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L’occupation américaine d’Haiti de1915 : entre origines endogènes et l’expansionnisme-impérialiste des Américains”

04 juillet 2018, 9:57 catégorie: Tribune18 136 vue(s) A+ / A-

Après un exploit historique, en regard de la disproportion des forces en présence, qui a conduit les masses révoltées vers l’indépendance, le pays était vite transformé en une jungle où s’affrontaient les aristocraties (noires et mulâtres), pour le pouvoir. Haïti était devenu un espace invivable, incapable de prendre la voie du développement et de la modernisation. L’impact de la révolution haïtienne fut énorme. Exemple d’une révolution noire ayant triomphé, elle prit une part essentielle dans les courants politiques, philosophiques et culturels des 18ème et 19ème siècles. Ruiné par des stupides conflits de classe et de couleur, des guerres civiles (les piquets et les cacos, la guerre civile de Miragoâne), etc. Le pays était plongé dans une profonde crise et une situation de déréliction sans précédent. Donc, la situation politique d’alors était critique et intenable.

Malheureusement, nos élites n’ont pas su ni gérer l’héritage commun ni conserver la dimension universelle de l’épopée du premier janvier 1804. Il y a pas de doute que nos premiers dirigeants, pour la plupart des anciens esclaves qui savaient à peine écrire leurs noms, n’étaient pas préparés pour assumer cette grande responsabilité, celle de conduire le destin et de définir les lignes directives d’un pays fraichement sorti de l’esclavage, c’est-à-dire élaborer un projet sociétal prenant en compte le contexte national et international de sa naissance. Donc, ils n’ont pas pu instaurer un État au sens de Foucault, c’est-à-dire le résultat de la gouvernabilité et des pratiques de pouvoir. En lieu et place de ce projet sociétal, nous avons pris la voie de la division et préféré de nous enliser dans des crises multiformes qui, aujourd’hui encore, ont des conséquences néfastes sur le développement du pays. Selon le géographe Georges Anglade, pendant tout le XIXe siècle, Haïti était divisée en onze (11) régions ayant à leurs têtes des élites qui étaient codétentrices du pouvoir politique et du pouvoir économique qui n’ont pas réussi à imposer à la nation un système structuré qui garantit le bien-être de tous.

Dressant le constat et le portrait caricatural de la situation calamiteuse d’Haïti au 19ème siècle et la période préoccupation, Suzy Castor avait parlé en ces termes : « Après un siècle d’indépendance, Haïti présentait toutes les caractéristiques de la stagnation économique et d’un profond déséquilibre social. La production n’augmentait pas. Les masses croupissaient dans la plus grande misère. L’administration publique était chaotique. Le pays ne connaissait pas ni stabilité ni progrès ». Face à la misère de la population, la dégénérescence de notre vie nationale et l’effondrement de l’État, il fallait agir pour sortir le pays du chaos, mais rien n’a été fait en terme pratique. Joseph Justin, dans un ouvrage publié en 1915, soit plus d’un demi siècle avant Suzy Castor, ayant pour titre Réformes nécessaires : questions haïtiennes d’actualité avait fait le même constat et voici donc un extrait : « En effet, ce merveilleux pays que nous avons le bonheur incompris de posséder est aujourd’hui un lieu de misères, un lieu de ruines et de désolation. La souffrance humaine est à son paroxysme. La faim, la soif, la nudité, l’angoisse : voilà ce que nous vaut une politique néfaste, une politique égoïste, toute d’imprévoyance et de gaspillage». Tous les historiens qui se sont penchés sur le drame haïtien sont unanimes à reconnaitre que le pays était le haut lieu de la précarité et de la mauvaise gouvernance donc, c’était le paroxysme de la crise sociale et politique haïtienne. Cela voudrait dire que nous n’avons pas pris la peine de construire l’avenir sous des bases solides, et ce, en dépit des efforts et des combats menés par des illustres intellectuels qui étaient préoccupés par l’état de dégradation du pays et la menace de sa disparition éventuelle.

