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L’opposition politique dans un système démocratique : regard sur Haïti

30 janvier 2018, 10:17 catégorie: Tribune33 340 vue(s) A+ / A-

Selon la théorie politique, tout régime démocratique implique, la présence de forces d’opposition. L’étude de la démocratie et de ses mécanismes se trouve donc intrinsèquement liée à l’étude de l’opposition. Et Zellentin1, dans son ouvrage ‘’ Form and Function of the opposition’’, nous dit que l’opposition se trouve sous une forme ou une autre dans toute communauté politique et une communauté politique n’existe que dans la mesure où l’opposition est présente sous une forme ou une autre. Donc, l’opposition a une importance capitale dans tout système qui se veut Cependant, suivant la conception classique, la notion d’opposition est parfois assimilée aux poids et aux contrepoids, aux conflits institutionnalisés ou encore aux partis minoritaires. Dans son acceptation la plus large, l’opposition politique a été mobilisée pour se référer à une position « de désaccord vis-à-vis de quelqu’un d’autre »2, à savoir, le gouvernement. Dahl a suggéré qu’une opposition existe lorsque « B s’oppose au comportement d’un gouvernement A »3. Pour Ionescu et de Madariaga, l’opposition politique est comme « la contrepartie dialectique du pouvoir […] logiquement et morphologiquement »4. Bref, la conception classique a étudié la question à partir d’une vision relativement restreinte de l’opposition et les auteurs classiques ont en effet mis davantage l’accent sur un type d’opposition politique particulier : l’opposition parlementaire, présentée par Ionescu et de Madariaga comme « la forme la plus avancée et la plus institutionnalisée de conflit politique ».

Toutefois, tout comme les auteurs classiques, la majeure partie des études de cas de la littérature contemporaine a conçu l’opposition comme l’acteur composé des partis représentés au Parlement et ayant échoué à intégrer le gouvernement. Cette acception de l’opposition me parait problématique pour plusieurs raisons. Primo, elle a mené à une focalisation sur la relation majorité/minorité (Voir Brack et Sharon, 2011), qui, empiriquement est une problématique. Car, au-delà de la relation majorité gouvernementale/opposition, il existe diverses autres relations d’opposition possibles. Ainsi, Andeweg et Norton ont-ils indiqué à partir des typologies de Kings, différents modes d’opposition parmi lesquels : le mode opposition, où la minorité s’oppose à la majorité ; le mode intraparti qui inclut, à l’intérieur d’un parti, une opposition à l’encontre d’une politique ; le mode non partisan, qui implique différents acteurs s’unissant indépendamment de leur appartenance politique contre une politique du gouvernement ; et enfin le mode interparti, où les partis politiques en opposition atteignent un consensus sur certaines politiques spécifiques5.

Segundo, le rapport majorité/minorité ne peut en aucun cas servir de base d’analyse de l’opposition politique face à un gouvernement donné. Car, suivant la théorie développée par Sartori, politologue italien, il peut toujours exister une opposition « constitutionnelle », qui milite pour le respect et pour l’application stricte de la Constitution par un gouvernement et une opposition « antisystème », qui vise à chambarder un pouvoir donné. En ce sens, Sartori a exclu de son champ de recherches les partis « antisystème », considérés comme une forme déviante d’opposition6.

En Amérique latine cependant, l’analyse de l’opposition politique ou même de l’État se faisait et continue de se faire suivant une approche idéologique (droite/gauche). Puisqu’en effet c’est une région qui a été dévastée par des instabilités politiques, des dictatures militaires et par des guerres d’idéologies.

C’est le continent qui a le plus souffert des années néolibérales, parce que c’est la région où les réformes et les politiques néolibérales ont été poussées le plus loin. C’est le continent qui a connu le virage à gauche et une résurgence à droite par des coups d’État. Donc, c’est une région en crise, une région dominée par les idéologies de droite et de gauche. L’État en Amérique latine est donc un État en crise, un État transnationalisé (Jorge Nerf : 1986), un État importé (Bertrand Badie : 1992). De nos jours, la crise au Venezuela, au Brésil, au Nicaragua, au Pérou pour ne De ce fait, suivant ces considérations, comment se manifeste l’opposition politique en Haïti ? Est-ce une opposition où la minorité s’oppose à la majorité ou une opposition non partisane ou les acteurs dépendamment de leur appartenance politique s’unissent contre la politique d’un gouvernement ?

De 1804, date à laquelle Haïti a connu son indépendance à 1986, le pays a connu de nombreux régimes politiques sans jamais arriver à mettre en place un système démocratique, malgré la promulgation de 28 constitutions successives (16 au XIXe et 12 au XXe siècle). Le 29 mars 1987, par voie référendaire une Constitution a été approuvée dans le but de soulager le peuple haïtien. Ratifiée par le Parlement issu des élections du 17 janvier 1988, elle remplaçait ainsi celle de 1963 mise en place par l’ancien dictateur François Duvalier. Malgré celle-ci, Haïti continue de souffrir d’une instabilité politique chronique.

Certains analystes arrivent même à penser que la Constitution est une source d’instabilité en Haïti. D’autres croient que c’est son non-respect et sa non application qui engendrent nombre de crises dans le pays. Ce qui fait que depuis son adoption en 1987 seulement deux présidents élus démocratiquement ont réussi à boucler leur mandat. La crise politique est devenue donc une crise chronique, endémique en Haïti. Elle est donc une crise politique pour certains, économique voir même idéologique pour d’autres.

