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L’institutionnalisation des partis et le système de partis en Haïti : un défi majeur !

06 décembre 2017, 11:29 catégorie: Tribune12 961 vue(s) A+ / A-

Depuis plus d’une vingtaine d’années, la société haïtienne patauge dans une crise structurelle récurrente qui entraine l’aspiration des masses populaires vers une société juste et démocratique. L’enjeu est de taille : Haïti doit devenir une société démocratique. D’une part, on agite la question des libertés civiles et politiques et d’un État de droit ; de l’autre, on veut la justice sociale, la lutte systématique contre la domination sociale qui est le venin historique de ce pays, et en dernier ressort, le bienêtre matériel de toute la société haïtienne. Dans cette dynamique sociale se profile le pluralisme politique avec la chute des Duvalier en 7 février 1986 et ouvre la voie à la troisième vague de transition démocratique (Huntington :1991 : 3). La construction d’une société démocratique réelle coïncide avec l’établissement d’institutions efficaces parmi lesquelles celui des partis politiques qui, par définition, sont des forces structurées et organisées en vue de promouvoir et de défendre les intérêts communs d’une ou des classes sociales ou de leurs représentants dans la lutte hégémonique de la société par les moyens de l’autorité publique et étatique. (Joseph 2009 : 3)

 Dans ce tournant historique surgit la résurgence des partis politiques sur l’échiquier politique haïtien (Manigat 1990 :10). Dès lors, la question des partis politiques est l’un des fers de lance dans la construction d’une société démocratique. Ces modes d’agissement et de fonctionnement impliquent la nature des systèmes de partis dans lesquels s’engage la compétition pour le pouvoir.

Dans ce papier, nous nous intéressons à produire quelques éléments de réflexion sur les partis et le système de partis politiques en Haïti dans ce processus démocratique. En sachant que la démocratie se réfère à l’organisation de la vie sociale et l’institutionnalisation de la participation citoyenne. (Joseph 2014 : 8). Quant à l’institutionnalisation, elle recourt à l’interaction structurée entre les divers acteurs politiques et implique une certaine façon de modeler les comportements collectifs et individuels dans les jeux de dispute pour le pouvoir. À travers cette approche de lecture d’institutionnalisation et de démocratie, nous analysons les partis et systèmes de partis en Haïti.

 La problématique des systèmes de partis a été abordée largement par Giovanni Sartori, en admettant que tout système de parti se base sur deux principes directeurs : 1) sa potentialité de chantage ; celle-là met emphase sur les partis orientés vers l’opposition et 2) sa potentialité de coalitions tend vers des partis pour la gestion du pouvoir. À partir de cet énoncé, Sartori dépasse la vieille tradition du nombre pour classer le système de parti.

Ces deux principes directeurs découlent du critère de pertinence à savoir la force et la taille du parti (Sartori, 2011 : 181). Ce critère permet de déterminer les partis qui devraient inclure ou exclure du système, par conséquent, la force du parti se mesure dans les élections. En ce sens, le système de parti est le lieu où se noue à la fois la compétition et la coopération des acteurs pour la prise et/ou la gestion du pouvoir, suivant, la dynamique compétitive et coopérative traduirait la forme et la nature du système de parti. Dans cette même lignée, Alan Ware évoque quatre critères basiques pour classifier les systèmes de partis : 1) implantation sociale du parti 2) l’idéologie des partis 3) la posture du parti vis-à-vis du régime politique 4) le nombre de partis. (Ware 2004 : 239)

 Le premier critère renvoie au niveau de l’implantation des partis par rapport aux votants ou ses membres, c’est-à-dire le parti doit avoir une couverture nationale et organisée du local au national, selon ce critère les partis politiques haïtiens sont-ils vraiment cette extension territoriale en dehors de tout contexte électoral ? Ce texte en doute puisque les partis généralement recrutent des candidats pour les représenter dans les joutes électorales des collectivités territoriales, législatives par des personnes ayant une forte popularité dans leur communauté sans avoir une appartenance idéologique. Dès lors, c’est uniquement un jeu stratégique pour le candidat d’avoir un cadre légal (chapo legal) et en retour pour le parti, soit étendu sur le territoire dans la période électorale qui pourrait faciliter aussi une meilleure visibilité au candidat à la course présidentielle.

