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L’innovation sociale par voie éducationnelle : une mise en exergue du nécessaire rapprochement entre le domaine éducatif et le secteur de l’entreprise en Haïti

02 octobre 2018, 9:29 catégorie: Tribune17 020 vue(s) A+ / A-

Les théories classiques de l’éducation transcendent les disciplines et les époques. On peut, historiquement, faire un retour de plusieurs siècles. Plus près de nous, on peut passer de la vision rousseauiste aux propositions de liberté éducative comme projet de société et de modernisation pédagogique de H. Arendt, sans exclure les ténors tels que E. Durkheim et P. Bourdieu. Dans nombre de théories, l’accent a surtout été mis sur le rôle et la fonction éducationnelle comme la principale voie d’introduire l’enfant dans le monde. Le facteur éducatif parait donc être l’outil capable de le façonner suivant les objectifs fixés par la majorité symbolique ou sociologique, par la famille qui n’est autre que l’espace de socialisation de proximité et la voie primaire de civilité dans le monde, etc. Il n’est nul besoin de reprendre les nuances significatives des multiples conceptualisations ayant vu le jour autour de la notion d’Éducation. Cette démarche reste l’apanage de la conscience éclairée et de l’esprit curieux en matière d’épistémologie. Il serait simplement judicieux de penser aux différentes phases du développement éducationnel. Cependant, ce qui semble primordial dans le cas d’Haïti c’est la nécessité pour la société et l’État haïtien en matière de changement d’oeuvrer pour le développement économique durable. En ce sens, on n’a plus besoin de faire émerger les facteurs économiques et éducationnels comme nécessitant un alliage privilégié dans la perspective sociopolitique pour le quart de siècle qui se terminera à l’horizon 2050.

En effet, un aiguillage perspectiviste est donc nécessaire. De ce fait, l’objet du lien entre la formation éducative et le monde entrepreneurial fait figure de prédilection pour notre démarche explicative. Ainsi, la notion de formation professionnelle à une fin de qualification individuelle prend, entre autres, la signification d’un outil aiguisé devant servir au devenir de l’acteur social. Celui-ci ayant été émancipé de la joute familiale, la plupart du temps peu instruite, doit aller vers son destin de socialisation professionnelle par l’acquisition du savoir-faire supérieur. L’évidence montre bien que le facteur éducatif et le destin socioéconomique de la nation entretiennent un rapport d’influence et de dépendance mutuelle.

En ce sens, on peut supposer que deux mondes s’opposent dans la société haïtienne sur le plan économique, l’un est statistiquement minoritaire et l’autre est composé de la majorité absolue des demandeurs d’emploi. D’un côté, largement minoritaires dans la société, on a les entrepreneurs, les employés, les salariés, ceux qui reçoivent leurs honoraires, etc. De l’autre se positionne la catégorie des chômeurs massivement regroupés en des strates plus ou moins homogènes, avec pour dénominateur commun l’incertitude de leur intégration sociale par l’emploi ou la création d’une activité entrepreneuriale. Ce qui est préoccupant, voire même inquiétant, est l’indicateur de misérabilisme économico-financier qu’offre la strate des gens dits qualifiés, mais se retrouvant dans l’incapacité d’accéder au marché de l’emploi. Car il leur manque le savoir-faire attendu sur le marché, la motivation, l’accompagnement, la finance, etc. Sur ce plan, on peut rejoindre les spécialistes qui pensent que l’inactivité de cette catégorie sociale peut inciter, entre autres, à l’amplification de l’instabilité sociopolitique et à la dévalorisation du secteur éducatif universitaire. Car, il parait être un espace de fabrication de chômeurs potentiels et d’acteurs sociaux frustrés. Cela renvoie donc spécifiquement à l’incapacité apparente de l’État à proposer des solutions efficaces au chômage.

Il s’agit également du manque de vision des acteurs nationaux et experts internationaux en matière de connaissances profondes de l’espace haïtien et de la pédagogie positive comme une méthode adaptée à la vie nationale. Ainsi, la culture éducative de la scolarisation et des formations supérieures en Haïti n’a toujours pas rempli totalement sa mission à savoir la préparation de l’écolier et des universitaires vers les différentes formes d’autonomie légitime. On entend par cette notion le fait que les élèves ont droit à l’élévation spirituelle de leur être et à l’âge adulte ils doivent accéder à l’intégration sociale par le travail. Tout cela étant un dû et une exigence faite à l’entité étatique au bénéfice des citoyens.