En effet, le pays est né sur un fond de crises. Cette thèse est développé par feu Leslie F. Manigat dans deux de ses ouvrages: un peuple et son histoire….. une géohistoire à problème et la crise contemporaine haïtienne. le professeur Manigat a pris le soin d’expliquer la crise haïtienne et a écrit ce qui suit: la période nationale 1804-1915 comprend trois tranches d’histoire encadrées par quatre crises (crise d’orientation, crise de la société traditionnelle, …….). De surcroit, sur la période préoccupation, il a produit une analyse historico-politique remarquable et a écrit ceci : «De 1908 à 1915, la crise politique est à son paroxysme et il n’y pas d’exutoire à la poussée profonde des privations, des frustrations, des refoulements et des dissentiments ». C’était donc l’effondrement du système post-assassinat de Dessalines. En outre, Professeur Yves Dorestal, analysant la situation chaotique du pays a tenu une phrase choquante dans laquelle il a mis à nu la faiblesse de toutes nos institutions et la défaillance de l’État réactionnaire institué en Haïti au lendemain de l’assassinat du père-fondateur de la nation : « la seule chose qui n’est pas en crise en Haiti, c’est la crise elle même tant qu’elle constante».

La situation de désordre qui régnait dans le pays n’était pas sans conséquences sur la vie des citoyens et notre existence de peuple, malgré le fait que nos intellectuels n’ont jamais cessé de tirer la sonnette en vue de dissuader les politiques dans leurs bêtises quotidiennes et les inviter à prendre la voie loyale de la démocratie et de la bonne gouvernance. Mais, hélas! Le désordre et l’ignorance ont eu le dessus sur l’intelligence, car à cette époque de la désintégration de l’État, chaque commandant d’arrondissement était un chef d’État en puissance. C’était le temps des généraux d’Haïti Thomas nous dit Dieudonné Fardin. En fait, C’était la déroute de l’intelligence, laquelle déroute poursuit tranquillement sa route au sein de l’appareil étatique. Suivez mon regard!

En effet, nous avons payé toutes nos bêtises à travers l’humiliation que l’occupation américaine nous a infligée, et qui a des conséquences très profondes sur notre existence de peuple parce que nos élites étaient incapables de sortir le pays du bourbier dans lequel elles avaient par action ou par omission contribué à le précipiter. Quelles leçons avons-nous tirées de l’humiliation de 1915? L’occupation a-t-elle pris fin avec le départ des yankees en 1934? Sommes-nous devenus un État normal ou commettons-nous encore les mêmes erreurs?

Nombreux sont ceux qui, à travers leurs études historiographiques et leurs recherches, ont tenté de retracer de manière spécifique ou circonstanciée les origines et causes de l’occupation Américaine de 1915. Pour certains dont Sténio Vincent et Cary Hector, il faut rechercher les causes du débarquement des blancs dans le l’absence de cohésion sociale, la crise politique et la faillite des classes dirigeantes (la classe féodale et la bourgeoisie commerçante) . Pour d’autres, dont les historiens Pierre Buteau et Michel Soukar et le Professeur Jean Anil Louis Juste, il faut analyser le débarquement de l’occupant à partir de l’expansionnisme-impérialiste des Américains mis en place depuis la fameuse doctrine de Monroe en 1823. D’autant que l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme s’il faut croire, Lénine. À ce sujet, les opinions divergent et se complémentent, car au-delà des problèmes qui existaient à l’interne, les premières démarches entreprises par les autorités yankees auprès des dirigeants haïtiens entre 1903 et 1915 en vue d’obtenir le contrôle exclusif de la gestion des douanes confirment dans un certain sens, le fait impérialiste développé par les historiens, Pierre Buteau, Michel Soukar et Suzy Castor. Donc, la déliquescence sociopolitique avait servi de prétexte aux américains pour imposer leur plan hégémonique. Cependant, il faut tout de même souligner qu’ils semblent tous avoir raison, car les idées se complètent en dépit de leurs divergences sur les origines du malheur qui s’était abattu sur le pays le 28 juillet 1915. Si pour certains, il est clair que l’intervention des militaires américains en Haïti, le 28 juillet 1915, s’inscrit dans un cadre global, on ne peut nier que le poids des crises internes récurrentes leur a offert le prétexte qui justifie leur présence dans le pays entre 1915 et 1934. Quelle a été la situation sociopolitique et socio-économique du pays avant l’occupation yankees? Qu’est-ce qui a précipité le jeune État haïtien vers l’abime?

1. a) Les origines endogènes du débarquement des blancs ou l’effondrement systémique.

