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Pour une politique éducative cohérente en Haïti

15 mai 2017, 9:31 catégorie: Tribune9 018 vue(s) A+ / A-

L’éducation est un service public national qui englobe l’ensemble des activités visant à développer chez l’être humain les potentialités physiques, intellectuelles, morales, spirituelles, psychologiques et sociales, en vue d’assurer sa socialisation, son autonomie, son épanouissement et sa participation au développement économique, social et culturel de son pays.

La mission de l’État dans ce domaine consiste à définir les objectifs généraux de la politique d’éducation, à organiser et à contrôler l’enseignement qui se donne dans les établissements scolaires du pays. C’est en ce sens que l’État haïtien, depuis des décennies, déploie des efforts en vue d’élaborer et de mettre en oeuvre des politiques éducatives viables dans le pays. Mais malheureusement, ces efforts déployés ne sont pas suffisamment coordonnés.

Prenons en exemple l’expérience récente du Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (Psugo ) de la présidence de M. Joseph Michel Martelly (2011 – 2016). Ce programme ambitieux a été victime du déficit de pilotage dont souffre le système éducatif haïtien depuis les sacrifices consentis par nos aïeux pour la création de l’État-nation d’Haïti. Au lieu d’un programme structuré, la nation a constaté une mise en place à la va-vite, teintée d’amateurisme, laissant de la place à la fraude et au favoritisme conduisant à l’échec de ce programme qui aurait pu être salutaire pour la nation.

 Au-delà de ce problème de pilotage, l’école haïtienne souffre d’un déficit de résultat. Au terme de son parcours scolaire, l’élève haïtien fait montre de carences inquiétantes en ce qui concerne les compétences fondamentales et la capacité à les mettre en oeuvre dans des situations variées de son quotidien.

Cette situation interpelle notre conscience de citoyens et nous oblige à penser ensemble et de manière éclairée pour des actions en synergie. Pour ce faire, il faut le cadrage de l’État, avec des mesures viables pour le système éducatif.

Aux réels problèmes, de vraies solutions.

La loi prescrit quelques modalités de contrôle par la puissance publique relatives à la moralité, à la qualité des enseignants, au programme enseigné ou à la salubrité des locaux, il ne s’agit là que de règles auxquelles toutes les écoles devraient être soumises.

Dans l’accomplissement de cette mission, la présidence provisoire de M. Jocelerme Privert a publié en 2017 la fameuse « loi Bastien » sur les frais scolaires votée respectivement les 10 et 13 septembre 2009 au Sénat de la République puis à la Chambre des députés. L’objectif de cette loi serait de soulager les parents haïtiens qui ont souvent des difficultés à payer la scolarité de leurs enfants. Mais, malgré sa bonne intention, la maladresse au niveau du contenu ne permettra pas l’atteinte du but fixé.

Pour le vote de cette loi, les « législateurs » se basent sur la Constitution d’Haïti et sur les conventions internationales relatives à l’éducation des enfants. Toutefois, dans une grande confusion, ils ont fait preuve de méconnaissance du contenu de ces lois et de ces conventions. Ils n’y ont pas saisi l’obligation qui est faite à l’État de garantir l’offre de qualité dans l’enseignement public pour favoriser l’enseignement pour tous. Ils n’ont pas su débattre intelligemment sur l’importance du rôle de l’État dans l’éducation publique et dans la coordination des actions des différents partenaires en présence.

Les décideurs ont fait une lecture au premier degré de nos lois et des conventions internationales signées par Haïti et ont ramené le débat sur un terrain « populiste » où l’on cherche à mettre les parents en face des directions d’écoles au lieu de les rapprocher pour un meilleur encadrement des fils et des filles du pays. Ce faisant, ils font du tort à la nation, car le principe d’une relation à construire entre parents et écoles est vécu comme une nécessité à travers la planète. D’autant plus qu’il est un fait admis par tous que la qualité des relations entre les familles et l’école représente un facteur déterminant des scolarités sinon une condition de réussite des élèves.

 Lorsque cette loi fait injonction aux écoles privées de n’augmenter les frais scolaires qu’après une période de quatre ans, serait-ce dans l’idée d’exiger que les salaires des enseignants soient réajustés seulement après quatre ans ? A-t-elle pensé à obliger les entreprises à ne réajuster les prix des produits vendus aux écoles qu’après quatre ans ? Si on continue à raisonner par l’absurde, va-t-on fixer le montant que les propriétaires d’écoles doivent verser aux banques sur le remboursement de leur crédit ? L’école serait-elle exemptée des effets de l’inflation ? L’école privée n’aurait-elle plus l’obligation d’entretenir ses locaux et de se doter de didacticiels pour faciliter l’apprentissage des élèves ?

Dans un système qui est piloté, les points légitimes concernant les graduations et les frais de réinscription pourraient très bien être réglés par une circulaire du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP). En ce qui concerne le paiement de certains frais en dollars américains, l’école privée n’est pas la première institution concernée par ce problème. Depuis bien des années, deux unités monétaires circulent librement dans le pays : la gourde, monnaie nationale reconnue par la Constitution du pays et le dollar américain imposé par les circonstances économiques. Là aussi, c’est un problème à résoudre globalement.

 Ce que nos dirigeants doivent comprendre, c’est qu’une planification minutieuse, un financement adéquat et un ferme engagement politique constituent la réponse appropriée aux réelles difficultés des parents par rapport aux frais de scolarité de leurs enfants. Chacun est conscient du problème de ces familles, mais la réponse ne saurait nullement être simpliste.

 Les parents souffrent des problèmes économiques du pays, mais veulent, malgré tout, avoir des enseignants compétents pouvant garantir la qualité de l’enseignement dispensé à leurs progénitures. Toutefois, il y en a qui ont moins de capacité de prendre du recul et qui vont s’emballer dans ces « mesurettes » inconscientes. Ceux-là, il faudrait les accompagner au lieu de les manipuler à des fins politiques.

Nous partons de l’idée qu’il est une obligation pour l’État d’assurer l’accès de tous à une éducation de qualité. Pour cela, il faudra développer, financer et déployer des projets réalistes et réalisables, susceptibles de renforcer le système éducatif haïtien et les capacités de l’État, dans l’optique de garantir la gratuité, la qualité et l’équité de l’éducation.

 Frère Augustin Nelson,

SC Docteur en Sciences de l’Éducation

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