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La monnaie, le marché des changes et le pouvoir à travers l’histoire de la première Banque nationale D’Haïti (1880-1910)

07 mars 2018, 8:25 catégorie: Tribune12 537 vue(s) A+ / A-

PREMIÈRE PARTIE

À la lumière des leçons du passé, une lecture iconoclaste de la crise actuelle faussement perçue comme « Fatalité monétaire »

Prolégomènes

Le taux de change flambe. La gourde décroche par rapport au dollar américain. Le marché implose. La dérive monétaire évolue à un train d’enfer. Une vitesse supersonique. La spéculation tous azimuts s’en donne à coeur joie. Les riches deviennent plus riches tandis que les pauvres n’en finissent pas de s’appauvrir chaque jour un peu plus. La spirale inflationniste, grimaçante et hideuse, lamine le pouvoir d’achat. Pervertit irrémédiablement les paramètres classiques de qualité de vie. Menace même la survie des populations. Tous les clignotants sont au rouge. Aujourd’hui, la misère, la malnutrition, le chômage (ces « 4 Cavaliers de l’Apocalypse » de l’Ancien Testament) se bousculent aux portes de la cité. Sorciers, démiurges, charlatans, faux prophètes, démagogues, « spécialistes autoproclamés », s’agitent et se trémoussent de façon obscène sur la scène politico-médiatique. Chacun y va de son explication « savante ! » De son tour de passe-passe! De son remède miracle ! De sa potion magique !

Expliquer la crise actuelle comme « fatalité monétaire » par le déficit structurel de la balance des paiements ? Le dérèglement des mécanismes de création monétaire ? Le développement du processus d’inflation structurelle sans en référer aux caractéristiques de structure du monde contemporain ? À la concentration du capital et la cartellisation de la production qui ont fait de l’oligopole la forme dominante d’organisation de la production et des marchés à l’intérieur de chaque espace économique national ? Et, plus encore, à l’échelle internationale ? Aux rapports de pouvoirs et aux luttes sociales intra et internationales ? Les explications pullulent. Qu’importe ! Peu ou prou, on ne doit oublier ni occulter le fait que la Monnaie par delà ses trois fonctions micro-économiques traditionnelles d’intermédiaire des échanges, d’unité de mesure des valeurs et de réserve de pouvoir d’achat, remplit une fonction beaucoup plus générale comme élément fondamental d’équilibre d’un certain ordre politique et social.

En ce sens, la Monnaie est d’abord un instrument de Pouvoir et de solution au moins temporaire des conflits entre groupes sociaux et/ ou entre générations. Un moyen de dissiper ou mieux de discipliner la violence inhérente à toute société. « Un espace de paix dans un univers de pacification locale. » Processus social ou facteur de socialisation, la monnaie substitue « le pouvoir d’échange » au « pouvoir de violence. »

En Haïti, aujourd’hui, s’interroger sur la nature de la crise monétaire contemporaine et ses impacts sur le marché des changes totalement dérégulé n’est pas un simple exercice philosophique. Et encore moins un luxe intellectuel. La démarche adoptée est au contraire pénétrée d’une intention nettement opératoire qui conduit à « convoquer l’Histoire par le Présent.» À questionner les rapports de pouvoirs que la monnaie véhicule à travers l’histoire de la première Banque Nationale d’Haïti ou la « Banque de Salomon » dans l’intention de rendre intelligible aux lecteurs non-initiés aux questions monétaires, la nature et la cause profonde de cette crise en saisissant à travers l’intimité de la monnaie et du pouvoir, les liens qui unissent les transformations des structures réelles de l’économie et la dynamique du système monétaire national.

Critères D’identification

L’économie haïtienne surnage difficilement dans une crise aigüe de liquidités internationales qui a désarticulé de manière durable les automatismes régulateurs classiques. Cette situation constitue le révélateur par excellence des inégalités intérieures, des déséquilibres structurels des paiements extérieurs et du mode d’allocation inéquitable des ressources nationales que charrie l’histoire nationale depuis deux (2) siècles.

Touché de plein fouet par les turbulences de l’économie mondiale et la crise du Système monétaire international (SMI), le Pays a vu les clivages et les distorsions s’accentuer jusqu’au seuil fatidique du non-retour. Singulièrement, la situation actuelle traduit sur le plan national l’ampleur du naufrage du multilatéralisme des paiements et de la liberté des changes mis en place par les Institutions de Bretton- Woods nonobstant les fréquents réajustements, reformulations ou réinterprétations qui en ont jalonné le parcours par la prise en compte « du nécessaire respect des légitimités locales. » En l’espèce, l’Article IV des Statuts amendés du FMI relatif aux dispositions contractuelles des pays membres en matière de change stipulait que « le but du Système monétaire international (SMI) est de fournir un cadre qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre nations, et qui favorise une croissance économique saine . »

En conséquence de quoi dans tous les pays, pour gérer au mieux des intérêts de la collectivité les besoins de liquidités internationales, les institutions du système bancaire ont, sous la houlette d’une Banque centrale, organisé un marché national des changes institutionnalisé, structuré autour d’un cadre juridique formel grâce auquel s’effectue la compensation entre les besoins et les excédents de monnaies étrangères manifestés par les agents économiques. Qu’en est-il de la Banque de la République d’Haïti ci-après désignée BRH, Institut d’émission et Banque Centrale créée par les Pouvoirs publics par la Loi du 17 août 1979, Moniteur Numéro 72 du 11 septembre 1979) ?

Dans cette praxis, la Banque Centrale tente de réagir par un train de mesures conjoncturelles sous forme d’instruments techniques de régulation, à la recherche des conditions optimales d’une politique monétaire en harmonie avec l’orthodoxie libérale dans le cadre d’une stratégie d’ajustement ponctuel de l’offre à la demande de monnaie. Ou, vice versa ! Comme, par exemple les « Réserves obligatoires » des banques commerciales et le Taux de base bancaire (TBB).

Dépistages et Questionnements

À CE CARREFOUR du raisonnement, l’analyste averti se trouve confronté à deux propositions dialectiques résolument antagonistes. « Faut-il brûler les banques en Haïti ? » Ou plutôt, face à l’appel croissant aux services bancaires et à la marginalisation des plus pauvres qui représentent plus quatre-vingts (80%) de la population quant à l’accès à des services financiers appropriés, doit-on oeuvrer dans le sens d’une évolution parallèle de la législation correspondante ? Identifier, structurer et appliquer un modèle de libéralisme autoritaire susceptible de viabiliser la dynamique du développement durable ? Alternative qui conduira nécessairement à redéfinir le libéralisme économique conçu comme le marché dans l’ordre économique politique et social ? Enfin, ce que Tocqueville appelait « les moeurs » c’est-à-dire l’existence dans la société d’un certain esprit public, de certaines pratiques démocratiques dans l’objectif d’arrêter une stratégie économique nationale susceptible d’accélérer la croissance et d’améliorer l’utilisation du capital financier ?

La réponse est multidimensionnelle. Polymorphique. Plurielle. L’Histoire est convoquée par le Présent ! Questionnée ! Interpellée ! Non pas cette histoire « zombifiée », momifiée et aliénante enseignée dans les manuels classiques. Mais bien, l’Histoire vivante, mémoire du temps pour tenter de retracer et de dépister les origines et le fondement des politiques ponctuelles de la Banque nationale d’Haïti en réponse au problème lancinant de l’insuffisance de liquidités internationales sur le marché des changes.

Michelet MICHEL

Gestionnaire financier/ Consultant indépendant

 

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