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Poète au bord de l’abîme

11 juillet 2016, 9:13 catégorie: Culture2 609 vue(s) A+ / A-

Plaies intérimaires, de Willems Édouard, Montréal, Mémoire d’encrier, 2006 ; ISBN : 2-923153-28-6, 72 p.]

 

On sait le travail accompli depuis plusieurs années par Willems Édouard à la tête des Presses nationales d’Haïti, particulièrement le souci permanent d’innovation et de mise à la disposition des lecteurs du patrimoine littéraire, historique et juridique d’Haïti. Mais il est encore une part discrète de sa personnalité, recueillie dans son ombre, qui est celle de la méditation poétique. Elle est de grande intensité. La voix est grave. Elle questionne : les crues du cœur, l’inhumanité qui ravage les existences, le sens que chacun se doit de reconstruire sans relâche, sous peine de déliaison et d’effondrement. Plaies intérimaires, publié en 2006, aux éditions Mémoire d’encrier, est le résultat d’un long travail d’écriture. Il convient de revenir sur ce livre, dont la langue est à la fois si douce et si dense dans l’amertume, un livre aussi qui gagne à être lu à voix haute. Mais à distance de toute véhémence. Il est surtout d’une grande actualité.

 

« Le pays ne se souvient pas qu’il fut », écrit Willems Édouard. Proposition brutale, qui rend la panne mémorielle responsable du désastre et de l‘inaccomplissement. L’ordonnancement des poèmes raconte cette attente entrecoupée, celle d’une histoire irrésolue, réduite à la juxtaposition de temps, et aux scintillements des bribes de la mémoire. C’est celle d’une courbe qui dessine un creux : la rencontre éblouissante, le glissement jusqu’au mitan de la décrépitude d’une ville en déshérence, mais à partir de laquelle les cordons de la rencontre sont renoués, par sursaut d’énergie. Une blessure se referme, une autre s’ouvre : le poète ne cultive pas ces béances, mais il ne détourne pas pour autant le regard. Il y trouve la raison d’une lutte secrète, menée contre sa propre mélancolie. Cette poésie est exigeante, qui révèle le trouble et l’incertain, mais par l’assurance du mot juste, et de la versification qui rend évident le développement de l’image. D’un poème à l’autre, le lecteur attentif relève discrètement une seconde organisation : des motifs récurrents, la progression dans les images. Ce sont des moments d’une conscience.

 

La rencontre déjà est éblouissement : « Est-il dieu qui ne faille quand tu passes ». Elle est présence, et partage de celle-ci. Les mots buttent sur la répétition du dire amoureux, et de la louange. Car elle est « là comme un frisson sous la peau », et il faut au poète assembler dans sa voix « au chant du village ». Sa propre poésie laisse pressentir cette basse continue de l’ode lyrique, de l’étayage de sa propre langue poétique par celle du pays réel, et secret, que la ville de Port-au-Prince semble renier par désinvolture.

 

C’est pour cette folie que le poète prend parti, dans l’éblouissement, et le partage avec les dieux comme avec la nature et les hommes. Ce qu’il ne retient plus de lui, est bien la célébration de ses émois, et les retrouvailles avec sa propre adolescence, ce moment que l’âge adulte s’acharne à oublier, dans la langueur et l’habitude. La présence de l’autre émane alors pudiquement du poème, comme « une rumeur ». Le lecteur ne saurait en apprendre plus, sinon des paysages habités – un jardin qui lui ressemble, la mer caraïbe et un foulard, célébrant Agoué —, des émotions discrètes. Et celles-ci laissent peu à peu évoquer l’exception, et perler la mélancolie, comme si l’éblouissement glissait dans la fadeur : « je rumine l’image de mes joies en ruine dans tes bras ».

