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Quand la photographie charme les femmes

30 mai 2016, 8:32 catégorie: Société8 911 vue(s) A+ / A-

De gauche à droite : Edine Celestin, Mary-Milca Duversaint, Fabienne Douce

 

Il fut un temps, pas trop lointain en Haïti, où les femmes étaient placées devant la caméra pour prendre la pose qui met la beauté du corps féminin à l’honneur. Il vient ce temps où elles passent derrière la caméra pour réaliser leur coup de flash, et se battent pour s’imposer dans ce milieu longtemps réservé aux hommes. Regards croisés de trois femmes photographes au talent admirable.

Passion

Chez elle, des photos au ton coloré, mises en tableau, s’agrippent aux murs : fleurs de printemps, couché du soleil, mer calme…, des images, qui émerveillent l’œil amusé de tout visiteur, frappées du logo Milca D Photographie. Mary-Milca Duversaint, dès sa prime adolescence a toujours réussi les meilleures photos prises pour son frère et sa sœur à partir d’un quelconque appareil amateur. Coup de chance, peut-être. Ses proches ont préféré croire qu’elle a un œil photographique. Pourtant, quand elle est rentrée à une école de photographie numérique en novembre 2015 où elle apprend les notions de composition, d’angle, de cadrage, de sensibilité, elle commençait à douter de son talent à devenir une photographe. « Ma première expérience avec une caméra professionnelle est ratée. Je n’arrivais pas à faire la mise au point. La photo devient floue », raconte-t-elle, alors déçue. C’est qu’il lui manquait juste un peu de pratique.

Aujourd’hui, 23 ans, Milca est regardée indiscutablement comme une photographe professionnelle. Pour avoir fait des études en lettres modernes, elle développe surtout un rapport très sensible avec le détail, ce qui lui permet de transformer n’importe quel objet banal en sujet admirable, grâce à la magie de la photographie. « Je réalise qu’on peut mettre un langage sur la photo. Pour moi, la photographie est un instrument de création, une forme d’expression. » En sorte qu’elle veuille, allier photographie et littérature pour exprimer ce que sa bouche n’a pas su raconter : les inutiles, les interdits, les tabous. Comme cette photo compromettante, « Femme libérée », qu’elle a postée récemment sur son journal Facebook : une femme qui brandit fièrement une cigarette dans la pénombre du soleil couchant au bord de la mer. Pour le moment, Milca ne fait pas de la photographie son gagne-pain. Réticence ou méfiance ? Non. « Je suis étudiante. Je n’ai pas assez de temps » s’amuse-t-elle à dire, sourire moqueur.

Militance

Mais Edine Célestin revendique dignement la photographie à plein temps. Depuis un an en effet, elle ne fait que ça. Elle fouille dans les manifestations de rue, les spectacles culturels à FOKAL, le quotidien de la petite gens. Disons que la dame aux longs dreads locks est photojournaliste de profession. Elle qui a laissé de côté ses bonnes études en Travail social, pour crier sans ambages sur tous les toits : « La photographie c’est mieux. Je suis plus libre de m’exprimer. Ça me donne la possibilité de créer. Je peux donner libre cours à mon sens artistique et faire ce que je veux. » Même si elle ne peut s’empêcher de regarder la réalité avec les yeux de la travailleuse sociale. « C’est un coup de projecteur que je fais sur les choses. Je veux toucher la plaie du doigt. Je veux choquer. Je veux emmerder. Je veux susciter des réactions chez les gens.  Quand tu es photojournaliste, tu ne fais pas les mêmes photos que tout le monde. Tu cherches des choses qui sortent de l’ordinaire, qui dérangent, qui font tâche dans le décor. » Derrière sa photographie, elle dévoile un engagement. Une militance, pour être plus précis.

C’est comme si dans la tête d’Edine, il n’y a aucune différence entre homme et femme photographe. Assez logique évidemment, puisque les techniques sont les mêmes pour tous. Et puis l’intelligence est donnée à tous. Mais ici, la société aura décidé d’accorder des avantages ou des inconvénients à l’un ou à l’autre sexe, selon les circonstances de travail. « Il m’arrive certaines fois sur le terrain de rencontrer des gens qui tombent en admiration, me protègent, m’accompagnent, me félicitent juste parce que je suis une femme qui fait de la photographie. Cela rend mon travail plus facile, avoue-t-elle.  Mais parfois, c’est encombrant et ça m’empêche de travailler ». Et le comble : « dans mon travail de photographe, je suis toujours victime d’agression sexuelle verbale. Tu te baisses ou tu lèves la main pour faire une photo et tu reçois une remarque sur ta silhouette par exemple » dénonce Edine, la voix angoissée.

Pour faire face à ces situations aussi gênantes que révoltantes, sa seule stratégie : « Je fais semblant d’être sourde. » Ni silence, ni indifférence cependant. Comme militante indépendante des droits humains de surcroit – qui n’adhère à aucun groupe —, elle a assez de caractère pour dresser des boucliers contre ces attaques, sans pour autant aller jusqu’à répondre à une agression par une agression. Sans penser non plus à laisser tomber sa caméra pour un seul instant. Au contraire, elle croit que c’est un combat à mener pour s’imposer, se faire respecter et inspirer d’autres jeunes femmes à la photographie.

Compétence

Bien avant ces difficultés auxquelles elles sont confrontées sur le terrain de travail, les femmes photographes subissent aussi la discrimination du monde du travail. À compétence égale, une femme a moins de chance d’être embauchée pour un projet de photographie qu’un homme. Car, ici, une certaine mentalité machiste veut que le sexe mâle soit plus compétent en technique – ou presque en tout — que la femme. « Quand tu es une femme qui vient prendre des photos à une cérémonie, on doute de ta capacité », s’indigne Edine, trésorière du Kolektif 2 Dimansyon (K 2D), une organisation qui regroupe dix-neuf photographes, dont seulement trois femmes, autour du photojournalisme et du graphic design. Sa préoccupation est aussi partagée par Fabienne Douce, vice-présidente de K2D, qui se souvient d’avoir été carrément sous-estimée par une cliente à sa cérémonie de mariage. « Ça m’a dérangé dans mon for intérieur, mais je ne me suis pas laissée paniquer. J’ai redoublé d’efforts pour offrir le meilleur de moi-même et prouver que les femmes font aussi bien la photographie. »

En réalité, la différence entre tel et tel photographe est à rechercher dans le style artistique de sa photo, si l’on convient que la photographie est tout aussi un art, donc, qui n’a pas de sexe. « C’est la passion et la patience qui doit motiver tout photographe dans ce métier qui exige tellement en temps et en attention » conseille Fabienne Douce, qui a réalisé en 2014 (projet toujours en cours) une impressionnante série de photographies sur le bord de mer de Port-au-Prince. Ce petit bout de femme a frayé son propre chemin pour progresser dans la photographie, depuis l’époque de l’analogie, jusqu’à l’ère du numérique aujourd’hui. « Chez moi, il n’a jamais été question que certaines tâches soient réservées aux hommes et d’autres aux femmes. Mon père est contremaitre, il nous invitait toujours à l’accompagner dans son travail. Certes, par le passé, on n’a pas connu beaucoup de femmes photographes en Haïti, mais ces derniers jours, je rencontre beaucoup de jeunes femmes qui manifestent un certain engouement pour la photographie. Et j’espère qu’elles vont maintenir la flamme, jusqu’à parvenir au succès. »

Obed Lamy

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