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Port-au-Prince la souffrante

11 avril 2018, 10:28 catégorie: Édito13 806 vue(s) A+ / A-

Dans un récent éditorial, nous avons parlé du spectacle de décrépitude offert déjà dans un rayon de cinq cents mètres à partir du bureau de chef de l’État. Nous n’avons pas parlé de tout ce petit commerce de nourriture, machann fig, machann ze, qui permet au citoyen pauvre de se tirer d’affaire momentanément, des réparateurs de pneus sur la chaussée, etc. On peut nous reprocher de ne pas avoir signalé les nouveaux bâtiments en construction dans l’aire du Champs-de-Mars. Mais ce qui se passe au-dehors peut préfigurer la mauvaise gestion qu’on fera de ces espaces physiques modernes, mais qui seront utilisés par des gens qui n’ont que faire de la modernité. On peut penser à ce qui arrive au campus de Limonade par exemple où on n’a jamais été capable de penser une administration à la hauteur de ce cadre attrayant.

Partant du Champs-de-Mars, une promenade dans la capitale offre au regard la dégradation des gens et des lieux. Fatras, poussières, fumée. Surtout la fumée et la poussière. Trottoirs embouteillés. Rues parfois impraticables. Bruits partout. Les stigmates du tremblement de terre sont encore là surtout au bas de la ville, là où une nuée de mécaniciens établissent leur garage souvent presque dans la rue. Autoparts, banques de boulette, petits commerces fleurissent partout. On peut trouver ce qu’on veut dans ces espaces où les pickpockets se donnent à coeur joie. Le Boulevard qu’on connaissait avec ses magasins, ses hôtels, ses restaurants n’est qu’un lointain souvenir. Les grands marchés fonctionnent encore, mais doivent faire face à un tas de problèmes comme ces incendies qui se déclarent souvent sans qu’on sache vraiment quelles en sont les causes.

Dès quatre heures, Port-au-Prince se vide. Fonctionnaires, employés des commerces privés, regagnent leur demeure à la périphérie. C’est l’heure des embouteillages vers les banlieues sud, nord et est. On comprend alors que la ville vit malgré tout durant le jour sinon d’où viendraient tous ces véhicules, tous ces gens. La nuit, Port-au-Prince plonge dans une torpeur ponctuée de la musique de ces quelques restaurants dansants fréquentés par une faune de noctambules qui ne négocient pas les plaisirs terrestres. Vers le bas de la ville, la nuit, il y a une frontière, semble-t-il, à ne pas dépasser. On ne franchit pas la Rue Pavé vers le nord. Insécurité totale ! Après, jusqu’au Portail Léogane, une certaine vie nocturne tente de reprendre. Les mécaniciens de rues vont flamber le peu qu’ils ont gagné dans des boites interlopes où des filles décrépies de la république voisine viennent vendre ce qui leur reste de charme. Se promener dans Port-au-Prince à ces heures avancées de la nuit vous donne une impression de fin du monde. Une fin du monde à venir ou déjà installée comme une préfiguration de ce que sera notre chute finale vers le chaos. Entre monticules d’ordures et égouts à ciel ouvert, des citoyens rêvent encore d’une visite au Paradis. Parfois un pasteur, un fou, lance des imprécations inspirées de la Bible. On parle de Jésus qui revient bientôt. Des jeunes discutent de la dernière incursion des gangs venus des ghettos. Des policiers ont forcé des gens venus chercher refuge dans le sous-commissariat à déguerpir les lieux alors qu’il y avait des tirs d’armes dans la rue.

Même quand le bateau coule, il faut vivre jusqu’à l’ultime moment.

Gary Victor

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