En effet, on voit émerger l’ambivalence entre le chômage de masse, dont la distribution sociologique regroupe dans une seule catégorie des gens scolarisés, post-scolarisés et des analphabètes. Cela ne s’effectue pas par rapport à la distribution sociale des compétences acquises par voie de formation, mais seulement, sur la base de la variable du chômage. Ainsi, la disproportion de l’analphabétisme devient un indicateur incontournable pour la visibilité de l’état social et économique du pays. C’est donc à ce stade que la dimension perspectiviste s’ancre aux confins des possibilités que l’on doit saisir.

Certains spécialistes en matière d’éducation tels que Ingermar Fägerlind et Lawrence J. Saha proposent dans la littérature anglophone une vision spécifique sur cette problématique du lien entre le développement national et le progrès éducatif. D’aucuns savent qu’une économie développée ne peut être le fruit du hasard, mais bien celui d’une planification des politiques étatiques en la matière. Car, apparemment, plus une société est instruite à la pratique des valeurs éducatives plus le développement économique semble florissant. Comment le maillage du rapport économico-éducationnel est-il perceptible au sein de la société haïtienne ? Les réponses en la matière semblent controverser et historiquement on peut voir que la densité des avancées économiques ont toujours suivi, par voie de conséquence, les révolutions de la chose spirituelle et intellectuelle. À titre d’exemple, on peut rappeler les liens d’affinités sélectives démontrées entre l’éthique protestante et le capitalisme moderne, les facteurs d’influence entre l’éducation de l’esprit en Europe et les nombreuses inventions qui ont vu le jour. De ce fait, pour corroborer l’objet du rapport d’influence, on peut affirmer énergiquement que les gens les plus instruits devraient être les plus aptes à l’intégration dans la culture nationale et ses valeurs politiques. À ce stade, il convient de préciser que l’acteur social a vocation d’être inséré dans la catégorie socioprofessionnelle au même titre que l’on doit intégrer le pays en dehors dans la société. En d’autres termes, on doit donc réinsérer l’Haïtien dans le développement de son pays. C’est pourquoi l’outil qui parait le plus efficace est la formation éducative par la professionnalisation individuelle et vice versa.

De ce fait, l’hypothèse serait alors que, suivant la situation actuelle de la société, les formations professionnelles supérieures deviennent incontournables aux côtés du développement entrepreneurial. Cela suppose donc une refonte de l’université d’État, la création d’une nouvelle pédagogie de formation, un partenariat secteur privé-université, etc. En effet, apparait comme la création d’écoles supérieures innovantes et futuristes dotées de la fonction sociale de préparation d’une nouvelle catégorie de professionnels. En Occident, tels qu’aux États-Unis ces écoles supérieures intermédiaires sont appelées « College ». Elles sont situées entre le secondaire et l’université. En Europe, l’exemple français, offre une autre panoplie dans la culture éducative des formations professionnelles. On pense donc aux lycées professionnels et aux Instituts Universitaires technologiques (IUT), dont les formations données peuvent être suivies par un « master professionnel aux universités ou dans les écoles supérieures ». Dans le cas d’Haïti, il s’agit non seulement d’une urgence, mais également d’une obligation pour le salut social et intramondain des citoyens de procéder à ce type d’innovation. Car, on ne peut plus se focaliser ailleurs que sur le changement et l’incrustation des valeurs éducatives dans la mentalité de la masse qui a perdu toute sensibilité éthique en matière de méritocratie.