 

Le paysage se craquèle, la beauté ne parvient à résister à la fêlure : « Il fait amour un jour de gris affamé ». Elle n’est telle, la beauté, que par son écrin pitoyable : « Sa jeunesse/comme un printemps parmi des plantes lépreuses ». La beauté a « bipé » le cœur. Ce dernier va néanmoins « zapper », parce que le mouvement pendulaire de la conscience ne peut se départir désormais de ces sautes et de ce qu’un moment, il avait cessé de voir. Le départ, l’absence ouvrent alors sur une autre béance. La dysphorie étreint ce qui demeurait de la joie mesurée, et les comparaisons les plus violentes, comme les plus atroces recouvrent alors le champ poétique : « va par la ville un air aux arômes d’Hiroshima ». La pluie apaisante des premiers temps s’est muée en cendrée, et ce n’est que plaie ce que perçoit le poète.

 

La fraternité ne résiste pas au constat, ni à la résiliation de l’humanité, puis à son tarissement. La propre humanité du poète cherche alors refuge, et c’est dans le plus délicat et le plus léger qu’elle se replie : son ombre. La mélancolie de l’abandon, du délitement et de la déliaison se retire dans le creux. L’être devient friable dans la ville à « la fiente radieuse », si rugueuse et empierrée. Quelque chose, le désastre dont personne ne parvient à identifier le nom, a fauché les espérances initiales. Le simidor, celui qui, au village, veille à la transmission des contes et des chants héroïques, est désormais muet, tout comme le lambi du marron. Les arbres ont été abattus, l’île est exsangue : « Ne me parlez pas de mon pays/L’enfer y fermente dans l’érosion de l’espoir ». Le constat devient alors extrême, sur ce que vaut la vie. Le poète ne peut plus concéder de mots, car ce serait célébrer la fange et le désastre. Le visage crucifié surplombe les « moissons de sécheresse ». Le paysage s’est éteint, il s’est absenté. Le poème s’approche au plus près du presque-rien. Adossés alors à ce paradoxe, les mots du poète reprennent courage, reviennent sur la cause et le carnage généralisé.

 

C’est que la mélancolie ne saurait être confondue avec l’atonie, ni avec le découragement. Le poète ne cède pas à la fascination pour l’abjection, ni à la confusion généralisée dans l’opprobre. Un parfum ténu attire son attention, une braise subsiste dans sa conscience, que la présence de l’autre attise et qui va incendier le désir. Derrière les paupières, le pendule a repris sa course vers la lumière. La présence de l’autre ressuscite l’éblouissement poétique que n’a pas réussi à complètement occulter la montagne de fatras dans les rues. L’aimée est revenue, portée par une houle souveraine, à faire chavirer la beauté elle-même. Le paysage reprend vie, les arbres eux-mêmes plient sous la bourrasque et sous l’ouragan voluptueux.

 

La dysphorie est emportée au loin par la louange et le projet. Rejetée la mélancolie, rejeté le désespoir : l’intercession rend nécessaires la vie et la reprise poétique. Il faut alors réinventer la louange, reconstruire la manière de dire le monde, et de le célébrer. Le poète n’a pas cédé aux vertiges de l’abîme ni à l’emprise du silence, comme à la glaciation de la conscience. L’image est souveraine : « En ce temps où l’homme abroge l’humain/je répandrai son visage sur chaque rumeur/qui déambule dans ma cité (…)/j’invoquerai son nom parmi mon peuple ou chôme la folie ». C’est dans les mots, et dans la célébration de ce qui est, d’abord la terre meurtrie, que le poète retrouve son chant.

 

Mon pays que voici, chantait Phelps, on s’en souvient, et c’était un autre temps, une autre plaie. Willems Édouard accomplit le dire poétique de la vie blessée, et qui ne se retranche pas dans l’indifférence. C’est le sens de cette méditation exigeante menée par une conscience éperdue d’amour, et qui fait don du recueillement qu’elle accomplit, comme faculté cardinale de la résistance à la déchéance.

Yves Chemla

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