Pour les tenants de la thèse des origines internes du débarquement des blancs, la situation de «chen manje chen» qui régnait dans le pays, la course effrénée pour le pouvoir et le mépris de la classe dominante par rapport aux démunis ont détruit le rêve dessalinien de créer un État prospère, civilisé, inclusif dans l’hémisphère occidental sont les multiples causes du débarquement des blancs. Durant les années qui précèdent l’occupation américaine, les élites haïtiennes n’arrivaient pas à résoudre les problèmes fondamentaux qui font souffrir rageusement la population. Sténio Vincent, a écrit, dans son ouvrage, en posant les jalons, depuis l’assassinat du père de la nation, Jean Jacques Dessalines, nous prenions la voie de l’occupation du pays par une force étrangère. Il poursuit son analyse pour dire que notre destin de peuple se joua depuis la mort tragique de l’empereur et ouvre la voie aux luttes fratricides entre les deux groupements aristocratiques (les élites noires et mulâtres). il faut savoir que depuis 1807 (Affaire Goman) le pays était constamment secoué par des guerres civiles qui créaient une situation d’instabilité nuisible au progrès social et économique. En outre, de l’avis de Sténio Vincent, notre déliquescence politique (guerres civiles, gâchis administratifs et financiers; désordres politiques et économiques, instabilité gouvernementale, etc.) est la cause déterminante de l’occupation et n’aurait peut-être pas d’objet sans elle. C’est qu’Haïti allait à la dérive, au gré des coups d’État militaires qui se multipliaient ; les fripons succédaient aux incapables, l’injustice régnait en même temps que le désordre. C’était le temps des généraux vainqueurs. Cette situation politique tendue à l’extrême avait entravé l’évolution du peuple haïtien et le faisait discréditer à l’extérieur. Le système sociopolitique haïtien constituait une forme d’esclavage pour les masses. Léon François Hoffman, critique littéraire et spécialiste de la littérature haïtienne, fin connaisseur de l’histoire d’Haïti, dans son ouvrage, Roman haïtien: idéologie et structure, a repris les analyses produites par Roger Gaillard sur la situation d’Haïti à cette triste époque, dite « des baïonnettes » :

« Le pouvoir politique, instrument de domination de ces deux couches de la classe dominante (propriétaires terriens et bourgeoisie commerçante, les uns plutôt noirs, les autres plutôt clairs), est devenu l’enjeu d’implacables luttes entre ces couches, aussi bien qu’à l’intérieur de chacune d’elles ».

Gaillard poursuit ses analyses radiographiques, sur l’état de délabrement du pays, pour dire que : « les divers clans font et défont les gouvernements par l’intermédiaire de leurs équipes de « politiciens » qui défilent à la tête de l’administration publique, s’alliant, se remplaçant, s’exilant, s’entretuant, sans omettre, par la même occasion, de se garnir copieusement les poches ». En fait, la crise dont le pays était en proie avait menacé les structures mêmes de la société. La nation vivait dans l’agitation et dans l’angoisse. Aucune garantie des biens et des personnes. C’était le temps de la barbarie. Donc, le chaos était à son comble!

Bon nombres d’intellectuels ont dénoncé les continuels déchirements fratricides comme la cause directe de l’infamie de l’occupation.

Offusqué par la déliquescence politique et alarmé par la triste situation du pays (guerres civiles, gâchis administratif et financiers; désordres politiques et économiques, instabilité gouvernementale sans lesquelles l’occupation américaine n’aurait pas lieu) Hannibal Price avait parlé ainsi : « La société haïtienne ne peut descendre plus bas. Il faut qu’elle se redresse ou qu’elle périsse. Dans cinquante ans, nous serons une nation encore petite mais respectable et respectée sinon crainte ou bien nous serons rien ». Il va sans dire qu’il faut rechercher l’occupation américaine, dans l’effondrement systémique de la situation troublante s’étendant de la mort de Dessalines aux gouvernements éphémères (1911-1915, soit six présidents dans quatre ans) est, selon Leslie Manigat, le paroxysme de la crise politique. La situation de déréliction et de faillite de la classe dirigeante parvenait à un État ligoté, quasi inexistant, incapable de voler à la rescousse des plus faibles (les paysans) longtemps relégués aux oubliettes de l’histoire.

