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Le poète Joël Des Rosiers, élu à l’Académie des lettres du Québec

13 novembre 2017, 10:04 catégorie: Diaspora406 vue(s) A+ / A-

Vue partielle de l’assistance à la Maison des écrivains lors de la nomination de

Joël Des Rosiers à l’Académie des lettres du Québec.

 

C’est à la Maison des écrivains, ancrée au square Saint-Louis, quartier de Montréal reconnu pour son art de vivre, que l’écrivain Joël Des Rosiers, né aux Cayes en 1951, prononça le mardi 19 septembre dernier son discours de réception au cours d’une cérémonie sobre et solennelle.

D’entrée de jeu, le président Émile Martel souligne la portée de l’élection à l’Académie de France Théoret et de Joël Des Rosiers, deux écrivains aux sensibilités certes différentes mais fortes et affirmées. Le discours de réception de France Théoret permet d’aller à la rencontre d’une femme de lettres sereine dont la vie et le travail s’inscrivent dans l’histoire du féminisme d’avant-garde au Québec. L’écrivaine Louise Dupré avait, auparavant, lu avec amitié le texte de présentation rédigé par Danielle Fournier, vice-présidente, en déplacement à Paris.

L’oeuvre de Joël Des Rosiers est introduite par Pierre Ouellet, écrivain, et professeur de lettres. Dans son discours de présentation intitulé « Le tourneur de mondes », Pierre Ouellet aborde les terres aimées du poète :

« … les terres de Joël Des Rosiers, ses airs, ses eaux qui sont de plusieurs temps, de divers lieux. La poésie de Joël Des Rosiers nous entoure, nous enveloppe, nous environne comme l’air, la mer, la savane. Le lourd parfum de vétiver que sa parole dégage nous auréole, nous nimbe, non seulement parce qu’on s’y baigne comme les cayes dans la lagune ou les caïques dans l’océan mais parce qu’on en est pénétré au plus profond, qu’il nous transperce jusqu’à l’âme, avec laquelle il fait un, son souffle et le nôtre devenus inséparables. »

Ce fut au tour de Joël Des Rosiers de prendre la parole pour livrer à la suite son Discours de médecine et de littérature, « un texte éblouissant, comme s’il l’avait pensé live, en direct ». En présence d’une nombreuse assistance composée d’intellectuels, de consoeurs et de confrères, d’amis et de fidèles, le poète médecin attise les esprits en affirmant que la poésie est une île. La caye fragile et vulnérable. L’abîme de l’érudition qui gît sous sa vocation littéraire. La pensée médicale du poète n’est jamais éloignée de ses réflexions littéraires. Il nous apprend que le mot « ile », écrit sans accent circonflexe, est un terme du lexique médical ancien qui désigne les os larges du bassin, les entrailles, les flancs, les origines. Dans sa poésie, médecine et littérature se prêtent mutuellement force. Le lieu, le territoire, le paysage établissent le lien indissoluble avec les lieux du corps sans lesquels il n’y a point de poésie.

Or, nos îles de la Caraïbe vont au milieu de la tempête. Elles errent au gré des vents. Les vents violents, les pluies verticales qui montent au ciel, l’oeil borgne des cyclones détruisent les imaginaires exotiques d’où surgissent des paysages sans mémoire ni désir, devenus crépusculaires tant ils sont défigurés. Face à la crise climatique, Joël Des Rosiers fait un plaidoyer pour une nouvelle manière d’habiter le monde, de le partager avec les autres espèces. L’approche poétique et éco critique du monde emprunte cette éthique à la science :