 Le second suscite un débat très polémique puisque cela se réfère aux idéologies, Ware a repris Von Beyme et a énoncé un ensemble de familles idéologiques à partir desquelles un parti devrait se situer : ces familles sont les suivantes i) libéral et radical ii) conservatrice iii) socialiste et social-démocrate iv) démocratie chrétienne v) communiste vi) agraire vii) régional et ethnique viii) extrême-droite ix) mouvement écologiste. Dans le cas de la société haïtienne, les partis se positionnent allant de la première famille à la quatrième famille idéologique à travers les programmes et chartes. Mais dans la réalité tous se positionnent comme parti du jeu stratégique par le biais de la dynamique politique du consensus, qui pis est, il n’y a pas de consensus autour d’un projet de société. D’ailleurs, cette pratique génère de confusion et pas de divergence de fonds sur un projet de société. En fin de compte, se révèle un déficit de cohérence entre discours et praxis. Ce qui fait la portée idéologique des partis s’évapore dans les jeux stratégiques et de consensus ponctuels soit pour la conquête du pouvoir, soit pour la gestion du pouvoir, et pourtant ces acteurs n’expriment pas un consensus autour d’un projet de société. Ceci entraine également les jeux de coalition et d’alliance des partis. Dans ce processus de démocratisation en Haïti, ce sont les plateformes qui arrivent généralement au pouvoir, les deux partis faisaient l’expérience de briguer le pouvoir seul, et pourtant n’ont pas gardé le pouvoir dans les termes de l’échéance du mandat (le RDNP 1988 et Fanmi Lavalas 2000). Même si on devrait tenir compte des conditions dans lesquelles ces partis ont pris le pouvoir. De manière récurrente, la plateforme est devenue une constante dans l’échiquier politique et nourrit le dénouement des systèmes de partis haïtiens. Il nous revient d’évoquer que les relations politiques sont articulées sur la logique socioaffective, par ce lien amical et familial est primé sur le rapport politique (Joseph 2014 :82). D’ailleurs, cela se révèle comme un élément structurel de l’échiquier politique haïtien, mais également un défi majeur à l’institutionnalisation des partis et de l’ordre politique.

Quant à la posture des partis par devant le gouvernement, elle implique la dichotomie entre parti d’opposition et parti allié au pouvoir. La mutation des partis tantôt partie prenante au gouvernement tantôt dans l’opposition, traduit une difficulté énorme à capter la posture des partis dans une échelle de temps. Des fois, ces partis et ces plateformes sont éclatés et scindés dans cette même logique, une aile veut s’allier au pouvoir et une aile dans l’opposition. Ceci traduirait également une difficulté de l’institutionnalisation des partis et le système de partis. Quant à la loi sur le fonctionnement et le financement de partis de 2014 s’inscrit dans cette dynamique de relations partis et pouvoir, il nous revient maintenant de poser un ensemble de préoccupations en autres le financement des partis permettraitil à l’institutionnalisation des partis du système ? D’une autre manière, ce financement ne se confine pas à une logique de cooptation des partis en opposition au pouvoir ou une façon d’entrer au pouvoir et s’allier ? Ces questions mériteraient une étude plus approfondie pour cerner la trame de fonds du sujet. Malgré les limites de cette loi de financement des partis, elle met en évidence la nécessité de questionner le fonctionnement des partis, leur structuration et leur capacité de reddition de compte. Le financement des partis à lui seul ne permettrait pas l’institutionnalisation des partis, puisque l’institutionnalisation requiert un ensemble de dimensions si je me réfère au Ware sur les dimensions de l’implantation sociale du parti au corps social. L’implantation sociale est mesurée aussi par le taux de participation électorale, avec la tendance de faible participation avoisinée en moyenne dans les échelles de 20 à 30 %. Donc, cela traduit clairement un déficit de relation entre partis et votants, de même susciterait une remise en question de la représentativité. En outre, Randall et Svassan proposent l’enracinement et l’infusion des valeurs comme indicateur d’institutionnalisation des partis, l’enracinement implique que le parti ait une force potentielle de mobilisation et d’appui au sein de la société, quant à l’infusion des valeurs, elle renvoie au principe que les acteurs du parti et ses continuateurs s’identifient aux cultures et à la vision du parti, cela générait la cohérence du parti dans sa position et ses pratiques. Également, l’institutionnalisation doit prendre en compte la réalisation du congrès ou assemblée générale des partis suivant les échéances régulières, le renouvellement du directoire des partis. Elle tient compte aussi de la relation entre partis et ses parlementaires, si ces derniers sont-ils en accord à la ligne du parti dans l’Assemblée nationale ? L’institutionnalisation des partis est en corrélation avec l’institutionnalisation du système électoral ainsi que le système de gouvernement. Sans oublier que l’institutionnalisation des partis doit s’affranchir de la dépendance politique afin que l’échiquier politique emboite le pas vers la souveraineté nationale.

