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Marc-Arthur Jean-Baptiste : « Extraits en spirales »

13 septembre 2017, 9:09 catégorie: Culture2 229 vue(s) A+ / A-

Marc-Arthur Jean-Baptiste.

 

Marc-Arthur Jean- Baptiste vient de publier aux Éditions TNT (Montréal) sans doute l’un des plus pénétrants recueils de poèmes qu’ait produits depuis des années la jeune littérature de la diaspora haïtienne du Canada français. Ses « Extraits en Spirales », salués par la critique, se paient un très grand luxe : celui de créer un objet poétique séduisant, lumineux derrière lequel chacun, esthète ou béotien, peut se retrancher. Par bonheur.

Poète, Jean-Baptiste écrit comme il peut. Par nécessité intérieure. Il est de ces écrivains qui pratiquent, en effet, l’art d’écrire par plaisir ou pour se livrer à un combat qui engage leur damnation. Pour l’auteur des « Extraits en Spirales », le besoin d’écrire nait de la difficulté d’être et de vivre. Tout l’intérêt et l’enjeu de ce recueil de vers se trouvent là. C’est une entreprise cathartique : il s’agit de se libérer de névroses obsessionnelles et de l’angoisse, de se débarrasser d’images funestes et du pessimisme au-delà du réel afin de s’ouvrir à une liberté vierge, à l’éventail des possibles qui attisent.

À lire ce cahier de vers, on entre avec l’auteur dans un jardin imaginaire dont seul il a le secret. Poète talentueux, son oeuvre fait écho dans une liberté de formes et de mots qui laisse le lecteur admiratif et stupéfait. L’authenticité de son univers poétique, souvent bouleversante, ne se discute pas. Sa poésie semble venir des songes que l’écriture sait fixer sans en dissiper le trouble ou l’énigme essentielle.

Dans ce recueil de poèmes, Jean-Baptiste réunit, de manière organique, lyrisme et contrelyrisme. D’un texte à l’autre, il varie le ton et se refuse volontiers à trahir son murmure. Il n’entretient aucune illusion sur le pouvoir des mots. Que de textes sont traités comme une exploration de la richesse primordiale de l’auteur en forme de spirales… Ce qui lui permet de mieux personnaliser ses réminiscences. MAJB possède le haut talent qu’il faut pour déterminer son art, parfois trop savant, qui opère sur les ombres d’une extraordinaire beauté.

Dès lors, son recueil se lit comme des annotations pour briser sa solitude marquée par son expérience douloureuse avec le réel. Marc-Arthur Jean-Baptiste utilise le langage permettant de saisir l’éclair au passage. Il s’applique à nous étonner par sa connaissance idéalisée de l’aventure humaine.

Son univers est celui des grands sentiments universels qui donnent à des thèmes de s’entrecroiser dans leur gravité ou leur banalité. Peu importe. La démarche consiste à montrer les impasses dans lesquelles se fourvoie le monde. Mais à l’angoisse qui nait, des thèmes qu’il aborde répondent la virtuosité de son style. Tout nous interpelle chez ce poète dont la force de suggestion relance la question du langage poétique soulevé déjà par Alexis Léger (Saint-John Perse), Joël Des Rosiers, Robert-Berrouet Oriol et Roland Barthes.

 Sapant la rhétorique par un emploi subversif de ses procédés, Jean- Baptiste use systématiquement des combinaisons de sonorités et de mots prêtant parfois à équivoque. Il chante la toute-puissance d’une générosité militante qui ne perd jamais rien de son éclat percutant. L’esprit de révolte, le sens de la provocation, le désir d’une action solidaire et concertée tous azimuts contre l’horreur, tout est dans cette poésie subversive qui est en partie liée, si l’on peut dire, avec Les Chants de Maldoror, Le Bateau ivre ou Alcools.

« J’ai caressé le souffle du vent de jadis

J’ai sondé le temps des anges qui se font démons

J’ai effleuré l’immaculé des contours de la lumière

J’ai galopé les vagues sauvages de la mer

J’ai avalé toute la sève du temps éternel

J’ai hébergé les sept univers de l’imaginaire collectif des peuples

Pour finalement comprendre le sens des mots »

L’auteur des « Extraits en Spirales » s’assimile à un démiurge dont la parole est forte, manifestement prophétique et incontestée. Propice à la transmutation, elle est traversée d’éclairs insolites, dans la lumière ténébreuse des saisons. Torrentielle, apocalyptique, elle est celle d’une oeuvre de méditation ininterrompue sur les rapports du divin, de l’homme et du monde. Son art exclut peu à peu toute éloquence et plonge ses racines dans le terroir et les incantations du temps.

Hantée par l’ombre du cauchemar, de transmutation du paradis en enfer, la poésie de Jean-Baptiste est dense et prend des airs de plus en plus impénétrables. Quel remugle d’apocalypse ! Baignée de la transparence des enfances et de l’ombre des exigences spirituelles d’une vie en poésie, elle est d’une générosité truculente. Si l’on ose dire. C’est une quête intérieure obstinée, une écriture volontairement imagée où se manifeste un esprit pourfendeur de toutes les illusions. C’est Mauriac qui disait: « Peutêtre l’art n’est-il qu’une tentative prométhéenne de fixer ce qui, par un décret de puissances suprêmes, doit être entrainé et anéanti ».