« Tous les processus de création de la biosphère, y compris ceux des humains, sont peut-être voués à leur fin, si nous ne savons pas poser les limites de la destruction et de l’intrusion que la biosphère peut tolérer. L’Âge d’homme, que valide le concept d’anthropocène, risque de mener à un monde sans êtres humains. Rien ne doit être négligé car nous aurons à faire face à des calamités amorphes. L’acte de lire, de créer, d’écrire de la littérature peut conduire à la fin du purgatoire de la biosphère, à la rédemption des intrusions humaines et sa force est d’ouvrir le monde à la grande santé nietzschéenne. Entre l’homme et le monde s’établit une sorte de ressemblance naturelle, une interdépendance réciproque d’un processus vital à l’autre et l’interconnexion mutuelle de tous les systèmes vitaux de la terre… »

Poursuivant sa réflexion sur les poétiques de la médecine, Joël Des Rosiers établit des passerelles entre l’ode aux éléments d’Empédocle d’Agrigente, médecin, poète et philosophe de l’Antiquité et les théories littéraires contemporaines de Maurice Blanchot ou de Jean Starobinsky, écrivains et médecins. Homme de la Renaissance, Jérôme Fracastor, humaniste et médecin écrivit en 1530 un récit initiatique de voyage à la recherche d’un bois curatif, le gaïac, dans l’île d’Hispaniola (Saint-Domingue). Et cet écrit est aussi une figuration remarquable sur les moeurs des Tainos. Fracastor trouve dans la poésie une voie précieuse d’appropriation de l’univers et du monde. Le gaïac devint la première victime d’une surexploitation de l’espèce pour ses prétendues vertus curatives contre la syphilis.

Pour le nouvel académicien, dans cette perspective de la lutte mythique de l’homme contre la maladie et la mort, toute souffrance humaine est en quête d’un récit. Car la douleur est immortelle. Et la face d’un homme même défigurée demeure un visage. Peut-être est-ce le chaman, l’ancêtre du médecin, qui inventa la littérature, propose-t-il. Au fil d’un discours qui plonge ses racines dans le monde antique, la médecine n’est pas envisageable comme une pure technique mais comme l’art de l’altérité, vie et mort entremêlées dans le destin de l’homme.

Les médecins humanistes de l’Antiquité, les grands auteurs comme Hippocrate ou Galien, n’étaient pas simplement des médecins, comme on les voit aujourd’hui, c’est-à-dire des praticiens, mais les artisans d’un imaginaire extraordinaire, d’une richesse littéraire et philosophique exceptionnelle. En fait, la médecine occidentale héritière de la médecine africaine de la Haute-Égypte et arabe est d’abord née comme discours général sur l’homme et sur son rapport avec le monde. Elle n s’est spécialisée qu’ensuite. Une approche plus contemporaine peut considérer la médecine comme un artifice d‘écriture qui prend son origine dans la vaste syntaxe du monde. Voici comment Joël Des Rosiers exprime le désir d’en rendre la singularité par la médiation de l’art :

« C’est une question très serrée et difficile que de savoir pourquoi une peinture touche directement le système nerveux. » a écrit le peintre Francis Bacon. Pour paraphraser Bacon, mon ambition fut de faire de mon poème un pharmakon, poison et remède, contre le fardeau de l’Histoire : esclavage, racisme, violence de la colonisation, despotisme qui dérobent, enrayent, colorent, désorganisent la vie par une tendance mimétique à la destruction de soi et s’opposent à la permanence. Face à ces discours de déshumanisation, il valait mieux recommencer à zéro, voir la vie et l’histoire comme une mer océane qui lave le passé après chaque vague, retrouvant la raison perdue après les cyclones désirés de l’enfance, innocente comme l’herbe. »

Outre la joie d’accueillir au sein d’un groupe prestigieux d’écrivains dont les accomplissements appartiennent à l’histoire littéraire du Québec et du Nouveau Monde, un nouveau membre reconnu selon l’écrivain Pierre Nepveu « pour l’envergure de sa culture et la qualité de sa pensée », les membres de l’Académie, à laquelle « la voix de Joël Des Rosiers apportera de grands échos » réitérèrent au poète lauré des mots d’amitié et de bienvenue.

Avec la courtoisie des Éditions Triptyque et de la Maison des écrivains

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