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La monnaie, le marché des changes et le pouvoir à travers l’histoire de la première Banque nationale D’Haïti (1880-1910)

08 mars 2018, 9:20 catégorie: Tribune26 783 vue(s) A+ / A-

DEUXIÈME PARTIE

Rétrospectives sur l’histoire de la Banque nationale d’Haïti :

Le 1e janvier 1804, le général Jean-Jacques Dessalines, chef de l’Armée indigène insurgée proclame solennellement l’Indépendance d’Haïti, Première République nègre de l’hémisphère occidental.

Cet acte historique a consacré, pour reprendre l’expression heureuse de Frantz Fanon, la « remise en question intégrale de la situation coloniale » en rupture violente avec le système esclavagiste qui perpétuait l’hégémonie capitaliste caractérisée dans son essence même par la maximalisation du profit fondée sur l’exploitation absolue et sur l’esclavage érigé en système de production, de plusieurs centaines de milliers d’Africains jetés dans « le creuset colonial » dans un contexte qui leur était inconnu et hostile.

Une indépendance financièrement compromise

La mémoire collective des peuples rappelle en permanence que tous les pays ont été des pays en développement à un moment de leur histoire. Aussi énormes que puissent être leurs ressources économiques et humaines, la plupart des nations ont été initialement tributaires de l’accumulation du capital donc des banques, pour financer leur industrialisation et leurs échanges commerciaux. Les financiers ont toujours pesé, depuis le plus lointain passé, sur les destinées de centaines de millions d’hommes. Par la force des choses, ils sont devenus « les dirigeants occultes » du monde économique. Téléguidant des gouvernements. Contrôlant directement ou indirectement l’appareil de production de la planète. Ouvrant ou fermant les vannes du crédit. Actionnant les besoins de la croissance. Dictant le sort des monnaies. Sur toutes les latitudes et sous tous les régimes, l’argent reste le nerf de la guerre, la clé du développement, la source du pouvoir .

Jacques Barros, analysant les circonstances exceptionnelles qui modelèrent pour le prochain siècle le paysage socio-économique du nouvel état d’Haïti en fonction d’une rationalité nouvelle imposée par le capital financier international, conclut qu’au départ « l’avenir était compromis. » Dès l’accession du pays à l’indépendance, en effet, le problème de la monnaie et des finances publiques dans un environnement globalement hostile, a représenté pour les chefs d’État haïtiens un constant sujet de préoccupation. « Gouvernants gouvernés ressentirent très vite le besoin d’une aide bancaire à notre production et à notre commerce, handicapés par la pénurie de capitaux et les taux d’intérêts usuraires . »

À ce moment-là, pour impulser la relance et relever les multiples défis qui se posaient alors à la toute jeune société civile haïtienne, l’exigence de certaines conditions préalables avait émergé comme des priorités :

– un « stock capital » à constituer ;

– une monnaie stable pour dynamiser et fluidifier les courants d’échanges ;

– une Banque nationale maîtresse de ses moyens et de sa politique financière ;

– la mise en oeuvre rapide de normes politico-juridiques pour soutenir la dynamique de l’effort national de développement économique et social.

Les premiers essais

Les présidents Jean-Pierre Boyer (1812- 1843) et Fabre Nicolas Geffrard (1859- 1867) essayèrent avec un revers identique, de réaliser le vieux rêve « de posséder une institution financière nationale, indépendante et puissante, capable de régulariser la monnaie et de dispenser le crédit à nos producteurs. »

La « Banque de Salomon » (1880-1910)

Le 2 avril 1860, six (mois après l’élection du général Félicité SALOMON JEUNE à la présidence, l’Assemblée nationale vote une loi autorisant le gouvernement à traiter, après publicité et concurrence, pour la création d’une Banque Nationale avec un établissement de première importance.

D’actives négociations eurent lieu à Paris sous la conduite de Charles Laforestrie, ministre des Finances. Elles aboutirent rapidement à un accord avec la Société générale de Crédit immobilier. Le contrat de concession signé à Paris le 30 juillet 1880, est sanctionné à Port-au-Prince le 15 septembre. Dans la capitale haïtienne, des « manifestations populaires, feux d’artifices, retraite aux flambeaux et une grande fête de nuit donnée au Palais national célébrèrent officiellement, le 30 septembre, la création officielle de la Banque Nationale d’Haïti qui, dès son installation « fut l’objet d’un enthousiasme universel. »

La Banque d’émission et le problème monétaire

La banque avait le privilège de l’émission des billets ayant cours libératoire sur tout le territoire de la République avec toutefois l’obligation de maintenir en contrepartie à titre de couverture, une encaisse métallique de trente-trois pour cent (33%) ou « tiers liquide. » D’après Joseph Chatelain, le gouvernement ne perdait pas pour autant son pouvoir d’émission. L’article 13 du contrat de concession limitait toutefois ce privilège à la monnaie métallique d’or, d’argent et la monnaie d’appoint de bronze. Ce pouvoir se trouvait également soumis à la règle du « tiers liquide » ou « tiers métallique. »