Face à cette crise qui perdure depuis plus de trente ans, plus d’un pense que les gouvernements qui se sont succédé et l’opposition politique ont leur part de responsabilité. Ces gouvernements n’ont pas travaillé pour sortir le pays de ce marasme économique et l’opposition politique n’a jamais eu d’alternatives pour sortir le pays de la misère. Le jeu politique en Haïti a été et continue d’être une affaire de « retire kò’w poum pran plas la » selon le feu professeur Lesly F. Manigat. C’est donc une lutte acharnée pour le pouvoir. Et la misère continue…

De ce fait, quelle mission a poursuivi l’opposition politique en Haïti depuis ces trente dernières années ? Poursuit-elle une lutte pour le pouvoir ou pour le changement véritable des conditions de vies de la population ? Les faits montrent que la lutte était uniquement pour le pouvoir, car le panorama de la politique a bien changé durant ces années, mais les conditions de vie de la population ne cessent de s’aggraver de jour en jour.

Le pays a connu durant ce temps des coups d’État militaires, des élections, des luttes populaires, des manifestations, des grèves, des crises électorales, des catastrophes naturelles, des ingérences, etc., qui contribuent à faire de lui un pays failli, divisé, tiraillé, instable. Le peuple cherche encore sa voie, continue de croire en un avenir meilleur. Mais l’avenir parait sombre, le désespoir joue sa danse dans la tête des jeunes qui fuient par milliers le pays.

L’opposition politique semble donc aujourd’hui une opposition qui poursuit des idéaux à plusieurs têtes. Sa mission n’est pas clairement définie. Si c’est vrai que l’opposition parlementaire existante est la forme la plus claire qui s’inscrit dans une démarche apparemment institutionnelle, l’opposition politique en Haïti joue la carte de l’archaïsme. Elle ne cherche pas à s’inscrire dans une démarche institutionnelle. Certes, on constate qu’il y a un effort qui est en train de se faire pour avoir une opposition politique avec un leadership collectif, mais l’égoïsme, l’individualisme et la maladie incurable « se mwen ki pou chef » de certains acteurs entravent une telle démarche.

Aujourd’hui, il est un fait indéniable que le pays poursuit sa route vers l’abîme, la corruption gangrène tous les secteurs de la vie nationale. La mauvaise gouvernance, le gaspillage, l’absence de politiques publiques, l’incompétence de certains dirigeants, le manque d’harmonie entre les pouvoirs de l’État fragilisent de jours en jour le pays intérieurement et sur la scène internationale. On est devenue la risée de tous, même de ceux que nous avons aidés dans la lutte pour leur indépendance ou de certains pays frères de la Caraïbe auxquels nous avons apporté un jour le goût de la liberté. La situation est alarmante ! Nous avons perdu notre fierté et notre dignité de peuple. Le pays n’est pas dirigé et l’opposition politique est une véritable farce.

Ainsi, en ce XXIe siècle, un État qui se veut démocratique et qui vise le changement doit être en mesure de se doter d’une opposition politique moderne, capable de proposer des alternatifs et de définir de façon nette et claire sa mission et son idéal. Il n’y a pas de place pour le traditionalisme, pour les acteurs individualistes, égoïstes et extrémistes. Bref, il n’y a de place que pour les rassembleurs, les visionnaires.

De là, je crois qu’il est temps pour Haïti de devenir un État moderne, un État dirigé, un État avec de véritables dirigeants. Il est temps pour Haïti de renaître de ces cendres, d’inspirer confiance à la jeunesse, de rapatrier sa souveraineté et sa dignité de peuple. Tous les secteurs de la vie nationale doivent jouer leur rôle. L’opposition politique, en ce sens, a pour obligation de se moderniser afin de jouer son rôle véritable. Car, dans toute société démocratique, l’opposition politique a pour mission de se constituer comme un contre-pouvoir puisqu’elle permet d’éviter que la majorité, une fois parvenue au pouvoir, n’ait la tentation de mener une politique portant atteinte aux droits et libertés. Elle représente aussi la possibilité d’une alternance politique, car elle participe à l’existence du pluralisme politique, qui est une des bases de la démocratie. Enfin, elle permet de renouveler le personnel politique, car quand la majorité perd le pouvoir, une nouvelle génération d’hommes politiques peut trouver une place de choix dans l’opposition et se préparer ainsi à assumer des fonctions importantes à l’occasion d’une victoire à venir. Donc, le rôle de l’opposition politique est essentiel en démocratie et Haïti, en ce 21e siècle, comme certains pays spécifiquement la Grande-Bretagne doit avoir une opposition politique avec un véritable statut. Nous ne pouvons que lutter pour le mieux !

Dahney CORIELAN, Sociologue, Avocat

1. – Garda Zellentin, Form and function of the opposition in the European Communities, Juillet 1967.

2.- Nathalie Brack et Sharon W. citant Norton P. In « Pour une approche renouvelée de l’opposition politique », Revue internationale de politique comparée, CAIRN, 2011.

3. – Robert A. Dahl, ‘’ Political oppositions in western democracies’, 1966.

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