En fait, La situation économique du pays était lamentable. Les citoyens pouvaient à peine s’offrir un plat par jour. La bourgeoisie traditionnelle au lendemain de l’indépendance avait fait du commerce leur principal leitmotiv en vue de construire une classe capable d’entrer en compétition avec les autres classes dominantes de la caraïbe et de l’Amérique du Sud. L’économie de rente favorisait les politiques et les hommes du bord de mer qui eux-mêmes étaient des faiseurs de Président. Donc, « mezi lajanw, mezi pouvwaw». Frédéric Marcelin disait: « de tout temps les hommes du bord de mer ont toujours été au pouvoir ». En fait, la prise en otage de l’espace du pouvoir par la bourgeoisie traditionnelle et syro-libanaise n’est pas un fait nouveau dans l’histoire politique haïtienne. C’est donc une constante de l’histoire nationale.

En effet, La production agricole, abondante et diversifiée durant la période coloniale, devint une production de subsistance, ce qui s’accompagna d’une baisse considérable des exportations. Fred Doura, cité par Samuel Jean dans son article dans le National intitulé, l’occupation américaine cent ans après : où en sommes-nous?, a écrit dans son ouvrage Haïti, histoire et analyse d’une extraversion dépendante organisée (Montréal, Éditions DAMI, 2010) que « Dans une pratique presque similaire de la période coloniale, Haïti fonctionne sur la voie d’une économie dépendante et désarticulée, en misant sur une agriculture d’exportation de biens primaires dont le pays n’est pas maître des cours ». Pour certains, la structure économique du pays pendant tout le XIXe siècle est marquée par la prédominance du militarisme donc, la survivance des rapports de production féodale faisait de chaque propriétaire terrien une force économique. Ce qui entraîne une baisse considérable des exportations. La spirale de la dette qui a castré, selon l’historien Benoît Joachim, l’économie nationale, a fini par étouffer le projet de liberté de nos ancêtres. À la veille de l’occupation américaine, dans la mesure où s’approfondissait la crise générale de la société féodale haïtienne, s’accentuait aussi le chaos financier. Suzy Castor nous dit que la dette extérieure avait augmenté au point de dépasser la capacité de paiement de la nation, car peu de temps avant l’occupation, elle représentait un total de 22, 5 millions de dollars. À partir de 1914, le chaos politique plongea l’économie, les finances et la vie nationale dans le désespoir et l’anarchie. Qu’avons-nous faire pour redresser l’économie nationale?

La situation chaotique dans lequel vivait le pays inquiétait tous les intellectuels nationalistes et les défenseurs intraitables de l’héritage commun, dont Demesvar Delorme qui avait évoqué dès 1873 dans ses Réflexions diverses sur Haïti le spectre du débarquement des Américains sur le sol dessalinien en ces termes :

« Si jamais, Haïtiens, vous perdez votre nationalité, ce dont Dieu vous garde ! Vous n’aurez pas chez vous le droit de parler en hommes. Vous serez réduits à baisser la tête devant l’étranger». Et comme, au souvenir de votre histoire, on sera toujours dans la crainte d’un soulèvement de votre part, vous serez maintenus dans une sujétion aussi dure que l’esclavage. Selon Herold Toussaint, l’ambition du pouvoir et les différentes luttes fratricides font partie des causes qui provoquèrent l’intervention Américaine en Haiti. En effet, ceux qui pensent que ce sont les causes endogènes qui ont provoqué le débarquement des blancs n’ont peut-être pas tort, mais on ne saurait négliger le contexte géopolitique et géoéconomique de l’époque, particulièrement la montée expansionniste des Américains dans les caraïbes.

2. b) les origines exogènes de l’occupation ou la montée impérialiste étasunienne.

Les troubles à travers le pays n’ont été qu’un prétexte pour occuper le pays. Mettre fin au « carnival of barbarism » que constituait les lynchages de Vilbrun Guillaume Sam et Charles Oscar Étienne. Fernham avait déclaré que l’occupation Américaine permettra de mettre un terme au chaos qui prévalait et de créer la stabilité nécessaire pour favoriser l’investissement dans les plantations agricoles. D’ailleurs, depuis la déclaration du président Monroe adressée au Congrès de son pays en 1823, les Etats-Unis avait clairement exprimé sa volonté de dominer l’Amérique et d’y exercer un contrôle exclusif. Au cours du XIXe siècle, les États-Unis décident de mettre fin à la tradition isolationniste adoptée par les premiers chefs d’État. Ainsi, ils entament une politique expansionniste qui vise particulièrement la région des Caraïbes. La domination des caraïbes et de l’Amérique Latine fait partie aux yeux des classes dirigeantes étasuniennes, de leur destinée. Au cours de la dernière décennie du 19ème siècle, la réalisation de ce projet s’avère une nécessité impérieuse. C’est dans ce contexte de projection de la puissance économique et militaire des États-Unis pour devenir un rex inter pares avec ses rivaux européens en Amérique latine et dans la caraïbe qu’il faut alors comprendre l’invasion et l’occupation d’Haïti. Suzy Castor, Passant en revue les causes profondes du débarquement des blancs en Haïti, énumère les trois elements suivants : «La National Railroard Co.», « La Banque Nationale », « La Diplomatie des dollars ». À l’époque le gouvernement américain appuyait le Big business menait une politique d’éviction des politiques européens du continent Américain.

