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Lire les taux de réussite scolaire au regard de la table de mobilité sociale

13 septembre 2017, 9:33 catégorie: Société5 293 vue(s) A+ / A-

Depuis 2013, – essayant de rallier la macrosociologie (relation entre l’école et la société) à la microsociologie [influence des effets de contexte (effet enseignant, effet établissement, effet classe) sur les acquisitions des élèves], nous ne cessons d’attirer l’attention sur le fait que les taux de réussite, de la manière dont ils sont calculés (taux de réussite brute, en réalité), ne renseignent en rien et encore moins sur la performance scolaire.

 Au sein du courant de recherche sur l’école efficace (school effectiveness studies), les chercheurs anglosaxons ont été́ les premiers à vouloir identifier les spécificités des établissements performants en éliminant les biais liés aux caractéristiques socioculturelles du public accueilli.

Comment parler de taux de performance des écoles sans déterminer la valeur ajoutée de l’établissement à l’élève : où sont les indicateurs qui permettent d’établir la différence entre les résultats obtenus aux examens (l’observé) et les résultats attendus en fonction des caractéristiques des élèves scolarisés (âge, retard scolaire, niveau socioéconomique des parents, niveau d’éducation des parents…) ? Une école obtenant un taux de réussite de 98 % aux examens du bac, à titre d’exemple, n’est pas nécessairement plus performante qu’une autre dont le taux de réussite est de 75 %. Et si l’attendu, dans le premier cas, était de 100 % et de 68 %, dans le second cas ? Comment déterminer le niveau de performance des écoles quand on ne dispose pas d’informations fiables sur les élèves, leurs parents, leur environnement social, leur capital culturel ? Où sont les critères pour la construction d’indicateurs relatifs à l’attendu ? (Jacques Yvon PIERRE, Les résultats du bac 2016 ou la violence symbolique de l’école haïtienne).

1. Clin d’oeil sur le concept de mobilité sociale

Serait-il superflu de rappeler que la mobilité sociale est de divers ordres. Il peut être question de mobilité intra générationnelle (un individu change de position sociale au cours de sa vie ou en cours de carrière) ou de mobilité intergénérationnelle (cas où l’individu qui change de position sociale par rapport à l’un de ses parents). Mais attention, la mobilité sociale ne suppose pas nécessairement un changement de position sociale vers le haut de la hiérarchie sociale. Si c’en est le cas, il s’agit d’une d’une mobilité ascendante. Si on connaît aussi des cas de déclin social : quand la mobilité se fait vers le bas, on est en situation de mobilité descendante. Dans l’un ou dans l’autre cas, la mobilité est verticale. Mais, il arrive aussi des cas où le changement de position sociale ne traduit pas vraiment une tendance ascendante ou descendante. On n’arrive pas à hiérarchiser les positions sociales. On parle alors de mobilité horizontale. Et puis, si la mobilité peut provenir de modifications générales de la structure sociale liées, à titre d’exemple, au progrès technique ; elle peut aussi découler de permutations entre individus d’origine sociale différente. Dans le premier cas, on a affaire à une mobilité structurelle et dans le second à une mobilité nette.

2. Et la table de mobilité sociale

Outil statistique utilisé en sociologie, une table de mobilité est un outil statistique permettant de mesurer la mobilité sociale, donc les changements de statut social des individus voire des groupes sociaux au fil du temps ainsi que les différences entre le statut social des parents et celui de leurs enfants. Mobilité sociale = ascension sociale ou possibilité d’ascension sociale, oppose, donc, à reproduction sociale.

Qu’est-ce que cette table de mobilité pourrait chercher à détecter dans l’analyse du système éducatif ? Avant d’y répondre, disons que la table de mobilité est un tableau à doubleentrée qui croise la position sociale des individus à un moment donné et leur origine sociale. Adapter et utiliser cette table dans l’analyse de l’équité des systèmes éducatifs, cela se fait. « Dans ce cas, l’origine sociale peut s’apparenter au groupe d’appartenance de l’individu (appréhendée par exemple par le niveau d’instruction ou de revenu de ses parents), et sa position sociale, approximée par sa performance scolaire (accès, parcours, acquis scolaires) », explique le Guide méthodologique pour l’analyse sectorielle de l’éducation (2014).