À lire attentivement « Extraits en Spirales », on a l’impression de plonger dans le mouvant, de côtoyer sans cesse l’infini, de se heurter à un rideau d’arbres dont on ne sait s’il dissimule une clairière ou d’épais fourrés. Ce qui peut être retenu de la dialectique propre à MAJB, c’est le souci de maintenir contre vents et marées, sa pensée profonde, maitresse qui commande son univers poétique caractérisé par le langage sapientiel, la parataxe obstinée et le bruissement litanique. Passons sur ces frôlements d’ailes plutôt sobres, mais formidables et reprenons la piste brûlante de ces vers à déclamer à mi-chemin de Fonds des Nègres et Jérémie dont les Vêpres couvriront, après tout, d’un mystique à rebours.

Mais il y a plus. Si MAJB prend toute chose au sens de la poésie ou l’inverse, c’est pour appréhender celle-ci avec excès, recul et l’engager au-delà d’elle-même. De là son angoisse métaphysique et sa soif d’une solitude immonde (L’immonde, d’après G. Genet, c’est le non-monde, le lieu où l’on échappe aux autres, à ces autres que Sartre confond à tort ou à raison avec l’enfer). Car le goût de cette solitude n’est pas autre chose qu’une manifestation lyrique du solipsisme philosophique et ses incidences douloureusement actuelles.

Dans l’optique de MAJB, la saisie du réel par le poète aboutit à une personnalisation de la chose, de telle sorte que son rayonnement allusif n’est pas obscurci ni altéré. Cela dit, MAJB est-il un grand poète? On ne peut totalement le mettre en doute: composer un poème ne lui semble point une activité à part entière, question de sortir, selon sa règle à lui, du problème particulier qui a toujours requis l’essentiel de son attention, non pas sur les balivernes de l’existence, mais sur le point de mire de la mystique profane, de la quête de spiritualité et de l’Absolu.

Le vers de MAJB se reconnait par sa vive allure dans l’absence de la ponctuation. Mais ce qui compte prioritairement c’est le battement du rythme, la surprise désinvolte des images, l’importance donnée à la mise en espace, à la dimension visuelle du poème qui achève son éclatement sur la page. Sans désemparer. On aime cette écriture dont l’opération semble s’effectuer sous le signe de la Nuit mystérieuse, inquiétante et profonde, mais ouverte au rêve et aux émotions.

Chaque poème forme un très court paragraphe de longueur à peu près égale. Il n’est pas vilain de savourer cette poésie ou qu’on se lie à découvrir ses contours exquis qui nous prennent et nous ravissent là où ils nous trouvent dans notre soif inextinguible.

 Heureux de voir s’affirmer, en effet, dans cette hauteur d’horizon, cette exigence essentielle à laquelle on serait tenté d’adhérer volontiers, notre amitié pour l’auteur des « Extraits en Spirales » est plus chose littéraire. Elle est essentiellement humaine. On se sent proche de lui comme nuée dans le vent ou arc-enciel dans le firmament. C’est un culte pour l’écriture qui se fait, un goût prononcé pour la poésie en devenir et de référence durable. En libre d’esprit. Les brumes qu’évoquent certains vers sinon quelques poèmes n’en sont point le climat. Elles disent seulement l’humeur du ciel très peu clément sous lequel grouille et se meut l’auteur qui se veut ici et là le pèlerin de sa cause.

Autre détail tout à fait intime qui parait dans l’univers poétique de MAJB, c’est l’instance phatique presque sans objet, comme en attestent les énonciations (para) discursives annonçant l’imminence du poème et ses incipit/ excipit effectifs qui ne sont que de simples structures allocutives ou de chute renvoyant à des affreux micmacs formels. Tout bien considéré.

C’est un fait : « Extraits en Spirales » s’apparente, pour tout dire, à un grand poème né de rien, un grand hymne fait de rien, mais qui inscrit durablement MAJB dans la grande famille douloureuse et magnifique des poètes de l’aube, toujours prêts à (…) obéir au schizophrène qui les habite tous et dont seuls les enfants et les Mongols ont le secret.

Cette famille s’est élargie au point de constituer toute une génération apparemment attentive aux appels de la littérature prométhéenne d’aujourd’hui. Les panneaux de ses oeuvres sont assez cohérents. MAJB est à placer aux premières loges de cette lignée de poètes qui secouent leurs obsessions de façon incoercible et s’en délivrent à merveille.

 Sans doute est-il trop grand poète pour vouloir pallier, par une inflation du discours, la ténuité de son art. Le propos n’est pas de jouer gros jeu sur l’indicible, en en épaississant l’essence révélée ou en en distordant le contour ramassé, mais de conserver l’acuité, la propension à l’ellipse du motif. Le regard du poète met au jour des sillages insaisissables. Et la fonction de ce regard est de faire foisonner la diversité chatoyante des thèmes et des pulsions.

MAJB a le loisir de penser en termes ontologiques ce qui s’offre à sa perception esthétique de la création littéraire. D’où la poétisation de son idéal, le relief de son intuition, l’essence immatérielle de son rêve qui se baigne sans cesse dans son atmosphère . Et, sa conscience empiriquement déterminée par l’expérience d’un « choc » exprime des émotions intelligibles qui sont proprement du ressort de la poésie.

Robenson Bernard

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