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L’Haïtien et son indignation sélective

20 novembre 2017, 10:25 catégorie: Tribune24 954 vue(s) A+ / A-

Depuis l’arrivée des premiers Noirs en Haïti, en 1503, et jusqu’en 1804, l’année phare de notre indépendance, nos ancêtres [anciens esclaves] ont dû connaitre, dans cet intervalle de trois siècles, la plus pire flétrissure de toute l’histoire mondiale à travers un système mis en place par les différentes sociétés de l’époque appelé « esclavage ». De cet ordre établi, on trouve une société [esclavagiste] non seulement traversée par un antagonisme de classes, de races et d’idéologies, mais aussi d’une conversion de l’homme noir connu sous l’appellation « nègre » en une « bête de somme ». Il a fallu le génie des généraux tels Christophe, Pétion, Geffrard, Clerveaux menés par Jean-Jacques Dessalines, dans la dernière bataille du 18 novembre 1803, pour libérer les siens du joug colonial français.

De cet exploit de peuple est née Haïti, la première République noire du monde. Et, le symbolisme de cette victoire ne réside pas seulement dans notre victoire sur la plus puissante armée du monde (l’armée française), mais aussi dans notre détermination nous permettant de transcender les clichés pour montrer à l’humanité que nous sommes des nègres certes, mais des hommes dignes de ce nom. Ces nègres, quoique meurtris par le poids de trois siècles d’esclavage et d’un système marqué par l’ignominie, ont dû élever leur orgueil à la dimension humaine. Plus de deux siècles après notre indépendance, cette capacité de s’indigner pour certaines choses est plus qu’évidente et d’autres NON malgré qu’on soit classé parmi l’un des pays les plus pauvres du monde depuis plus d’une décennie.

Certes l’occupation américaine d’Haïti de 1915 à 1934 y compris celle de 1994 ont montré plus d’une fois notre volonté de peuple de combattre toute forme de domination, qu’elle soit couverte de main d’impérialisme ou tout au moins maquillée sous une forme de « protectorat ». De toutes ces périodes sombres de notre histoire de peuple, il y a eu quand même des groupes organisés de la société tels des paysans, des intellectuels, des petits bourgeois, des étudiants, des parlementaires qui, nourris et traversés par des idéaux revendicatifs, ont dû faire échec à ces occupations.

Cependant, fort de tout ce passé glorieux imprégné d’une « culture révolutionnaire », l’Haïtien, même après deux siècles d’histoire d’indépendance, ne peut pas déraciner certains problèmes chroniques qui, au regard de son épopée historique, empêchent son développement. La pauvreté et la corruption en sont les deux exemples les plus frappants. Et, ces plaies béantes du pays n’ont, jusqu’à présent, pas effleuré nos pudeurs voire fouetté notre conscience collective. D’autant plus qu’Haïti est classée 159e sur un total de 176 pays pour l’année 2016 pour la corruption, selon Transparency International et 22e sur les 25 pays les plus pauvres du monde avec un PIB par habitant de 752,2 dollars américains. Pourquoi ces deux fléaux immuables ne nous indignent pas ? Pourquoi la faute de nos inconséquences et de nos malheurs est toujours attribuée aux étrangers et non nous-mêmes comme premier responsable ? Pourquoi ne pas questionner constamment nos choix précédents ?

Car, les Haïtiens qui partent vers d’autres cieux en quête d’une vie meilleure, notamment ceux travaillant dans des conditions infrahumaines dans les « bateys » en République dominicaine, au Chili, au Brésil, sont les conséquences de nos mauvais choix précédents. Et, ce n’est pas seulement l’Haïtien maltraité, tué, ou pendu en République dominicaine, des soldats étrangers en treillis militaires sur notre sol, les ingérences incessantes dans nos affaires internes, à travers l’ambassade de certains de nos pays dits amis qui doivent soulever notre indignation. La pauvreté et la corruption sont, peut-être, les deux causes de nos malheurs. À quand une indignation pour ces deux fléaux ?

Kerns Larêche

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