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Plaidoyer pour la restructuration de la Diplomatie haïtienne

08 octobre 2017, 8:59 catégorie: Diaspora1 452 vue(s) A+ / A-

In memoriam Edriss Saint Armand et Rémy Mathieu qui, de leur vivant, ont beaucoup contribué à la formation académique de la jeunesse haïtienne et au rayonnement de notre diplomatie.

L’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement suscite toujours de nombreux espoirs, de nouvelles attentes et pose plus d’interrogations que de réponses. En dépit des circonstances ayant entouré l’avènement à la première Magistrature de l’État, le 7 Février dernier de M. Jovenel Moïse, la traditionnelle trêve ou période de grâce de cent jours accordée à tout nouveau chef d’état est passée sans grands événements marquants.

Notre Haïti chérie se débat entre l’immobilisme et les annonces tapageuses et se trouve à la croisée des chemins, à la recherche d’elle-même; tellement nos problèmes sont cuisants et paraissent sans solu­tions. À bien des égards, la diplomatie reste l’un des majeurs et notre talon d’Achille. Selon le vieil adage “ il n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.” Ani­mé de la meilleure bonne foi et d’un sentiment patriotique, nous espérons que nos simples suggestions seront entendues par qui de droit et que la sourde oreille ou le silence ne seront pas les réponses comme de coutume et qu’elles peuvent laisser leur empre­inte…

Bien que le monde actuel soit unipo­laire, que le processus de globalisa­tion ou mondialisation ait conduit les petits pays à devenir plus pauvres et augmenté l’influence des pays indus­trialisés sur les pays moins avancés ou sous-développés comme le nôtre, le premier pas consisterait en la défi­nition de trois (3) axes ou volets pour poser le problème et trouver la solu­tion :

1) Avec quels pays convient-il à Haïti d’entretenir des relations di­plomatiques et/ou consulaires? Le grand voisin du Nord reste certes un partenaire primordial et ce, pour de multiples raisons, économiques avant tout. Les Etats Unis d’Amérique n’ont pas d’amis, mais des interest com­merciausx. Et comme bien souvent l’économie influence la politique ou viceversa, il conviendrait d’explorer d’autres marchés comme la Chine Continentale qui monte en puis­sance et l’Asie via l’APEC (Asian Pa­cific Economic Council). Pour cela il faudrait en premier lieu augmenter la production nationale pour satisfaire le marché local et exporter l’excédent. Or, soyons réalistes. Ce ne sera pas pour demain. En effet notre balance de paiement est déficitaire, la gourde nationale se déprécie à pas de gé­ant et nous sommes, depuis quelque temps, un pays essentiellement con­sommateur de produits étrangers et non un pays essentiellement agricole comme on se plaisait à le répéter dans le passé. L agro-industrie serait une planche de salut pour augmenter notre Produit national brut (PNB).

Le français étant l’une de nos langues officielles, les relations avec l’ancienne Métropole devraient être privilégiées mais dans le cadre du respect mutuel et non une relation de père à fils ou patron à employé. Nous sommes un pays pauvre, il est vrai. Mais nous devons être avant tout dignes. “ La dignidad nunca muere.” “ La dig­nité ne meurt jamais.” disait l’ancien président dominicain Professeur Juan Bosch y Gabiño. Il en serait de même pour le Canada où la popula­tion d’ascendance haïtienne est très nombreuse. L’accent sera mis sur la francophonie et la coopération via l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) dirigée actuel­lement par une haïtienne d’origine Michaelle Jean. Car, qu’on le veuille ou non, le français est la deuxième langue parlée à l’ONU et la langue de la diplomatie par excellence . Le RSVP est connu et utilisé partout dans le monde.

Les relations avec l’ ALBA, le MER­COSUR et le CARICOM mériterait une certaine dynamisation. Beaucoup de ces nations sont certainement plus développées qu’Haïti. Elles nous of­frent leur coopération (l’Equateur, Cuba, Venezuela, etc…) mais nos problèmes sont identiques, et en nous rapprochant d’eux, Haïti en bénéfi­cierait. L’Afrique, notre Alma Mater, la Terre de nos Ancêtres devrait oc­cupier une place de choix dans notre politique extérieure. L’ouverture de Consulats honoraires à Prétoria (Af­rique du Sud) ou Libreville (Gabon) serait à envisager. Il serait de bon ton de continuer les démarches pour être membre à part entière de l’UA (Union Africaine) et non observateur permanent comme c’est le cas main­tenant. La présence d’une équipe de négociateurs expérimentés sur le ter­rain serait nécessaire pour atteindre ce noble objectif.

2) La “disproportionalité” de nos missions diplomatiques et consulai­res. Nous nous référons au personnel surnuméraire, pléthorique et superflu y travaillant bien souvent. Une même tâche qui pourrait être confiée à un ou à deux fonctionnaires est “ exécu­tée” par une dizaine de secrétaires en faisant allusion à la nomenclature di­plomatique. Cela permettrait, malgré nos maigres ressources économiques l’État aviverait à donner un salaire adéquat à ceux qui fournissent réel­lement un labeur productif. On con­naît les cas d’Ambassades ou de Con­sulats ayant des arriérés de paiement pour plus de trois mois envers leurs fonctionnaires. Certains aspects fon­damentaux comme les qualifications ou compétences ainsi que la rotation obligatoire après avoir passé au plus cinq (5) ans dans un même poste di­plomatique, devraient être pris en considération. Par exemple, au sein de la chancellerie, implementer un “ Thinking Group, Desk ou Bureau” composé de trios (3) figures proémi­nentes nonobstant leur appurtenance politique ou idéologique, sur chaque grand dossier épineux. Je veux citer le TPS aux Etats Unis d’ Amérique, les migrants haïtiens en République Dominicaine, aux Bahamas, au Chili, les Traités d’extradition, le trafic de la drogue et des stupéfiants , les dé­portés, etc… Les membres de ce Thinking Group auraient un statut d’ambassadeur itinérants. Et comme nous sommes dans un pays où la tradition de la figure présidentielle est bien ancrée dans nos coutumes, quelques uns pour ne pas dire tous auraient le rang de conseiller prési­dentiel, car le Président de la Répub­lique dirige la diplomatie et à ce titre il est le premier ambassadeur du pays. Notre devise nationale est “ l’Union Fait la Force. “ Tentons-le, unissons -nous tous dans un Grand Konbit Nasyonal pour le relèvement d’Haïti. Li lè pou Ayiti reprann eskanp figi li…

