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Plaidoyer pour la création d’une secrétairerie d’État aux droits linguistiques (deuxième partie)

18 avril 2017, 9:10 catégorie: Tribune9 626 vue(s) A+ / A-

Quel est donc le lien entre la feuille de route du nouveau ministre de l’Éducation nationale Pierre Josué Agénor Cadet, l’illétrisme en Haïti et le présent plaidoyer pour la création de la première secrétairerie d’État aux droits linguistiques d’Haïti ?

 Pour répondre adéquatement à cette question, il faut prendre la mesure d’une réalité dont le dispositif sociologique est amplement attesté : dans le système éducatif haïtien, nous sommes en présence d’une culture du statu quo et du bricolage systémique qui étale constamment les paradoxes d’un « nationalisme » identitaire aussi bavard qu’improductif… Ainsi, cultiver le statu quo signifie laisser perdurer les lourdes déficiences d’un système éducatif sous qualifié et incapable de répondre aux impératifs connus de la demande scolaire dont la configuration démographique et sociale a amplement été modifiée depuis la défaite de la dictature des Duvalier en 1986. Cultiver le statu quo signifie également s’opposer de facto à la « parité statutaire » entre les deux langues officielles du pays et à l’établissement de « l’équité des droits linguistiques » dans le système éducatif haïtien.

 Du milieu des années 1970 à la défaite de la dictature des Duvalier en 1986, puis de 1986 à nos jours, la configuration démographique et sociale du système éducatif haïtien s’est en effet considérablement modifiée. La majorité des élèves est de langue maternelle créole dans un pays amputé, au cours des années 1960-1970, de plusieurs centaines d’enseignants bilingues français-créole obligés de s’exiler pour échapper au terrorisme d’État de la dictature duvaliériste. Selon l’Unicef , « Le système éducatif haïtien accueille 2 691 759 élèves dans 15 682 écoles. Alors que le secteur public reçoit 20% des élèves (538 963) dans 9% des écoles (1 420 écoles publiques), le secteur non public accueille 80% des élèves (2 152 796) dans 91% des écoles (14 262 écoles non publiques). »

Le lien entre la feuille de route du nouveau ministre de l’Éducation nationale Pierre Josué Agénor Cadet, l’illétrisme en Haïti et le présent plaidoyer consiste en la capacité d’Haïti à élaborer et mettre en oeuvre –DANS LE CADRE DE L’ÉTABLISSEMENT D’UN ÉTAT DE DROIT–, une politique linguistique d’État et une législation linguistique contraignante qui en découle.

 En clair, il s’agit de rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique dans le système éducatif haïtien. Il s’agit de refonder ce système : avec qui, dans quel but et, surtout, selon quelle vision. Les enseignants haïtiens en témoignent avec constance : l’expérience de terrain et l’observation objective de la réalité nous enseignent que pour rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique et refonder le système d’éducation nationale il faut une claire et forte volonté politique et, dans sa centralité, une vision nouvelle de la problématique linguistique au pays qui s’articule autour de la notion essentielle des « droits linguistiques ».

Cette vision nouvelle ainsi que la configuration des droits linguistiques au pays figurent dans le livre de référence « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » ; elles sont rigoureusement conformes à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996. Partant du principe que les droits linguistiques sont à la fois individuels et collectifs, qu’ils constituent des droits personnels inaliénables, nous les avons identifiés au titre des droits humains fondamentaux. Cette neuve manière de problématiser la question linguistique haïtienne, à contrecourant de l’approche militantiste et de l’enfermement identitaire, permet de circonscrire l’aménagement des deux langues officielles du pays sur le terrain des droits citoyens et des obligations de l’État car l’aménagement linguistique est en amont une question politique, une intervention planifiée de l’État dans le domaine linguistique (Maurais 1987 ). Les notions qui sont au fondement de cette vision sont celles de « patrimoine linguistique bilingue », de « droits linguistiques », de « droit à la langue », de « droit à la langue maternelle » créole, « d’équité des droits linguistiques », de « parité statutaire entre les deux langues officielles », de « didactique convergente créolefrançais », de « politique linguistique d’État » et de « législation linguistique contraignante » : elles doivent régir toute entreprise d’État d’aménagement des deux langues officielles d’Haïti, en particulier dans le système d’éducation nationale.