Quant au critère de nombre, il a été répandu largement dans l’analyse des systèmes de partis. Cependant, Sartori et Ware ont développé d’autres critères sus mentionnés pour classifier le système de partis. À partir de cela, on pourrait citer la classification des systèmes de partis :a) Système de partis à un parti prédominant, b) Bipartisme, c)Système de partis à 3 et 5 partis prédominants, d) Systèmes de parti polarisé, e)Système de parti segmenté, f) Systèmes de parti atomisé. Dans l’état actuel du système de parti haïtien, s’inscrit dans le modèle du système de parti atomisé ; un premier élément caractérisant ce système est le fait d’avoir plus de quinze partis, et de surcroit, dans les dernières joutes électorales de 2015 et 2016 on avait eu respectivement 56 et 27 candidats pour la charge présidentielle ; le second élément qui nous permet de classer est la confusion idéologique puisque tous ces partis ne sont pas cohérents entre le dire et leur pratique politique, il est difficile de capter et cerner des positions contradictoires sur des questions de fonds entre les partis ; un troisième élément, le niveau d’implantation sociale est quasiment insignifiant, ces partis ont pris la forme des particules dans le système, par analogie, Ware les considère comme des atomes. (Ware, 2004 : 269). Mais également ce modèle traduit encore la difficulté de la consolidation de la démocratie. Autrement dit ce système de parti atomisé révèle encore un défi majeur vers la construction de la démocratie et des institutions structurée et organisée dans le paysage politique haïtien.

 Il nous revient maintenant de poser les balises et développer les éléments structurels pour arriver à l’institutionnalisation des partis et une nouvelle conception de système de partis. Une des premières démarches serait de redéfinir le système électoral haïtien qui est de nature proportionnelle, ce modèle alimente le multipartisme, il serait mieux de prioriser un système majoritaire à deux tours, cela permettrait d’éliminer un ensemble de partis insignifiants sans capacité de chantage et de coalition. Il faudrait aussi de nouveaux dispositifs en termes de règlements pour les coalitions politiques et des règlements institutionnels et idéologiques pour les partis. Il pourrait changer la nature du système s’il y avait l’émergence d’un parti antisystème qui pourrait balayer toutes les pratiques antérieures et initierait une politisation de la société. En dernier lieu, l’institutionnalisation des partis et du système de parti passerait par une politisation de la société et sur les différents enjeux du pays (Joseph 2014 :92). En fin de compte, la participation citoyenne à travers un referendum pourrait donner une réponse alternative à cette énigme haïtienne.

Ainsi, cette réflexion se veut être un appel au débat contradictoire et une interpellation citoyenne sur l’un des défis majeurs de la société haïtienne. Alors, il nous reste encore des chemins à parcourir pour mettre les jalons de l’institutionnalisation politique tant souhaitée depuis 1986.

Jean Ronald JOSEPH.

Professeur de politique comparée à  ISERSS de l’UEH

Professeur d’Histoire Amérique latine FASCH de l’UEH

Professeur de Sociologie Université Quisqueya

Politologue /Sociologue

Email: jrjronald@gmail.com / jijironald@yahoo.fr

Bibliographie

Huntington, Samuel P 1991. The Third wade democratization in the late twentieth century.  Press University Oklahoma. Oklahoma City.

Joseph, Jean Ronald 2009. La démocratie prônée par les partis politiques  en Haïti : rupture ou continuité. Mémoire de licence. FASCH /UEH.

Joseph, Jean Ronald 2014. El proceso de democratización en Haití en los dos periodos de mandatos de Rene Préval (1996-2001 y 2006-2011): desafíos y  perspectivas. Quito.  FLACSO ECUADOR.  Tesis de maestría en Ciencias políticas.

Manigat, sabine 1990. Les Partis politiques. Port-au-prince. CRESDIP.

 Randall, Vicky and Lars Svåsand  1999. Party Institutionalization and the New Democracies. University of Essex University of Bergen Paper for the ECPR Joint Session of Workshop.  

 

Sartori, Giovanni. 2011. Partis et systèmes de partis : un cadre d’analyse. Bruxelles. Éditions de l’université de Bruxelles.

 

Ware, Alan. 2004. Partidos políticos y sistemas de partidos. Madrid. Istmo.

Journal officiel. Le moniteur  169e année No 10: loi de fonctionnement et financement des partis. 16 janvier 2014

 

 

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