3) Quel doit être le profil du diplomate haïtien? Pour atteindre tout objectif, if faut d’abord avoir une vision puis une mission. “ Si nous ne saurons pas où nous allons, nous serons perdus comme le fils de Lind­berg” pour répéter le proverbe esp­agnol. Il ne s’agit pas de chercher de midi à quatorze heures sinon de se fixer un but, un idéal. Dans le passé, Haïti a connu des diplomates com­me Anténor Firmin, Abel Nicolas Léger, Georges Salomon etc. qui ont contribué à faire respecter et à faire entendre la voix d’Haïti dans le con­cert des nations. Pourquoi n’existe-t-il plus de telles figures aujourd’hui ? Les raisons sont multiples. Entre au­tres, l’amateurisme, le népotisme si ce n’est le marchandage pur et simple de postes diplomatiques et/ou consulai­res vendus aux plus offrants, ont con­duit à la dégradation et au mauvais renom de notre diplomatie. Assuré­ment Haïti est un petit pays pauvre. Nous ne pouvons aspirer à avoir des diplomates aussi préparés que ceux de l’Académie Andres Bello du Chili ou de l’École nationale d’Administration en France (ENA) pour ne citer que ces deux Institutions ou avoir le faste de l’Itamarity du Brésil. Mais un effort doit être fait pour recruter d’abord un personnel compétent, puis désireux de servir son pays (patriote) et sur­tout honnête. “ Le pouvoir aux plus capables et aux plus probes du plus grand nombre” serait la devise appro­priée.

La désignation des Ambassadeurs reste et demeure l’attribution du Président de la République (Chef de l’État) et à sa discrétion après ratifica­tion par le Sénat. Cependant le reste du personnel de toute ambassade devrait être technique et son recrute­ment basé avant tout sur la capacité intellectuelle. Le temps doit être révo­lu pur les diplomates “en bras de che­mise” qui sont la risée du public et font décrier encore plus Haïti à l’extérieur quand leur mission première devrait être de promouvoir les beautés de nos plages pour favoriser le tourisme local, et l’arrivée d’investissements étrangers. Une collaboration plus étroite entre le Centre de Facilitation des Investissements (CFI) et la sec­tion commerciale de nos ambassades et consulats seraient de bon aloi. Il en est de même pour le ministère des Ha­ïtiens vivant à l’Étranger (MHAVE) qui n’a pas les moyens de sa politique. En effet sans une Loi organique appro­ priée et un budget décent, com­ment peut-il oeuvrer efficacement à l’insertion de nos compatriotes de la diaspora tous désireux un jour de retourner au patelin? Son existence même pose un problème de base. In­ternationalement, selon la Conven­tion de Vienne, c’est la chancellerie qui est reconnue, qui peut négocier un traité, un accord, etc. N’en déplaise à plus d’un, l’inclusion du MHAVE au sein de la chancellerie devrait avoir lieu dans un délai raisonnable. Si ce n’est que pour continuer à patauger dans le clientélisme politique, la si­nécure et la gabegie administrative, ayant conduit notre Haïti à ce car­refour sans issue (Kafou Tenten…). Une solution serait la fusion des deux ministères. Alors la nouvelle appel­lation serait ministère des Affaires Etrangères, des Cultes et des Haïtiens vivant à l’Étranger. Pourquoi ne pas y penser?

Enfin tout n’est pas critique ou négatif. En effet il y a actuelle­ment un embryon d’effort à travers l’Académie diplomatique Dr Jean Price Mars, appendice de la chan­cellerie dont le Directeur Guy Ma­rie Louis a rang d’ambassadeur. Au niveau privé également, il faut men­tionner l’Académie nationale Diplo­matique et Consulaire (ANDC) entre autres. Mais il faudrait augmenter le quota annuel de recrutement pour les postes diplomatiques et consulai­res destinés à ces jeunes diplômés qui “rentrent dans la carrière” pour citer Frédéric Tardieu Duquela, ex Inspecteur des ambassades d’Haïti en Afrique. Il faut reconnaître para­doxalement que sous les dictatures de Rafael Leonidas Trujillo Molina en R.D et Dr. François Duvalier en Haïti, les couloirs des missions di­plomatiques étaient occupés par des figures de la taille de Manuel Arturo Peña Battle, Joaquin Balaguer Ri­cardo du côté dominicain et Dr. Fritz Cinéas, Dr. Adrien Raymond du côté haïtien entre autres. “I have a dream,” affirmation du Pasteur Martin Luther King Jr… Nous demeurons convain­cus que plus tôt que tard, la diploma­tie haïtienne renaîtra de ses cendres comme du temps d’Émile Saint Lot qui a été à l’origine de l’admission de l’État d’Israël comme membre de l’ONU. Nous l’espérons avec patience, car l’espoir fait vivre. Tant qu’il y aura de l’espoir, la vie continuera…

 

*Dr Vincent –S. Pierre-Louis Médecin, écrivain, expert en diplomatie et relations internationales. Email: drvincentspl22@ yahoo.com

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