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Michel Georges, influenceur discret, nous quitte sur la pointe des pieds

27 novembre 2016, 10:19 catégorie: Société3 816 vue(s) A+ / A-

Michel Georges

 

Samedi dernier, dans l’enceinte de la première église Baptiste du Cap-Haïtien, furent célébrées les funérailles de Michel Georges, un influenceur qui a laissé sa marque sur plusieurs générations de nordistes. Mais qui fut Michel Georges ?

Né il y a 65 ans au Cap- Haïtien des oeuvres du spéculateur en denrées et exportateur Emmanuel Georges et de sa femme Lumène Hippolyte, Michel Georges fit ses études classiques au prestigieux Collège Notre-Dame du Perpétuel Secours, avant de compléter une solide formation universitaire aux États-Unis. Au départ de Duvalier en 1986, il regagna le pays pour y apporter sa contribution. C’est ainsi que, peu après son arrivée, il fonda Télé 7, une chaîne de télévision hertzienne qui émettait à partir de sa chambre. Le soir avant de se coucher, Michel devait dégager son lit des appareils qui le jonchaient. Il gérait la station tout en s’occupant de l’entreprise familiale, les établissements Georges, exportateurs de pelures d’oranges et d’orangettes.

Quelques années plus tard, la station de télévision emménagea à la rue 5 A, dans l’un des immeubles de la famille Georges. À compter de ce moment, il devint possible d’avoir des émissions locales qui ponctuaient les programmes des principales chaînes américaines qu’on pouvait regarder à longueur de journée. L’impact de la Télé 7 sur la qualité de la vie des gens du Nord est indiscutable.

Le sport

La Télé 7 a vu le jour au moment où la domination des Lakers de Los Angeles de Kareem Abdul Jabbar, Magic Johnson, James Worthy s’effilochait progressivement pour faire place au règne des Bulls de Michael Jordan, Scottie Pippen et Dennis Rodman. Grâce à la Télé 7, les jeunes du Nord ont pu assister à ce moment fort du basketball mondial en temps réel. L’influence de la chaîne était telle que pendant des années, le gymnasium du Cap- Haïtien était plein à craquer au cours des matches du championnat interscolaire de basket-ball. La passion pour ce sport a atteint un tel niveau que les jeunes organisaient d’impressionnantes manifestations de rue après chaque victoire de leurs écoles respectives au championnat interscolaire capois et à chaque victoire des Chicago Bulls en finale de la NBA. Au cours de cette période, dans tous les coins du département, les jeunes érigeaient des terrains de basket-ball et s’y exerçaient à coeur joie. L’impact de cette vague sur la santé collective et la réduction de la délinquance juvénile est incommensurable.

 C’est aussi grâce à la Télé 7 que les gens du Nord ont pu suivre la montée et la chute de Mike Tyson. Toute la ville retenait son souffle durant ces matches qui ne duraient que quelques secondes pour la plupart.

Mais la Télé 7, c’était aussi, et surtout, le football. C’est grâce à elle que les gens du Nord ont fait la connaissance du football italien, le Calcio, qui depuis, fait partie des habitudes locales. Quant à la coupe du Monde, n’en parlons pas. À chaque édition de cet événement mondial, la Télé 7 mobilisait le département grâce aux commentaires du pasteur Frantz Philippe, de l’ancien sénateur Rudy Hérivaux ou de Erns Robillard. La station avait même publié un magazine qui devait servir de compagnon à sa diffusion des matches de la Coupe du monde de 1994 aux États-Unis. Sport 7, c’était le nom de ce magazine dirigé par Michel Georges et rédigé par Aram Bellamy et votre serviteur.

 La culture

La Télé 7, en exposant les jeunes capois aux émissions de la VH1, a grandement contribué à la promotion du rap et du hip-hop dans le Nord. À la fin des années 1980, dans toutes les écoles et à travers les rues de la ville du Cap, des jeunes constituaient des groupes de rap d’occasion et émulaient leurs idoles américaines. Cela a aussi contribué à un changement des choix vestimentaires, puisque les jeunes nordistes voulaient, à tout prix, ressembler à leurs artistes préférés. Mais avant tout, ils voulaient pouvoir comprendre ce que disaient leurs artistes préférés dans leurs chansons. Il fallait qu’ils parlent l’anglais. À défaut d’une bonne école d’anglais dans le département, le moyen le plus sûr de maîtriser la langue était de rester scotché à son fauteuil à regarder la Télé 7. Que de Capois parlent couramment l’anglais aujourd’hui grâce à cette station de télévision ! Michel lui-même, lorsque quelqu’un le questionnait sur le meilleur moyen d’apprendre l’anglais, sortait toujours la même réponse : “Gade Télé 7 !” Ceux qui ont suivi son conseil ne s’en sont pas repentis.

 L’environnement

Au début des années 1990, alarmé par la dégradation constante de l’environnement, Michel Georges se dit que pour renverser la vapeur, il fallait conscientiser et mobiliser les jeunes. C’est ainsi qu’il lança un concours de textes sur l’environnement, avec le support financier du PNUD. En plus du concours, la télévision présentait des émissions hebdomadaires sur l’environnement avec la participation du Dr Clausel Midy, l’agronome Guito Régis et votre serviteur. À travers le concours et les émissions, Michel Georges a vulgarisé les notions tels l’effet de serre, le réchauffement climatique, la couche d’ozone, l’effet des aérosols et du déboisement sur l’environnement. La plupart de ces concepts étaient jusque-là inconnus dans le département.

J’ai rencontré Michel dans le cadre du concours sur l’environnement, ayant été, à 15 ans, l’un des gagnants de cette joute. Mon jeune âge n’a pas empêché qu’on devienne rapidement bons amis. Homme à l’esprit fin, à la curiosité intellectuelle insatiable et au scepticisme intellectuel tenace, Michel Georges lisait tous les grands maîtres de la philosophie politique. À travers sa station de télévision, il espérait, en exposant les jeunes à la culture américaine, promouvoir les valeurs politiques libérales que sont la tolérance, l’alternance politique, la libre concurrence, etc. Homme au tempérament pondéré, il souscrivait au centredroit, et souhaitait l’avènement en Haïti d’un capitalisme à visage humain. Pendant plus de dix ans, dans les années 90-2000, il tenait salon tous les soirs à la télévision. Ces sessions vespérales qui se prolongeaient parfois aux heures indues étaient une occasion pour Michel, le pasteur Joseph Voltaire qui a eu la lourde tâche de célébrer ses funérailles, feu Me. Archange Bazile (Me Tchotcho), et moi, de réfléchir sur la situation du pays et fantasmer sur l’Haïti de nos rêves.

Depuis plusieurs années, Michel Georges travaillait sur ce qui allait être sa plus grande contribution au pays : un ouvrage qui servirait de point d’appui à la réflexion devant conduire à l’Haïti dont il a toujours rêvé. Son frère, Marc Georges, ancien président de la Chambre de commerce du Nord, a promis de publier cet ouvrage de manière posthume.

À l’occasion de ce départ inopiné, nous adressons nos condoléances à la ville du Cap, à la famille Georges et aux collaborateurs immédiats Frantz Jean-Baptiste, Harry Calixte — qui ont supporté Michel Georges dans son oeuvre au profit de la communauté.

Frandley Denis Julien Gérard Maxineau

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