Accueil » Tribune » Le marché du ciment en Haïti : Évolution et perspectives

Le marché du ciment en Haïti : Évolution et perspectives

15 février 2017, 10:46 catégorie: Tribune13 574 vue(s) A+ / A-

La demande de ciment en Haïti a doublé au cours de la décennie 2002-2012. En phase donc avec la tendance mondiale. À côté des données relevées auprès de l’Administration Générale des Douanes, des estimations objectives démontrent que la consommation est passée d’environ 740 000 tonnes en 2002 à un peu plus de 1.4 million de tonnes en 2012. Cette hausse est compatible avec le dynamisme du secteur des Bâtiments et Travaux Publics (BTP) qui a connu une croissance moyenne annuelle de 3.8 % au cours de la décennie, avec un pic de 9.2 % en terme réel en 2011 [1] soutenu par les premiers travaux de réhabilitation d’infrastructures post-séisme. Rien que pour les quatre dernières années (2009-2012) de la décennie, le pays a importé un total 2.4 millions de tonnes métriques de ciment gris pour un montant total FOB (sans les frais de transport et autres frais et taxes y afférents et sans les frais d’assurance) déclaré de 9.25 milliards de gourdes. Un tel volume, ajouté à la production locale, reste cependant insuffisant pour rapprocher Haïti des niveaux de consommation des pays en développement. De 2002 à 2012, la consommation spécifique moyenne représente à peine 100 kilogrammes de ciment par tête d’habitant par an (un peu plus de deux sacs de ciment par personne par an), soit le tiers de la moyenne de la région.

Les acteurs du marché

Dès les années 1940, la question de l’alternative à l’importation de ciment a été posée. Le ciment alors consommé en Haïti était importé, à raison d’environ 25 000 tonnes métriques en moyenne par an entre 1950 et 1954[2]. Les premières démarches de production ont vite mis en relief un ensemble de difficultés. Malgré la richesse du pays en matières premières appropriées, malgré une demande solvable, aucune tentative de fabrication de ciment n’a été jusqu’alors entreprise. La production du ciment exige des compétences techniques, une maîtrise technologique avancée et des investissements importants de capitaux qui faisaient défaut au pays. C’est dans ce contexte que la loi du 22 février 1948 a été adoptée pour organiser le secteur, aménager des garanties aux investisseurs potentiels, et ouvrir la voie à d’éventuels partenariats publics-privés. Elle fait de la fabrication du ciment une entreprise exclusivement réservée à l’État [3]. Ainsi, le Ciment d’Haïti S.A. ne s’est constitué en 1951 qu’après la signature avec l’État haïtien d’un contrat de concession du monopole de la fabrication du ciment. L’abrogation de la loi de 1948, le 25 septembre 1974 [4], a remis en question la concession faite au Ciment d’Haïti S.A, en considérant qu’il ne saurait être établi et maintenu au profit d’une firme privée le monopole de l’exploitation et de la mise en valeur des ressources du soussol national, qu’il s’agisse de mines ou de carrières. Un appel à d’autres investissements privés nationaux et étrangers est explicitement fait. Le régime du monopole a théoriquement cédé la place à celui de la libre entreprise dans le secteur. Pourtant, aucune autre initiative de production n’a vu le jour. Les échos relatifs au projet de construction d’une cimenterie à Morne Lapierre aux Gonaïves au début des années 80 ne se sont pas concrétisés. Le Ciment d’Haïti S.A, devenu à partir de juillet 1983 le Ciment d’Haïti S.A.M, grâce à l’acquisition par l’État haïtien des parts de l’actionnaire principal, Lambert Frères et Cie, est resté la seule entreprise de production et de commercialisation du ciment dans le pays, jusqu’à sa fermeture en 1993.

 L’une des toutes premières mesures prises par l’État, devenu actionnaire majoritaire, a consisté au contingentement à l’importation du ciment Portland gris « en vue de protéger l’industrie nationale naissante » . Avec la chute de Duvalier en 1986, la question de la libéralisation du marché du ciment a été remise à l’ordre du jour et, en 1990 [5], le gouvernement a définitivement consacré la libéralisation de la distribution du ciment en Haïti. Évoquant la nécessité d’inciter la concurrence de manière à obtenir des prix favorables au consommateur, le gouvernement provisoire a diminué le taux de protection à l’importation du ciment. Le moins qu’on puisse dire est que ces mesures ont encouragé l’importation massive de ciment au détriment des initiatives de mise en production, comme le montrent les lignes qui suivent.

