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L’hostie et la marinade

16 mai 2017, 10:48 catégorie: Société4 516 vue(s) A+ / A-

Marinade-poulet. | Photo: Patrice Dougé

 

Les fêtes sont des petits bonheurs qu’on accumule pour constituer la mémoire réelle du passé si vite évanoui. Enfants, nous espérions une fête de temps en temps comme un outil capable de repousser les mauvais airs, les mauvais temps et les mauvaises nouvelles. Un départ, un retour, une naissance, une partance, tout aurait dû être prétexte à la fête.

 Nous sommes nombreux à nous rencontrer régulièrement pour prendre la route avec la certitude que nous avons tout compris du rôle essentiel qui se joue dans le goût des fêtes. C’est pourquoi nous continuons de parler de la saison des premières communions.

 Certains d’entre-nous ayant grandi dans des petites agglomérations de province ont le souvenir de cet événement capable de mobiliser toute la communauté. Tout le monde y participait.

Deux semaines avant la belle date, les ateliers de couture sont mobilisés avec toutes les petites mains disponibles pour travailler les robes et les complets : blanc immaculé pour les futurs communiés et couleurs variées pour les parents. Partout dans la ville, on pouvait voir passer les étoffes, les dentelles et assister aux défilés de clients pour les prises de mesure.

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Communiée. | Photo: Patrice Dougé

 

 A l’école, toute la semaine précédant le dimanche de la grande cérémonie, les futurs communiés mobilisaient l’attention de tous. Ils étaient choyés et pouvaient même sécher les cours pour des raisons aussi fantaisistes que variées comme un rendezvous à la salle paroissiale ou avec la direction de l’école. Le vendredi, ils étaient carrément absents parce qu’ils devaient se présenter à la séance d’ajustements des habits et faire les magasins pour choisir les souliers appropriés. Mais, les filles particulièrement piaffaient de joie à l’idée de se faire lisser les cheveux. Une torture réalisée au fer chaud qu’elle acceptait avec joie en nous déclamant la phrase indémodable que « Pour être belle, il faut souffrir ». Pour elles, c’était l’initiation à la coquetterie, leurs premiers pas permis vers la séduction.

La journée du samedi, des équipes de choc préposées à la préparation des banquets et à la décoration de l’église tournaient dans la ville, du marché à l’épicerie, pour dénicher la plus belle dinde, la plus fine farine et toutes les épices d’exception. Enfants, notre participation était de ratisser les jardins et les bois pour confectionner les bouquets et surtout de battre la pâte du gâteau. Exercice pénible s’il en est, sauf qu’on avait conscience de contribuer à envelopper la ville d’une douce odeur de muscade, de cannelle, d’anis, de vanille et de zeste de citron.

Puis la grande messe du dimanche matin à la fois solennelle et mystérieuse. Peu importe le mensonge des miracles, tous les communiés ont cru, à un certain moment, que leurs voeux les plus secrets et les plus chers pouvaient se réaliser au moment de goûter, pour la première fois, à l’hostie sacrée. Joe Jack, le célèbre artiste haïtien non voyant, était persuadé qu’il pouvait recouvrer la vue, le jour de sa première communion. Il raconte dans son livre « l’Aveugle aux mille destins », publié à Montréal par les éditions Mémoire d’Encrier, l’anecdote suivante : Arrivé devant le prêtre, j’ouvris la bouche. Il y déposa l’hostie. Puis, rien. Il fallut se rendre à l’évidence: le miracle tant attendu ne s’était pas produit ». Il est reparti de l’église comme il est rentré, c’est à dire aveugle.

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Prière à Morne Calvaire. | Photo: Patrice Dougé

 

 Puis la ville se transformait en lieu de grande fête et de compétitions entre les familles. Notre bonheur était de parcourir la ville pour dresser les palmarès des communions les plus chers. Même quand on ne pouvait pas se permettre d’arpenter toutes les fêtes, nous nous étions donnés les moyens – des informateurs partout puisqu’il était évident d’avoir un ami membre ou allié d’une des familles concernées, pour faire notre évaluation en fonction du nombre de bouteilles de champagne et de spiritueux utilisées, de la quantité de voitures garées devant l’espace et de la provenance des invités. Cruelle concurrence ! La famille d’un condisciple s’était ruinée pour une première communion. Propriétaire du meilleur restaurant le la ville, la famille a reçu pendant un long week-end une centaine de notables et de personnalités du département et de la capitale. La fête est encore dans toutes les mémoires de « caravacheurs », mais après la liquidation des dettes de boissons, de mets fins et de chambres d’hôtel, la famille s’est retrouvée sous la paille et a dû fermer.

Des années plus tard, j’ai compris que les grandes villes n’ont pas une journée mais une saison de première communion. Avec mes amis et compagnons de toutes les routes possibles, nous avons diversement apprécié les réceptions de première communion auxquelles on était conviés. Nous avions accusé la ville de créer de nouvelles formes de détresse.

Pour notre plus récent dimanche de première communion, nous nous étions mis d’accord sur un lieu, loin de la ville, afin d’honorer une adorable famille de Greffin et surtout de reprendre goût à ces journées capables d’embarquer toute la communauté dans une vraie fête. Nous avions pris l’apéritif et le déjeuner dans un hôtel de Pétion- Ville qui devait organiser une grande réception pour une première communion. L’enfant, cintré dans son complet Hugo Boss, tentait de consoler sa mère en larmes. Sur la cinquantaine de personnes attendues que sept avaient pu être présentes. Nous aurions pu payer de notre présence pour doubler le nombre des invités. Mais, à Greffin, une première communion est une vraie fête populaire qui mobilise toute la communauté et on peut manger de la marinade.

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Fête-Dieu. | Photo: Patrice Dougé

 

Les marinades que nous avons toujours aimées sont faites avec une pâte confectionnée avec de la farine tamisée de blé diluée dans un jus de cuisson du poulet qui sera utilisé pour la farce. Le poulet doit-être mariné pendant longtemps dans un assaisonnement de sel, d’ail, de persil, de cives, d’oignon, de poivron, de piment fort, de thym, de jus de citron et d’orange amère.

 Les premières communions sans marinades ne sont pas des fêtes haïtiennes. Les marinades, logiquement, annoncent la suite toujours bonne et impressionnante. Après Dieu, le goût des marinades.

Jean-Euphèle Milcé

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