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Manje lwa, Manje kouzen

28 juin 2016, 9:20 catégorie: Société3 113 vue(s) A+ / A-

 

La vie est peuplée de désirs et de chacun d’eux, nait spontanément un projet de voyage. En Haïti, par prudence et par peur de se perdre, on mesure la route au nombre de montagnes traversées qui font d’elle un parcours propice à la méditation sur l’infini des voyages. Dèyè mòn, gen mòn, nous suggère de partir plus loin et de considérer chaque jour comme un nouveau départ.

 

Mes habituels compagnons de route ont conscience de la maladie des temps actuels qui nous guette à chaque virage. Nous sommes tous contaminés par la douleur des villes. Une forme de monotonie qui vacille entre l’ennui, la répulsion et les multiples drames qui gonflent la rumeur de l’apocalypse à nos portes. Souvent, comme antidote, nous partons avec pour seule envie de profiter d’un havre de paix loin des tourments et de la fureur des grosses agglomérations. Pourtant, nous savons que le bonheur des hommes peut grandir aussi bien dans une pièce au milieu d’un bidonville que dans la nature originelle, soignée et respectée.  

 

Des jours, aussi, quand nous arrivons à la conclusion que tout se désintègre, nous opposons notre mal-être à un questionnement sévère des éléments mis ensemble pour construire notre destinée collective ainsi que de la nature et de la quantité de liants entre eux. Nous sommes fils et membres à part entière d’un pays hôte de multiples divinités ayant pris possession des lieux sacrés. Et il est un fait que les divinités se manifestent quand ils sont désirés. Ne pas nourrir les loas équivaut à les mépriser et à oublier la nature profonde de notre pays. Aujourd’hui, nous avons grand faim de voyager dans notre histoire, ce vaste royaume partant de nos portes à l’autre bout du monde. Il n’est pas incompatible de revisiter l’histoire, rafraichir les promesses et bien manger.

 

Erol Josué a le sens de la formule et la légitimité pour nous guider à travers les méandres de ce voyage mystérieux. Il nous a proposé de choisir entre deux lieux, d’égale importance dans la préservation et la promotion du patrimoine haïtien, pour poser nos sacs et notre curiosité : le Bureau national d’Ethnologie dont il est le directeur général et le péristyle « Sosyete Lafrik Ginen », à Martissant, où il règne avec les responsabilités et les privilèges d’héritier de trois générations de Prêtes vaudous. Sans hésiter et surtout pour le bonheur de passer une journée à Martissant 23, nous avons opté pour le Péristyle.

 

De, ce quartier mythique, entre mornes et mer, on peut s’aventurer (puisque les voyageurs vivent de flots de paroles, approximatives ou justes, comme dans les copains attablés à un bar populaire) dans une tentative d’explication de la macrocéphalie de la région métropolitaine. Au plus fort de la guerre de l’Indépendance, Pauline Bonaparte a élu domicile dans le quartier pour s’éloigner, avec son fils Dermide, des lieux sanglants d’opération où son mari, le général Leclerc, se trouvait en première ligne. Actuellement, le parc aménagé, utile entreprise de protection d’une mémoire et d’un patrimoine ainsi que de réhabilitation d’un environnement urbain au comble de sa fragilité, se pose en garantie d’un grand espoir. Encore permis.

 

À une centaine de mètres du parc, le Péristyle d’Erol est accessible par une impasse bien animée où s’étale la douleur des vieux, l’insouciance des jeunes – torses nus et agglutinés autour des haut-parleurs déversant du hip-hop — et la joie obstinée d’enfants qui sortent de toutes les portes ouvertes. C’est l’endroit pour apprendre à lire dans les gestes, dans les regards, dans l’occupation de l’espace toute la corrosion de la vie. Beaucoup de choses ont changé, nous imaginons. Erol est né dans le voisinage de l’habitation Leclerc, de la Résidence Dunham, de la vaste propriété Mangonès et du très huppé club Hippotamus. Il est parti pour se former, performer et est revenu dans le quartier de sa famille, sa racine et son âme.

 

Chanteur et danseur de notoriété internationale, Erol Josué nous a reçus et guidés dans un monde où la magie se dilue pour se présenter à nous sans fard. En réalité, elle n’est que l’histoire des soi-disant vaincus ; cette histoire qu’on nous oblige à enfouir six pieds sous terre et à la raconter que dans l’extrême solitude des initiés. En peu de pas et peu de mots, nous avons aperçu le fil particulier qui nous attache encore à l’essentiel. Le Temple est un lieu d’accueil et de prière au milieu du Lakou où vivent des familles de servants mystiques attachés au péristyle. Il s’agit d’une variante de l’organisation originelle de l’habitat africain. Il va sans dire que les revenus du péristyle sont utilisés équitablement pour subvenir aux besoins de la communauté. Après maintes discussions, nous avons compris que le concept humaniste ne pouvait pas rendre justice à la pureté de l’organisation.

Le confort d’un voyage réside, tant de fois, dans le sentiment de rendre la route pour éviter l’éternel retour au même. Nous avions été invités à table et nous avons goûté à des spécialités rares et délicates. Sans façon, Erol Josué nous a proposé de nous abandonner dans un rituel, une forme de reconstruction d’un repas festif et religieux des esclaves de Saint-Domingue pour honorer les forgeurs de liberté et célébrer la récolte. Il nous a conviés à participer et tout au cours du processus de préparation, il nous a expliqué – ce qui n’était pas pour nous déplaire – une partie de notre histoire de peuple. Au menu du jour, il y aura du hareng sel, un produit introduit pendant la colonisation pour « réveiller » les esclaves que la traversée et les dures conditions de vie dans les plantations ont transformés en zombis.

 

Sous le péristyle autour du poto mitan, Erol Josué, si directeur général et artiste soit-il, a orchestré un Manje Kouzen. Dans la pratique vaudoue, ce rituel honore les travailleurs, les Brav Gede. Ce qui explique pourquoi on réalise ce repas le 1er mai ou le 16 juin des dates liées à la moisson et au travail agricole. Les Brav Gede constituent une escorte hiérarchisée avec à sa tête Bawon samdi qui commande Ti Pis Lakwa qui, lui, commande Gede Nibo et ainsi de suite Jan Zonbi Lakwa (Gede Dawonmen), Zaka Mède puis Zaka Siya.

 

 Tout a été cuisiné sur le gril « Manje kouzen se manje griye » et servi dans des « kwi » de calebasse. Nous avons mangé du hareng sel, de la banane, de la patate servis sur un lit de piments forts et d’oignons. Naturellement, les Brav Gede raffolent de maïs, de cacahuètes grillés et de cassaves. Nous y avons fait plus que goûter.

 

C’est tellement simple de revenir aux sources.

 

Jean-Euphèle Milcé

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