C’est donc au creux de cette vision nouvelle que doit se situer la refondation de l’École haïtienne ; c’est cette vision qui devrait rigoureusement éclairer la feuille de route du nouveau ministre de l’Éducation nationale et contribuer à durablement éradiquer les ravages de l’illétrisme analysé par le linguiste Renauld Govain dans « L’illettrisme en Haïti : un mal qui renforce l’analphabétisme et qui est pris en patience ».

Rompre avec la culture du statu quo et du bricolage programmatique dans le système éducatif haïtien consistera, en toute rigueur, à centraliser toutes les interventions linguistiques de l’État haïtien en conformité avec la future politique linguistique de l’État et avec la législation linguistique contraignante qui en découlera. La centralisation de toutes les interventions linguistiques de l’État haïtien devra être confiée sous mandat exécutif à la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques.

 Nous plaidons que cette future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques soit fondée À L’INITIATIVE DES ORGANISATIONS HAÏTIENNES DES DROITS HUMAINS et dans la concertation avec plusieurs institutions haïtiennes, notamment la Faculté de linguistique appliquée et la Faculté de droit de l’Université d’État d’Haïti, les associations d’enseignants, etc. Sa création devra cependant émaner de l’Exécutif qui en soumettra le projet au Parlement haïtien en vue de sa ratification. En conformité avec les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987, la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques, INSTANCE DOTÉE D’UN RÉEL POUVOIR EXECUTIF ET RÉGLEMENTAIRE, devra disposer d’un mandat explicite et sa mission consistera à veiller à l’application et à garantir l’effectivité de la première politique linguistique de l’État haïtien et de la première législation linguistique contraignante qui sera adoptée par le Parlement. Placée sous la tutelle administrative du ministère de l’Éducation nationale et porteparole de l’État et interlocuteur exclusif de toutes les institutions du pays dans son champ de compétence, elle aura la responsabilité de la coordination interinstitutionnelle, de la concertation, de la promotion et de la mise en oeuvre de la politique linguistique de l’État haïtien. Responsable de la cohérence des interventions gouvernementales en matière linguistique, elle devra également conseiller le ministère de tutelle coresponsable de l’application de la future loi d’aménagement linguistique d’Haïti sur toute question relative à la politique linguistique de l’État.

 Travailler à mettre sur pied la future Secrétairerie d’État aux droits linguistiques revient dès maintenant à INSTITUER UNE DYNAMIQUE qui, entre autres, permettra de contribuer à

1. formuler les orientations générales de la politique d’aménagement linguistique de la République d’Haïti dans l’Administration publique et dans le système éducatif ;

 2. définir le cadre législatif de l’aménagement des deux langues officielles du pays et circonscrire le cadre institutionnel de l’aménagement linguistique en Haïti.

3. définir les droits linguistiques de tous les Haïtiens ainsi que les obligations de l’État en matière de droits linguistiques, notamment en ce qui a trait au droit à la langue maternelle créole et à son emploi obligatoire dans la totalité du système d’éducation nationale.

À contre-courant de l’aventure désastreuse du Psugo –rigoureusement analysée par Charles Tardieu dans Le National et sur le site www.berrouetoriol. com, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti »–, et loin des pseudo « Douze mesures majeures pour améliorer la qualité de l’éducation et la gouvernance du système éducatif », « mesures » incantatoires et cosmétiques de Nesmy Manigat, ministre Tèt kale de l’Éducation nationale, les défis à relever par l’actuel titulaire de ce secteur de premier plan pour l’avenir du pays doivent impérativement trouver leur résolution dans une dynamique rassembleuse : élaboration, adoption et application de la politique linguistique de l’État et de sa législation linguistique contraignante légitimant la création de la Secrétairerie d’État aux droits linguistiques.

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Montréal, le 18 avril 2017

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