 Bien avant la promulgation du décret du 6 septembre 1990, des acteurs étrangers et locaux avaient commencé à se positionner. La société étrangère Southington Ltd, formée à Nassau Bahamas en 1986, a été autorisée à fonctionner en Haïti par arrêté en date du 28 septembre 1989 et, le 12 décembre 1990, elle a signé un contrat avec l’État haïtien en vue de l’installation et de l’exploitation d’une usine de production dans l’aire métropolitaine. Dans le même temps, elle a bénéficié d’une exonération partielle des droits de douane pour le ciment en vrac importé. Les avantages octroyés sont tels que l’entreprise n’ira pas au-delà de l’importation du vrac et de l’ensachage. La situation n’est pas trop différente avec le Ciment du Sud S.A, Titre III, formé à Port-au-Prince en février 1992. L’accord prévoyait dans une première phase l’ensachage du ciment acheté en vrac soit en Haïti, soit à l’étranger, et la réalisation à des phases ultérieures et par étapes d’une intégration verticale de la production. Les réalisations sont très en dessous des prévisions contractuelles. Quant aux sociétés le Ciment du Nord S.A et Ciment Capital S.A, formées respectivement en mai 1989 et en février 1993, elles ne s’engageaient que pour l’importation, l’ensachage et la commercialisation.

L’arrêt du four du Ciment d’Haïti en 1993 n’a donc fait que légitimer les importations de ciment et la dépendance totale du marché local aux circuits de production étrangers. Il a été dénombré en 1997 deux centres de distribution, la Southington Ltd à Varreux et le Ciment du Nord au Cap-Haïtien, et trois grands importateurs de ciment en sacs, la Compagnie Nationale de Ciment, le Groupe Wawa et le Khawly Group[6]. Cette situation a prévalu jusqu’à l’arrivée de la CINA sur le marché en 2001. Cette société d’économie mixte, constituée après un appel de capitaux privés au sein de l’entreprise Le Ciment d’Haïti S.A.M, alors à capitaux majoritairement publics, a contribué et contribue encore à réduire la dépendance, tout en ne fonctionnant que comme une station de broyage. Bien que sa production ait plus que doublé de 2002 à 2012, la CINA est encore loin de pouvoir satisfaire seule la demande globale. Des importations de ciment sont donc encore nécessaires et les importateurs se repositionnent ou se positionnent, tels Cemex, GB Group, Gardère S.A, Ciment Lapierre S.A, Ibo Kinkay. De fait, la quantité de ciment importée croît régulièrement depuis 2011. Pour la seule année 2014-2015, le total du ciment importé a avoisiné les 900 000 tonnes métriques.

Perspectives du marché du ciment en Haïti

Tous les documents de politiques publiques annoncent de grands chantiers qui sont appelés à accroître considérablement la consommation de ciment telles la réhabilitation et/ou la construction d’infrastructures, la mise en place du réseau de transport national, la reconstruction du centre-ville de Port-au-Prince et des édifices publics. Par ailleurs, l’enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (IHSI, 2012) fait état d’une polarisation urbaine marquée de la population. [7] En ce sens, une augmentation de l’offre de logements dans les villes est rendue nécessaire. Il est estimé qu’Haïti devra faire face au défi de construire 500 000 nouveaux logements pour répondre au déficit actuel de logements et aux besoins jusqu’à 2020. [8] De son côté, le Plan stratégique de Développement d’Haïti (PSDH, 2013) envisage de faire d’Haïti un pays émergent d’ici 2030. Une telle vision ne peut pas se réaliser sans la mise en branle de grands travaux d’infrastructures. Le pays doit au moins tripler rapidement sa consommation de ciment per capita. À moins d’investissements importants dans l’industrie cimentière, il est à prévoir une augmentation de l’importation de ciment, et du coup, des flux de devises encore plus importants qui laisseront le pays.

 Le pays dispose d’un fort potentiel cimentier. Plusieurs régions sont identifiées comme des sites favorables à l’implantation de cimenteries, en considérant la disponibilité et la composition chimique des matières premières. [9] À court terme, le développement de l’industrie devra compter sur l’expertise technique internationale et sans doute aussi sur des investissements directs étrangers. Mais il convient de créer préalablement un environnement d’affaires attrayant, transparent, laissant peu de place aux anticipations négatives et à l’interventionnisme injustifié de l’État.

Jean-Marie Raymond

NOËL,

Ingénieur civil — Chimiste

 

Bibliographie

  1. Institut haïtien de Statistique et d’Informatique. Comptes économiques nationaux
  2. Institut haïtien de Statistique et d’Informatique (1950-1954). Bulletins trimestriels statistiques, Port-au-Prince.
  3. Presses nationales d’Haïti, Le Moniteur # 19 du jeudi 4 mars 1948
  4. Presses nationales d’Haïti, Le Moniteur # 80 du mercredi 9 octobre 1974
  5. Le Moniteur du lundi 10 septembre 1990
  6. Mission d’assistance de la Banque Mondiale (1997). Rapport d’expert pour le Conseil de Modernisation des Entreprises publiques (CMEP).
  7. IHSI (2014). Enquête sur les conditions de vie des ménages après séisme (ECVMAS 2012). Synthèse des premiers résultats, Port-au-Prince, 2014.
  8. Unité de Construction de Logements et des Bâtiments publics (2013). Politique nationale du logement et de l’habitat (PNLH), Résumé exécutif. http://uclbp.gouv.ht/download/pnlh-resume-executif.pdf [en ligne]

Le Berre, P. (1988). Matières premières pour la fabrication du ciment (34 p.) dans Synthèse géologique de la République d’Haïti, vol.3, Substances non métalliques

Comments

comments

scroll to top