C’est donc un devoir citoyen que de procéder à la mise en action du processus mental, prompt au développement et à la contribution de tous les acteurs d’une nouvelle société. Cela répond d’emblée à la vocation politique de l’État social qu’il faut construire en Haïti. Car, la politique éducative est censée réduire les disparités distributionnelles des compétences, non seulement entre les personnes instruites et non instruites, mais également entre individus scolarisés et non scolarisés. L’élément qui semble doter d’un intérêt spécifique pour la communauté s’avère l’offre de formation et la possibilité pour l’acteur social de construire son avenir sur la base d’un choix objectif allant à l’encontre de la débrouillardise que l’on observe actuellement. Ce choix favorisera une dynamique sur le plan de l’équilibre social. Car, l’inégalité sociale ne se mesure pas à l’aune de la citoyenneté, mais bien sur celle de l’acquisition de connaissances et de compétences utiles à soi-même et à la majorité. Ainsi, la « dé-classification » de la catégorie de chômeurs implique non seulement sa déconstruction sociale, au sens d’une reconsidération des critères, en inventant d’autres plus culturellement admissibles, mais également l’augmentation des entités formatrices des individus, le choix sélectif d’inscription de la majorité statistique vers l’obtention ou la création d’une activité professionnelle rémunérée. En effet, il n’est plus nécessaire de justifier l’articulation entre le social et l’économique, entre le devoir de formation des jeunes et les progrès socioéconomiques de la nation.

L’analphabétisme de la masse est l’une des causes explicatives de la paupérisation exacerbée en Haïti. Il s’agit, entre autres, de l’indice d’une dégradation sociale repérable également dans toutes les sphères sociologiques, de la politique à la religion sans outrepasser l’économique. Observons de près ce lien probable. Les données statistiques montrent bien que le chômage atteint les 85% de la population active (sources journalistiques). Un taux, en bonne conscience, qu’on a du mal à admettre tant il donne le vertige. Or, la balance de la distribution sociale de l’éducation affiche au taux d’analphabétisme et d’illettrisme non loin du pourcentage des chômeurs. Est-ce un hasard ? L’affirmation donnerait à la compréhension individuelle une clarification indispensable, mais à la science une indication sur la nature profonde de l’évolution sociétale. Cependant, on peut supposer prudemment que la variable de la dépendance économico-financière et des aides sociales, auxquelles ne peut répondre l’État à lui tout seul, constitue l’une des dimensions de la visibilité liée à ce problème d’incapacité individuelle à subvenir à ses besoins économiques. Par exemple, elle peut prendre la forme « d’aide familiale », un intitulé trop visible sur la fiche de transfert pour passer inaperçu. Aussi est-il évident que plus l’analphabétisme ou l’illettrisme s’étendent au sein de la population, plus elle est dépendante et moins elle a accès à la dynamique mentale capable de la propulser vers le progrès socioéconomique. C’est à cette réalité que les acteurs haïtiens et internationaux devraient s’attacher à répondre auprès des décideurs. Ainsi, les études supérieures à tendances professionnelles revêtiraient l’étoffe qui est censée être la leur. Car l’innovation sociale par la qualification professionnelle des individus sociaux permettrait sans doute la diminution de l’affaiblissement de la main d’oeuvre du pays qui procède continuellement à l’exode rural, mais également à l’émigration forcée. Tout comme le chômage, la notion d’analphabétisme pèse plus lourd dans la balance sociale haïtienne que n’importe quel autre indicateur. Difficulté ou incapacité à pouvoir rendre, par la formation et la création d’emplois, la dignité aux précaires, c’est donc la faiblesse de l’État, le choix d’une véritable politique éducative et des buts fixés par les acteurs décisionnaires qui sont ici mis en cause. Il s’agit à la fois d’une action qui doit être posée par des acteurs détenant la clairvoyance spirituelle en matière d’entreprise et du secteur éducationnel. L’articulation de ces secteurs socioéconomiques est donc vitale. De ce fait, le secteur privé ne peut ignorer l’État qui a la mission de définir le cadre du partenariat éducatif des citoyens aux côtés du domaine entrepreneurial.

Auteur : Josué PIERRE. Sociologue, chercheur. Candidat au titre de docteur en sociologie à Paris Descartes/Sorbonne, Membre du laboratoire CERLIS à Paris Descartes/ Sorbonne diplômé en entrepreneuriat à Paris 5.

Diplômé de niveau master en Didactique de l’enseignement des langues à Sorbonne Nouvelle/ Paris 3.

Diplômé de niveau master en Conseil en Organisation et Management du changement à Paris 8.

Détenteur d’une licence et d’une maitrise en sociologie du travail et des Organisations.

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