La Banque commerciale

Dans ce domaine la Banque nationale d’Haïti, « nationale de nom mais française dans les faits », avait la mission classique traditionnelle de recevoir les dépôts, distribuer le crédit, escompter les effets de commerce… La question fondamentale reste à déterminer la mesure dans laquelle la « Banque de Salomon » a effectivement animé une politique active de saine distribution pour irriguer convenablement les différents canaux de l’activité économique…

En matière de concours à court terme, les témoignages de l’époque sont unanimes et convergent à constater que la Banque nationale pratiquait une politique de crédit exagérément sélective. Voire discriminatoire. Teintée d’un fort soupçon d’élitisme qui choquait la classe moyenne. L’héritage des chiffres a démontré que le volume des crédits distribués ne dépassait pas les deux millions de francs : soixante-dix pour cent (70%) de cette enveloppe allaient à l’État. La fraction restante (30%) bénéficiait à une minorité affairiste composée en grande partie par les colonies étrangères établies dans le pays. Un échotier contemporain de la Banque de Salomon, s’insurge en ces termes contre les dirigeants de l’institution : « Quelles facilités avez-vous offertes au commerce du pays, vous qui vous appelez Banque Nationale ? Quels efforts avez-vous faits pour maintenir le prix du change à des taux possibles et arrêter la hausse ? »

Sur cette question épineuse qui fait querelle, Alain Turnier opine que « la politique commerciale de la Banque Nationale constituait un encouragement au capital étranger. » Pour expliquer ce paradoxe face aux besoins réels de l’économie nationale, divers arguments ont été agités. Entre autre, l’indigence et la vacuité des Lois. Un système juridique inefficient, inefficace et absolument corrompu. En fait, la trépidation constante de l’ordre politico-social, les révolutions, les coups de main des généraux… bloquaient les mécanismes du crédit bancaire. « La violence révolutionnaire érigée en méthode normale de lutte politique, constituait le moyen habituel d’accession au pouvoir… L’incendie et le pillage pratiqués systématiquement par les révolutionnaires et par le gouvernement lui-même troublaient fréquemment l’activité commerciale. Détruisaient en un jour les affaires les plus prospères. Anéantissaient parfois le commerce entier d’une ville . »

La Banque nationale Et le marché des changes

Le commerce extérieur de n’importe quel pays est fondamentalement tributaire d’une variable par essence, le cours du change, c’est-à-dire le prix sur une place financière de la monnaie étrangère. En Haïti, avant l’Occupation américaine, le règlement des dettes et des créances sur l’étranger s’effectuait par l’intermédiaire « d’un marché libre des changes. » Les devises étrangères, introduites dans le pays principalement en paiement des exportations sous forme de traites à court terme libellées en devises, étaient négociées sur place pour financer le paiement des importations.

Pour la période sous études, les cours exprimés en papier-monnaie manifestaient une grande instabilité qui fut à l’origine d’une spéculation effrénée. Frédéric Marcelin souligne que « des particuliers dans la spéculation, ont réalisé de très grosses fortunes, des gains énormes. Ces gains, résultant d’une loterie politique ou financière, ont été prélevés sur la consommation et sur le petit négoce, appauvris s’autant. »

Un « syndicat financier » dénommé « Le Haut Commerce »

Les plus gros détenteurs de devises en Haïti étaient un petit groupe d’hommes d’affaires étrangers groupés en « syndicat financier », et qu’il était convenu d’appeler le « Haut Commerce. »

Frédéric Marcelin affirme que par la seule importance de leurs offres ou de leurs demandes, ils se trouvaient en mesure de modifier à volonté l’équilibre du marché. D’imprimer à l’évolution des cours les tendances conformes à leurs intérêts. Par l’accaparement et le stockage des traites, en faisant alterner suivant les circonstances l’abondance ou la rareté sur le marché, le « haut commerce » détenait pratiquement la maîtrise du change. C’était une « arme politique efficace dans la conduite des négociations avec les pouvoirs publics ou avec les gouvernements hostiles . »

La Banque nationale, un allié naturel du « Haut Commerce »

La Banque nationale, disposant de fortes réserves aussi bien en or qu’en devises, se trouvait en mesure de freiner considérablement la spéculation sur le change. Malheureusement, à l’instar du « Haut Commerce » devenu son allié naturel pour éliminer tout risque de compétition, l’Institution choisit de spéculer, elle aussi, pour réaliser des gains très substantiels avec, comme seule limite une certaine modération pour éviter toutes exagérations susceptibles d’ameuter l’opinion publique. »

Á bien des égards, la situation actuelle sur le marché des changes ne semble guère différente de celle qui prévalait du temps de la « Banque de Salomon » ? Ne retrouve-t-on pas en place les mêmes acteurs du « haut commerce » ? Les mêmes requins de la finance ? Les mêmes intérêts particuliers au bénéfice exclusif d’une minorité agressive et toute-puissante en connivence avec une classe d’hommes politiques insatiables, avides de fastes et richesses pour détourner à leur profit le pouvoir exorbitant que la monnaie confère à ses détenteurs ?