Après la guerre de Sécession, l’économie américaine et son commerce avaient connu une expansion inégalée. Ils commençaient à intégrer le monde de la technologie et industriel parce qu’ils avaient des ambitions impérialistes. En effet, le développement industriel s’accompagna de phénomènes économiques importants, caractéristiques de l’avènement de l’impérialisme. Des exigences liées à cette croissance économique, les Américains se tournent vers l’extérieur et se lance à la conquête de nouveaux marchés pour faire écouler leurs produits. C’est en ce sens qu’ils se sont mis en face les puissances européennes qui exerçaient un contrôle sur l’économie de certains pays du continent américain. Donc, l’heure était venue de mettre en application véritable la doctrine de Monroe.

Les yankees dans leur visée impérialiste convoitaient déjà Haïti par rapport à sa position stratégique et géographique. Le discours d’un sénateur de l’Idaho en 1904 que nous reprenons ici montre clairement une certaine préméditation dans l’invasion : « L’île d’Haïti est, dans l’Océan, la terre la plus proche du Canal de Panama qui puisse être obtenue, sous certaines conditions, par le gouvernement américain ». Pour les États-Unis, en ce début du 20ème siècle, Haiti doit être soumise au strict contrôle de l’Empire. Situé au coeur de la Caraïbe, elle constituait un élément du glacis défensif pour la protection du canal interocéanique. La question était suffisamment significative pour l’expliquer l’intention des Américains d’occuper Haiti. Pour eux, la mainmise sur Haiti par une autre puissance pouvait menacer leur prépondérance dans la mer des Caraïbes. Cette intervention était également liée avec le conflit qui existait entre les Américains et les européens. On peut en toute quiétude avancer que les américains nourrissaient l’idée de l’invasion d’Haïti avant même leur percée hégémonique. Donc, la politique étrangère des américains consistait à maintenir leur suprématie absolue dans les régions des caraïbes, de l’Amérique centrale afin de défendre la ligne vitale du canal de Panama.

Depuis le message au congrès du 6 décembre 1904, les yankees s’étaient attribué un rôle de police régionale qui allait par la suite devenir internationale. Désireux de maintenir la paix et la stabilité dans le continent pour protéger ses investissements et ceux de ses ressortissants dans des États qui étaient incessamment en proie à des crises politiques, ils ont effectué toute une série d’interventions militaires. La série d’interventions des États- Unis en Amérique : Nicaragua (1895) ; Cuba et Porto Rico (1899), Venezuela (1903) ; République dominicaine, Colombie et Panama (1906-1909) témoigne longuement de sa volonté hégémonique. C’est ainsi qu’il faut voir la déclaration de Théodore Roosevelt à travers sa politique du Big stick au 58ème congrès des États-Unis : « tous les pays dont le peuple se comporte bien peuvent compter sur notre amitié. Si tous les pays (…………..) progressaient dans la civilisation comme cuba et beaucoup d’autres Républiques des deux Amériques, nous n’aurions plus de raison de nous immiscer dans leurs affaires; nous n’interviendrons que dans la dernière extrémité ». Tout cela n’est que prétexte pour cacher la visée expansionniste de l’oncle Sam. L’intervention américaine n’avait pas été une opération de pure générosité. Cet acte s’inscrit dans une phase particulière de l’économie mondiale et de déploiement de l’impérialisme étatsunien.

