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Le mur blanc de ton nombril de Snayder ou la reconstitution du mythe d’Orphée

11 janvier 2018, 10:00 catégorie: Culture6 833 vue(s) A+ / A-

Une fleur s’est ouverte

Sur une île des Caraïbes…

Ainsi s’ouvre le recueil sur une préface laconique de Louis Marcelin. Le poème de Snayder est un texte complet, facile à pénétrer, mais difficile à en sortir sans être décontenancé par un vers qui nous laisse sans voix. C’est un poème, tenant le lecteur par la gorge, qui est forgé de ce que moi j’appelle « Lyrisme poétique ». Il ne fait pas objet de prétention mêlée d’un ego subversif, mais d’une nécessité qui veut que acte devienne parole. Une parole qui libère de l’emprisonnement du moi.

Les poèmes ne portent pas de titres. Il s’agit d’un poème dont chaque vers nous interpelle. On sent que le poète se fait timide, réservé, mais il n’a pas la démangeaison d’écrire, véritable virus dans les temps qui courent où on ne prend pas le temps de lire, de consommer la lecture comme aliment et l’on se voit déjà comme poète. On ne peut parler de poète précoce puisque la poésie n’a pas d’âge, Depestre et Rimbaud ont fait preuve à 17 ans, tant que ce qu’on écrit vaut la peine d’être lu. Au fil du poème, on réalise qu’on s’est sciemment trompé sur le côté timide du poète tant qu’il exprime ses sentiments avec élégance, « dans une course folle de passion ».

En lisant le poème, on ne peut ne pas se rendre compte d’un véritable jeu entre le « je » et le « tu ». Un « je » qui « tu » aurait écrit Insa Iné dans l’Anthologie du désir. Un cocktail explosif. Une connivence entre elle et le poète qui nous laisse perplexes dans nos multiples interprétations.

Tu es mes veines

Je suis la langue

Qui baigne dans tes lèvres… Quelle belle arrogance ! Une déclaration sans gêne et dénuée de tout faux-semblant. Tout poète, écrit Fabrice Midal dans Pourquoi la poésie (p.76), est devant son propre poème. Snayder s’est risqué en écrivant un tel livre. Il n’échappe pas à la règle qui veut qu’écrire soit un acte de trahison, de dévoilement de son intimité.

Le poème est aussi un carrefour où se donnent rendez-vous tous les grands poètes de l’Histoire. Bonel Auguste qu’on rencontre son vers à l’entrée : Toutes les îles que tu as tatouées/De ton souffle sur mes joues/s’accostent au port. Dany, considéré comme romancier à tort ou à raison, qui aimait tant parler de son enfance, particulièrement de son amour démesuré pour Vava. Snayder fait mention à sa manière de son enfance quand il écrit à la page 27 : Toi, mon amour/Voilà le chemin/Qui mène à mon rêve d’enfance. Il évoque aussi le maitre de l’ellipse, Georges Castera, dans ce vers : Souviens-toi de mes demandes/Avec les mots de Castera/« Aimez-moi comme une maison qui brûle… p. 26.

Dany disait qu’un vers suffit, mais parfois il faut déguster le poème en entier. Le mur blanc de ton nombril est un appel — peut-être un rappel — à l’autre pour dire “chez moi il fait froid/ ouvre ton coeur pour me recevoir/ en corps de tambour”. Avec Snayder on retrouve La Femme qui occupait une place centrale dans le courant, dont Breton était le chef de file, le surréalisme défini comme “véritable dictée de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison”. À propos de la Femme Breton disait : elle est la pierre angulaire du monde matériel. La poésie, avec Snayder, se fait femme et tantôt la femme prend corps dans sa poésie. Une vraie alternance. Son poème véritable incarnation de la femme, nous pousserait à penser qu’elle serait par essence un poème.

Et si Snayder entreprenait la reconstitution du mythe d’Orphée en procédant par l’écriture, car » Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée » écrit Fabrice Midal. On se rappelle de l’amour d’Orphée pour sa Bien-aimée Eurydice qui le pousse à descendre en Enfer auprès des dieux pour implorer leur clémence qui permettrait à Eurydice de revenir à la vie à la condition de ne point se retourner vers elle avant de l’avoir ramenée à la lumière du jour. Eurydice, à qui personne ne peut résister, pas même Orphée qui a baigné dans l’égarement. Aussitôt s’évanouit le résultat de tous ses efforts, nous rapporte le mythe.

Snayder, poète et journaliste haïtien, natif de Miragoâne, a tissé une intimité avec celle qu’elle appelle « Amie, Chère, Bien-aimée » dans la profondeur du poème. Eh oui, il est descendu aux Enfers du moi, parcours étrange et difficile pour échafauder un poème qui parle sans cesse de l’autre à travers soi-même, miroir où l’on cesse de voir le reflet de celle qu’on aime. Ses mots ont été subjugués au dur labeur « 20 fois sur le métier » de Rabelais.

Le mur blanc de ton nombril, couronné de deux prix à la fin de cette année : le Troisième Prix ex-æquo en langue française, et le Prix Mila du Livre francophone 2017 pour la catégorie poésie, est un témoignage des grands amours vécus dans le temps par Dante pour Béatrice, d’Orphée pour Eurydice, d’Ulysse pour Hélène, Dany pour Vava, de Snayder pour celle dont il dit cacher le nom dans le sourire du monde.

Djedly François JOSEPH

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