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L’oeuvre de feu Thony Belizaire au centre d’une discussion au Miami Book Fair

20 novembre 2017, 9:49 catégorie: Diaspora945 vue(s) A+ / A-

Débats passionnants à Miami Book Fair autour de l’oeuvre de feu Thony Bélizaire.

 

Armé de sa caméra, doté d’un œil de lynx, pétri d’un patriotisme à couper au couteau, Thony Bélizaire fut l’un des témoins les plus privilégiés des faits marquants de notre tranche d’histoire s’étalant de 1986 à nos jours. En effet, Thony a gravé sur pellicule l’euphorie des lendemains du 7 février, les déceptions qui ont rapidement suivi, la renaissance récurrente de nos espérances tenaces, notre dynamique de deux pas en arrière pour chaque pas en avant, dans un théâtre où l’action demeure invariable, en dépit des changements d’acteurs. Aucun historien ne pourra rendre compte de cette histoire sans l’aide illustrative de l’œuvre photographique de Thony Bélizaire.

La modestie coutumière de Thony ne l’a pas empêché de réaliser la richesse de l’œuvre qu’il a constituée, un cliché à la fois. Sentant venir la mort, il approche le cinéaste Raoul Peck pour lui confier son projet d’immortaliser son œuvre à travers un livre. Alors que le duo s’apprête à finaliser le projet, Thony rend l’âme dans la discrétion qui l’a toujours caractérisé. Dans la foulée des funérailles, Peck promet à la famille de ne pas laisser tomber le projet. C’est autour de la signification de ce livre et de celle de l’œuvre de Thony en général que s’est déroulée le dimanche 19 novembre dernier, dans le cadre de la Miami Book Fair, une séance de discussions devant une audience qui n’a pas caché sa satisfaction. Autour de la table : Edwidge Danticat, Yanick Lahens, Raoul Peck et l’écrivain américain Russell Banks.

D’entrée de jeu, la modératrice, Edwidge Danticat, demande aux autres panélistes de dégager les similarités entre leurs œuvres respectives et celle de Thony, en vue de leur permettre de mieux dégager la contribution du célèbre photographe disparu au pays.

Pour Raoul Peck, Thony Bélizaire a fait partie du décor de la lutte pour la démocratie au cours de ces trente dernières années. Il pense que le livre réunissant l’essence de l’œuvre de Thony Belizaire jouera un rôle important de piqure de rappel dans un pays où le risque d’amnésie collective est d’autant plus grand que l’actualité est dynamique, forçant les citoyens à faire place constamment dans leur mémoire pour accommoder de nouveaux événements. Dans une telle atmosphère, soutient Peck, nous avons tendance à oublier le processus ayant conduit aux acquis démocratiques dont nous jouissons aujourd’hui, et l’œuvre de Thony Belizaire est là pour nous le rappeler. Toujours selon Peck, qui a servi d’éditeur au livre, l’un des soucis ayant présidé à sa rédaction consistait à ne pas alimenter les clichés sur Haïti de manière à inviter le lecteur à vivre le pays avec un esprit ouvert. En ce sens, le livre est charpenté de manière à aider le lecteur à déconstruire les clichés centenaires avant d’entrer dans l’essence de la narration. Le cinéaste de renommée mondiale a établi un lien entre le livre de Thony Belizaire et la réalité décrite dans son documentaire inspiré de l’œuvre de James Baldwin, I’m not your negro. Dans cette œuvre, la communauté noire signifie à son oppresseur que de sa marginalisation peut résulter un avantage comparatif: You don’t see me. I’m invisible. I know you more than you know me.[1]

Selon Yanick Lahens, dans son livre, Bain de Lune, qui vient d’être traduit en Anglais, elle essaie de répondre à une double question : comment habiter Haïti, et de là, comment habiter le monde. Madame Lahens présente Haïti comme une expérience rebelle par rapport à l’occident qui tente d’imposer et d’universaliser une vision réductrice de la condition humaine. En ce sens, selon Madame Lahens, Prix Femina 2016, Haïti offre une vision alternative de la condition humaine, et en servant mémoire à la lutte pour la concrétisation de cette rafraichissante vision, le livre de Thony Bélizaire constitue un cadeau merveilleux à Haïti et au reste du monde.

Le livre de Madame Lahens, Bain de Lune, décrit cette expérience haïtienne de la condition humaine à travers quatre générations de paysannes. Et ces femmes, selon Madame Lahens, ont, comme Haïti, dû déployer des trésors d’inventivité pour faire face aux obstacles hérissant leur chemin. Elles choisissent leurs batailles, inspirées par ce refrain de la sagesse populaire: « Nou se lafimen. N’ap pase nan mitan yo. Yo pap wè nou. » Mais en réalité, assure madame Lahens, cette expérience n’a rien de périphérique. C’est une expérience authentique, donc centrale, d’un vécu différent, de la condition humaine. À travers notre révolution, nous avons créé une civilisation, et toute civilisation peut contribuer à une meilleure compréhension de la condition humaine, selon madame Lahens.      

Écrivain américain de renom, Russell Banks a visité Haïti pour la première fois à la fin des années 1980s, dans sa quête de compréhension du phénomène des Boat people. Et il est tombé amoureux du pays. Selon M. Banks, l’histoire est appropriée par ceux qui la racontent. Et, Thony Belizaire, de manière vivide et humaine, raconte l’histoire d’Haïti de ces trente dernières années. Selon l’écrivain, comme Robert Capa avec la Guerre civile espagnole, Thony Belizaire raconte avec sa caméra une histoire humaine absente des annales, permettant ainsi à Haïti de s’approprier sa propre histoire, de la narrer au reste du monde au lieu d’attendre que l’inverse se produise.

À la fin de la discussion, les intervenants ont répondu aux questions de l’assistance composée également d’Haïtiens et d’étrangers. L’un des intervenants, un jeune étudiant à Miami Dade College, a confié sa fierté au constat d’un panel sur Haïti animé majoritairement par des Haïtiens. Car généralement, dans les discussions organisées dans des forums aussi importants, la tendance est de voir des étrangers parler d’Haïti aux Haïtiens. Cette importante discussion en Anglais, a permis à des artistes haïtiens accompagnés d’un écrivain américain très respectueux de ses limites, de réaffirmer notre droit à raconter nous-mêmes notre histoire à qui veut l’entendre.

Le Miami Book Fair est la plus grande foire littéraire des États-Unis, avec un achalandage d’environ 250.000 visiteurs chaque année. Cette discussion sur l’œuvre de Thony Bélizaire s’est tenue dans le cadre de la 33e édition de cette fête du livre qui a pris fin le dimanche 19 novembre, après une semaine d’activités au campus du centre-ville de Miami (Wolfson) de Miami Dade College.

Frandley Denis Julien       

 

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