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La poésie de Douglas Zamor est une mise en sursis de l’insoumission

16 mai 2017, 8:21 catégorie: Culture4 749 vue(s) A+ / A-

Le poème « J’ai bu l’aube par la source » est une porte qui s’ouvre sur un besoin d’origine par le texte « éloge du caractère » qui le débute. Dans une durée fragmentée et qui est une mosaïque du temps, ce jeune poète, créateur de forme et de style dans les deux langues officielles du pays, est à la recherche d’une source. Ne dit-on pas que toute poésie est une quête ? Quête de soi ou du monde ? Et que l’errance est la voie choisie par ce barde qui connaît un exil fictif dans un cachot de fruits orphelins. C’est sa métaphore. Une métaphore réussit pour parler de l’enfance hybride dans un pays ou l’avenir, l’existence échoue sur les rives de l’absence. Le verbe au participe passé qui constitue le titre de ce recueil trouve son sens dans l’eau qui est aussi le symbole de l’origine. C’est pourquoi cette récurrence des mots « source » et « terre », qui, non seulement, produisent un rythme et une musicalité dans le texte. Mais, qui, par leur présence, parlent de la vie et de l’origine ?

La vie humaine sort d’une matrice où le foetus croît dans son premier bain. Et la terre est cette matrice d’où jaillissent les sources qui font germer les plantes. Le poète en est conscient et l’exploite pour remplir la forme qu’il crée. Aussi, recrée-t-il la vie par le verbe qui repeint les saisons de la vie.

 Le poète est aussi un insoumis qui ne cherche pas de confort, mais qui assume la douleur qu’il dénonce. Et il se fraternise aux hommes de son temps et à ceux d’un autre siècle pour montrer l’universalisme de l’existence. Il parle avec passion de son peuple qui porte la sève. Sève de la vie dans une existence faite de bêtises.

Si à la genèse du poème, Zamor revendique dans une idéalité formelle du langage avec une esthétique qui lui est propre, plus loin dans le cheminement du texte, le souffle poétique est un aveu du besoin d’enracinement. L’ancrage, c’est s’accrocher à ce qu’on a trouvé sur la voie à l’issue de la quête. Est-ce une île ? Un trésor ? L’amour ? Car, il en parle avec autant de pudeur que d’impudeur. Est-ce son identité ? Car, tout poète se cherche, par l’introspection, si l’on doit convenir que la littérature poétique est le résultat de l’acte de sublimation. La mémoire du temps n’est point amnésique. Douglas fait le rappel du temps du silex qui rencontrait le sabre de fer du conquistador. Et la mer qui reste aussi le lieu d’un ailleurs, des origines, à distinguer de lieu du cri poétique, de l’ici… Son verbe n’est point creux des souvenirs.

 L’amour est aussi une semence de l’âme de ce jeune créateur. C’est ce grand fleuve qui l’inonde et qui s’immisce dans la terre matricielle. Il en parle comme par des allusions analogiques. Le poète semble vouloir l’analogie pour raconter ce que l’écriture blanche nommerait « odyans » dans notre folklore. Qui est cet oncle que Douglas évoque ? C’est le retour du mythe des vieux villages africains où le sage qui veut parler aux habitants porte le nom de l’oncle. Qu’on se souvienne de l’Ainsi parla l’oncle…

Le poème parle d’un manque d’être et d’un désir de s’abreuver d’humanité. Douglas veut se repeupler. D’autres corps ? D’autres désirs ? Les probabilités sont multiples quand la poésie devient une porte qui s’entrouvre sur des possibilités et des mondes qui se créent par l’émotion dicible des mots, mais indicibles par les figures de style dont les sens sont infinis. Le corps, la faim, l’étreinte, et l’eau qui emmêlent sont des thèmes évocateurs des désirs du poète. Le verbe parle de corporéité de la vie emmurée dans la durée segmentée.

 Douglas croit à l’expérience de la religiosité qui est essentielle à donner du sens à la vie. Est-ce un croyant qui poétise l’existence ? Il parle avec des métaphores qui font de l’enfer un lieu de tendresse, et de la femme une déesse vodouesque. Mais, on en déduit une croyance syncrétique qui ne serait pas nécessairement celle du poète. Car, la poésie peut bien parler d’êtres qui ne sont pas le poète luimême, et de mondes qui ne sont pas les siens.

 L’être déchu, le poète, veut être parfois dans cette posture de la déchéance humaine pour se recréer en d’autres instants d’humanisation. C’est pour lui le voyage dans les détroits du sang, dans le temps de la migration qui s’achève par l’agonie et le blasphème. Mais, il y a une suspicion qui suscite le doute. On dirait que son blasphème qui est la fin des certitudes, à un moment de sa chute, cache un inconscient qu’il voudrait taire. Il pourrait s’offusquer qu’on lui ait accusé de se tromper dans l’expression de ses émotions. Mais, c’est toujours la tentation du critique littéraire de faire des procès d’intention aux créateurs de forme et de style qui en sont la recréation du monde.

 La poésie de Douglas est sans doute la poésie de la modernité dans laquelle lyrisme et romantisme ne sont plus des sentiments creux de contemplation dans une nature vierge de l’empreinte de la technique. Il est comme le poète du spleen qui erre sous l’atmosphère d’une ville qui laisse à ses habitants des souvenirs de leurs ébats, de leurs amours avec les êtres ou/et avec leurs dieux. Une modernité poétique dans le sens barthien selon lequel le poète est libre d’une conventionalité classique, pour laisser éclater la puissance du langage et des émotions.

 Il n’y a pas d’intrusion dans son lexique. Chaque mot semble traduire un sentiment sincère et dont l’ensemble donne le poème qui devient une unité. Unité de désirs et de souvenirs épars dans l’inconscient et dans la mémoire qui trahit l’oubli. Port-de-paix, des héros, des femmes aimées et d’autres inconnues, des mers, et des dieux peuplent la mémoire du poète qui donne à ses souvenirs une présence d’une densité impeccable au verbe.

 Les poètes sont des authentiques, dit-on. Et c’est bien cela que vient approuver ce recueil qui porte la signature de Douglas Zamor. Un livre qui tombe, comme une impétigineuse d’étoiles gluantes, une lune de mangrove, un plein soleil, sous nos yeux. Dans cette perspective, le poème offre une cosmogonie qui nous montre, tout en étant dans la fiction, dans le fantasme et le rêve, que le poète habite un monde bien réel d’où naît l’illusion que semble être la poésie qui ne dit jamais la vérité. Mais, qui est le langage qui parle d’une vérité à soi ? Vérité du poète. Avec « J’ai bu l’aube par la source », Douglas devient ce poète de l’insoumission mise en sursis.

 CHERISCLER Evens

 Le 17 mai 2017

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