demi-mots.

Sa famille se croyait assez moderne et instruite pour tenir tête à sa propre histoire et opposer le mépris à des pratiques trop laides et trop banales. Malheureusement les dieux ont bonne mémoire et finissent toujours par ramener les enfants au pied de l’arbre, à domicile dans la cour matricielle. La punition attendait cette famille, mais le retour était obligatoire. Depuis deux ans, elle s’éparpillait dans deux continents et réalisait qu’elle était en disgrâce car, les parcours des enfants sont devenus moins brillants et les carrières des grands moins protégées. Alors, tout le monde comprenait la nécessité d’’aller se ressourcer.

J’avais insisté pour l’accompagner promettant une attitude réservée et distante. Elle avait accepté et j’étais heureux de la possibilité de découvrir un autre monde. Si proche et si loin. Si ouvert et si secret. Et, depuis toujours, les servants, les chercheurs et les curieux, plusieurs nationalités confondues, s’y donnent rendez-vous. Les autres, c’était déjà ma passion.

souvenance 3

Au pied du grand mapou

 

 Lakou Souvnans est un site, un << demanbre>>, une habitation qui a défié le temps et toutes les persécutions qu’elles soient sauvages ou sournoises. Quelques années après l’indépendance, soit en 1816, Lakou Souvnans a convoqué la famille (d’ascendance dahoméenne et ayant fait allégeance au roi Christophe) pour la première célébration sur une semaine: le dimanche de Pâques consacré à Legba, le maitre des barrières ; la danse d’Assotor, de << hougon>> les jours suivants jusqu’au vendredi consacré au<< manje timoun des lwa brav >>.

 Ce dimanche de Pâques, j’ai compris que j’avais promené, la veille, une amie de sang royal sur mon vélo.

Aujourd’hui encore, je me demande si j’étais perdu au milieu d’une ambiance qui avait tout d’une fête de retrouvailles des membres dispersés d’une grande famille. Je m’attendais à une cérémonie morbide poussant mon imagination jusqu’à anticiper le grand sacrifice humain et la ballade des << zombis>>.

Mes appréhensions estompées, j’ai pu établir, du regard, le contact avec ma bonne amie dans sa robe blanche qui l’enveloppait d’un soupçon d’évanescence. M’approchant d’elle pour lui parler, elle m’a expliqué pourquoi une dizaine de membres de sa famille proche avaient eu droit au cep, la grande punition. Ils se sont éloignés de leur racine pendant trop longtemps, et au moment de traverser la barrière, ils ont été happés par les dieux qui les ont conduits jusqu’au grand << mapou >> où leurs pieds ont été entravés au point que le grand serviteur intercède en leur faveur et les délivre.

 Accablée, mon amie, la souveraine, m’avait demandé de l’emmener n’importe où à bicyclette, mais, son père s’était contenté de me prévenir d’une petite malédiction sans s’opposer à notre projet.

 Nous n’avions pas franchi dix mètres que les deux pneus de mon véhicule éclataient. Son père n’avaitil pas raison ?

souvenance 4

Boeuf braisé servi avec des vivres

 

 Des dizaines d’années plus tard, mes compagnons de voyage et moi avons pris ce rendez-vous avec la même bonne amie de mon enfance qui a fait le voyage depuis Montréal avec sa famille. Chaque année, elle y vient en servante puisqu’elle avait appris la leçon du cep.

 Le protocole de la cérémonie n’a pas changé. Simplement, l’ambiance est un peu plus festive et animée avec la participation d’une quantité étonnante d’étudiants, d’artistes, d’intellectuels et de politiciens. La dévotion est restée pareille. La piscine de boue, les robes blanches, les arbres centenaires, le grand tambour < Assòtò> et la grande barrière pour que << Legba >> laisse rentrer tous les dieux et tous les héritiers convoqués.

À Lakou Souvnans, les initiés reçoivent des pièces de viande de bêtes sacrifiées : cabris, moutons, dindes, poulets. Ogoun, lui est reçu avec du boeuf. Pour notre repas, nous avons choisi de l’imiter.

 À Lakou Souvnans, on peut dormir et vivre sur place. Mon amie nous a emmenés retrouver sa famille qui a pris ses quartiers dans une petite maison de l’habitation.

 Nous avons tranquillement bu notre<< tranpe kanèl>> tout en assistant à la préparation de notre repas. Un filet de boeuf cuit pendant un quart d’heure environ dans une marinade d’épices courantes dans la zone. Puis sur un gril artisanal, le filet est posé pour terminer sa cuisson. Les vivres, (bananes et patates douces) sont cuits également sur le gril. Pour préparer les assiettes, il suffit d’ajouter des lamelles d’oignons et de tranches de tomates. Une pimentade pour finir.

À Lakou Souvnans, toutes les petites filles se présentent comme des princesses. Elles n’ont pas tort.

 Jean-Euphèle Milcé

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