La Banque nationale, le pouvoir, la monnaie

« L’on s’effrayait surtout en constatant l’influence grandissante de la Banque Nationale dans la vie politique haïtienne, en voyant l’Institution tenir fréquemment en mains le sort de nos gouvernements… La Banque Nationale pouvait, en accordant ou en refusant ses avances, sauver un gouvernement, un ministère ou en précipiter la chute . » Ces relations de confrontation Pouvoir/Monnaie s’exerçaient par le truchement du Service de Trésorerie et de Prêt statutaire assumé par la Banque.

En effet, la paie des fonctionnaires publics et de l’armée dépendait à divers titres de la décision de la Banque nationale. L’article 15 du contrat de concession concédait à l’Institution la charge d’encaisser tous les revenus de l’État. D’effectuer pour compte de l’État tous les paiements, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, moyennant commission.

Dans cette fonction de Service de Trésorerie, la Banque Nationale utilisait l’arme monétaire pour discipliner le pouvoir politique et le plier à ses exigences dans les négociations délicates et difficiles. En l’espèce, la lettre que le Président Nord Alexis (1902-1908) adresse à Jacques Nicolas Léger, le 24 mars 1905, est révélatrice. « Dans le but d’aigrir le sentiment populaire, ces étrangers qui prennent parti dans la politique intérieure du pays, s’ingénie à raréfier la petite monnaie et à entraver la circulation du papier-monnaie. »

Le piège « financier »

Salomon partit pour l’exil le 10 août 1888. Les gouvernements successifs, rythmés par les coups de main de l’armée et les révolutions en cascades, se trouvent pris dans l’engrenage infernal de la « Double dette française » (Indemnité de l’indépendance et emprunt).

Or, « de nombreuses dagues brillent sous la cape de l’assistance aux pays pauvres. » C’est le cercle vicieux de l’étranglement. Les emprunts augmentent. Les investissements se succèdent. Par conséquent les paiements des amortissements, des intérêts, des dividendes et autres services deviennent plus lourds. Pour les effectuer, on a recours à de nouvelles injections de capital étranger engendrant des engagements de plus en plus impératifs… Les emprunts nouveaux deviennent indispensables, comme l’air pour les poumons.

Les arriérés de la Dette de l’indépendance et les emprunts intempestifs auprès des bailleurs de fonds internationaux précipitent les crises financières avec, en corollaire, une dérive monétaire galopante. Cette tragédie de nation haïtienne devait culminer avec le Scandale de la « Consolidation » qui, sous la présidence du « vieux » Nord Alexis, inflige un déshonneur sans précédent ni équivalent au prestige de la Banque Nationale d’Haïti qui, en fait, représentait les intérêts d’un établissement français, la Banque de l’Union parisienne, partie prenante dans la mise en plage du piège financier, forme beaucoup plus discrète de la domination étrangère pour que le pays soit saigné à blanc.

Mise à mort de la première Banque nationale

Profondément compromise dans le « scandale de la Consolidation » (le Procès de la honte), déchue de ses fonctions financières qui constituaient l’une des sources principales de ses revenus, la Banque ne fermera pas pour autant ses portes. Son Conseil d’Administration se persuadait que sans le support logistique des cadres techniques de l’Institution, et en l’absence de structures financières autonomes, le pays filait droit vers une gabegie monétaire totale. Le Trésor public confrontera effectivement une gêne financière continuelle : la situation de la monnaie nationale connaîtra une dépréciation vertigineuse de plus de trois cents pour cent (300%).

Privé de toute autonomie sur le plan financier, le Gouvernement n’a pas semblé en mesure de résister aux pressions sournoises de la Banque prête à toutes les concessions pour défendre les intérêts du grand capital financier international. Au reste, il était permis d’espérer que selon les habitudes politiques haïtiennes, l’insurrection amènerait bientôt au pouvoir un successeur probablement moins farouche dans son nationalisme et plus accommodant envers l’institution.

Cependant, les soubresauts de l’histoire devaient faire mentir ces prévisions de manière surprenante. Au terme d’une insurrection victorieuse, le général Antoine Simon prit le pouvoir en 1908. Entre temps, la situation financière du pays avait atteint le seuil de l’insupportable. Le nouveau président défait les relations privilégiées entretenues antérieurement avec la Banque. Part à la recherche d’autres partenaires. Parvint à un accord avec un groupe international de financiers pour la constitution d’une Nouvelle banque. Le 21 octobre 1910, le Corps Législatif vote une loi sanctionnant définitivement la résiliation du Contrat de concession.

(À suivre…)

Michelet MICHEL

Gestionnaire financier | Consultant indépendant

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