En Haïti, les investissements états-uniens étaient de plus en plus conséquents, totalisant 15 millions de dollars en 1914 dans le domaine ferroviaire, portuaire et énergétique. La moitié des réserves de la Banque nationale d’Haïti était la propriété de capitaux états-uniens. En effet, la banque Nationale s’était transformée comme l’instrument efficace de la volonté américaine de domination et de conquête. En prônant l’Amérique aux Américains, les Etats-Unis considéraient l’espace haïtien comme un prolongement de son marché. Ils voulaient profiter de débouchés commerciaux d’Haiti et des emprunts de l’État qui profitaient aux capitaux européens. Pour Leslie Manigat, c’était la substitution de la prépondérance Américaine à la prépondérance française. L’intervention de 1915 a marqué le passage de l’hégémonie des capitaux européens à celle des capitaux américains sur le marché américain. En fait, l’enlèvement de la réserve d’or de la banque nationale de la République au montant de 500 000 dollars, le 17 décembre 1914, par un commando du croiseur USS Machias, est la preuve la plus flagrante de la volonté étasunienne d’accaparer les finances en vue de se faire une santé financière et économique. Il s’agissait d’un acte de piraterie pur. Mais il n’y a aucune résistance de la part des autorités haïtiennes. Comme l’a montré, l’écrivain américain James Weldon Johnson cité par Dantès Bellegarde, l’intervention américaine n’a été inspirée que par des intérêts financiers particuliers; c’est pour permettre à quelques Américains de disposer à leur guide du trésor haïtien et de satisfaire leur instinct de domination que le débarquement des blancs a été faite. Cependant, ils disent avoir été intervenu pour protéger ses ressortissants qui occupaient quasi totalement le marché des capitaux haïtiens.

En fait, pour certains, les discours qui présentent les guerres civiles comme l’origine de l’occupation cachent soit une manoeuvre politique, soit une ignorance absolue des dessous de la diplomatie américaine de l’époque. Ils ignorent peut-être le contexte géopolitique et géoéconomique de la première guerre mondiale qui a favorisé l’émergence impérialiste international étatsunien. Cependant, il faut reconnaitre que la déchéance nationale a servi comme un bon prétexte par les américains sans laquelle le débarquement étatsunien le 28 juillet aurait été impossible. Reste en tout cas l’évidence historique et documentaire conforte d’emblée la démarche d’appréhension d’un faisceau de causalités inter reliées plutôt que celle d’une causalité unidirectionnelle. Donc, les faits sont entrecroisés et ont abouti à notre humiliation et la violation du principe de l’autodétermination des peuples à disposer d’eux mêmes.

Me Atzer Alcindor, Av.

Références bibliographiques

1) Anglade, Georges, L’Espace haïtien, Montréal, Édition Presses Universitaire du Quebec, 1974.

2) Bellegarde, Dantes, la Résistance Haïtienne, Port-au-prince, Edition Fardin, 2004, 166 pages.

3) Bellegarde, Dantes, l’occupation Américaine d’Haiti: ses consequences morales et économiques, Port-au-Prince, Edition Fardin, 2004, 99 pages.

5) Castor, Suzy, l’occupation Américaine d’Haiti, Port-au-Prince, CRESFD,1988, 272 pages.

6) Edmé, Roody, Vivre sous l’occupation, Conjonction ( revue franco-haitienne), 2015, P 24-39.

7) Fardin, Dieudonné, Histoire de la litterature haitienne Tome 4, Port-au- Prince, Edition Fardin, 2009.

8) Gaillard, Roger, Les Blancs débarquent (1915-1934 ), Port-au-Prince, imprimerie, Le Natal.

9) Hector, Cary, Aux origines endogènes de l’Occupation d’Haiti (1915-1934 ): Gouvernance chaotique, dissensus national, faillite de la construction l’État-nation, Conjonction ( revue franco-haitienne ), p 8-23.

10) Hibbert, Fernand, Les simulacres, Port-au-Prince, Edition Fardin, 2005.

11) Pierre, Ericq, la paysannerie haitienne et le secteur agricole, pendant et après l’occupation de 1915-1934 in cent ans de domination de l’Amerique du Nord sur Haiti, Port-au-Prince, C3 édition, 2015, p 71-103.

12) Péan, Leslie, Aux origines de l’État Marron en Haiti, Port-au-Prince, Édition UEH, 2009, 391pages.

13) Occupation Américaine : entre les présupposés de l’époque et la réalité, Publié le 2015-07-28 dans Le Nouvelliste.

14) Fils-Aimé, Marc-Arthur, Haiti : L’occupation américaine et ses conséquences profondes, publié à AlterPresse, le 20 Mai 2008.

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