2.1. La table des destinées Imagine qu’on compare deux groupes d’étudiants dont les parents travaillent au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP)

  • le groupe A comporte 30 000 personnes : 10 000 sont allés au-delà de leurs études universitaires de 1er cycle alors que 20 000 ont atteint au mieux le niveau de 1er cycle universitaire au mieux un niveau d’études classiques ;
  • le groupe B comporte 100 000 personnes : 2 000 vont au-delà de leurs études classiques alors que 100 000 ont au mieux un niveau d’études classiques ;

Elle renseigne sur ce que deviennent les enfants comparativement à leur origine. Elle est obtenue en calculant les pourcentages en ligne (l’effectif de chaque cellule est rapporté au total de la ligne correspondante ; le résultat est exprimé en pourcentage). La table se lit donc en ligne de la manière suivante : quelle est la performance scolaire de 100 enfants du groupe A ? Du groupe B ?

 Tableau de comparaison des performances scolaires, selon le groupe d’appartenance ou table des origines

Groupe d’appartenance Performance Total
A atteint au mieux le niveau de 1er cycle universitaire Est allé au-delà

du premier cycle universitaire

Fils de cadres du MENFP 20 000 (67 %) 10 000 (33 %) 30 000 (100 %)
Fils du personnel de soutien 100 000 (98 %) 2 000 (2 %) 102 000 (100 %)
Total 120 000 (91 %) 12 000 (9 %) 132 000 (100 %)

 

 2.2. La table des origines

Elle renseigne sur d’où viennent (à quel groupe appartiennent) les enfants qui ont telle ou telle performance scolaire. Elle est obtenue en calculant les pourcentages en colonne de la table de mobilité brute (l’effectif de chaque cellule est rapporté au total de la colonne correspondante ; le résultat est ensuite exprimé en pourcentage). La table se lit en colonne et permet ainsi de savoir à quels groupes appartiennent 100 enfants ayant la performance P1 ou P2. Cette distribution est ensuite comparée à celle de la colonne totale qui permet de juger si un groupe d’appartenance donné est sur ou sous-représenté dans un niveau de performance donné.

Tableau de distribution des performances scolaires selon le groupe d’appartenance ou table des origines

Groupe d’appartenance Performance Total
A atteint au mieux le niveau de 1er cycle universitaire Est allé au-delà

du premier cycle universitaire

Fils de cadres du MENFP 20 000 (17 %) 10 000

(83 %)

30 000

(22.7 %)

Fils du personnel de soutien 100 000

(83 %)

2 000

(17 %)

102 000

(73 %)

Total 120 000 (100 %) 12 000 (100 %) 132 000 (100 %)

 

Que nous apprennent ces deux tableaux fictifs ? La lecture horizontale du premier nous permettrait de constater que parmi les fils de cadres, 33 % (=10 000/30 000) parviennent à aller au-delà du premier cycle universitaire alors que cette proportion est de seulement 2 % parmi les fils du personnel de soutien (=2000/102 000). La lecture verticale du deuxième nous indiquerait que parmi les individus ayant poursuivi leurs études au-delà du premier cycle universitaire, 83 % (=50 000/60 000) sont des fils de cadres et seulement 17 % (=100 %-83 %=10 000/60 000) sont des fils du personnel de soutien alors que dans la population totale, les fils du personnel de soutien sont majoritaires (77,3 % contre 22,7 % des fils de cadres).

Yves Lacoste nous apprend que « la géographie, ça sert à faire la guerre » ? À quoi servent les taux bruts de réussite que nous vend le BUNEXE ? Silence.

Qu’est-ce qu’une école Juste ? À cette question, le sociologue François Dubet (2004) évoque la notion « d’école des chances » en soulignant qu’une telle école » doit non seulement chercher à corriger les inégalités devant les études, mais doit également tout mettre en oeuvre pour éviter l’humiliation des élèves en échec. Pour y parvenir, il faut repousser la « sélection » […] et se donner comme premier objectif de faire partager à tous une culture commune ou un socle commun. Selon Dubet, il faut aller plus loin et questionner notre modèle culturel dans lequel le diplôme joue un rôle déterminant dans les carrières professionnelles en réduisant son emprise sur les destins et en valorisant d’autres parcours de réussite.

Jacques Yvon Pierre

Références bibliographiques

Banque mondiale, Partenariat mondial pour l’Éducation, UNESCO, UNICEF, « Guide méthodologique pour l’analyse sectorielle de l’éducation », 2014.
______________________________________________________________________________________
Dubet François, « L’école des chances. Qu’est-ce qu’une école juste ? », Éditions du Seuil.
______________________________________________________________________________________Dubet François, Duru-Bellat Marie. Qu’est-ce qu’une école juste ? In : Revue française de pédagogie, volume 146, 2004. pp. 105-114 ;
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Pierre Jacques Yvon, « Résultats du bac 2016 ou violence symbolique de l’école haïtienne », Le nouvelliste, 23 août 2016

 

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