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L’excellence scientifique au service du développement humain

11 octobre 2017, 10:01 catégorie: Tribune10 053 vue(s) A+ / A-

 Allocution d’acceptation du Prix Éducation 2017

 À titre de contribution à l’émergence d’une Haïti moderne, quelques jours après la catastrophe du 12 janvier 2010, des Haïtiennes et Haïtiens de partout à travers le monde ont rejoint un groupe de compatriotes et d’amis de Montréal et d’Haïti pour fonder le GRANH (Groupe de Réflexion et d’Action pour une Nouvelle Haïti). À titre d’action concrète parmi d’autres, le GRANH créait en 2013 l’ISTEAH (Institut des Sciences des Technologies et des Études Avancées d’Haïti). Il s’est donné pour objectif de former dans les 10 ans à venir, 1000 scientifiques dans tous les domaines. Ce choix stratégique consistait à mettre l’excellence scientifique au service du développement humain dans notre Haïti.

Quatre ans plus tard, soit le 23 septembre 2017, l’ISTEAH procédait au Cap-Haïtien à la remise de leurs premiers diplômes de DESS et de Maitrise à 5 étudiants, en prélude aux 995 à venir. Le Conseil académique a profité de cette occasion pour honorer un des membres fondateurs du GRANH et de l’ISTEAH : le Dr. Charles Tardieu. L’allocution de réception du « Prix éducation 2017 » par le professeur Tardieu mérite une diffusion offerte en deux livraisons du journal.

Introduction

Cette cérémonie de collation des grades de la première cohorte de l’ISTEAH et cette remise de distinction dont j’ai l’honneur d’être le récipiendaire s’inscrivent dans une vision particulière d’un système éducatif et de notre pays que j’aimerais saluer ce soir. Une vision d’un monde global où Haïti occupe la place qui lui est destinée depuis sa contribution à l’éclosion, à l’échelle planétaire, des idées de liberté pour tous au-delà de toute distinction de race, de caste, de langue et autres depuis le 18e siècle.

Immédiatement après la victoire sur l’ordre esclavagiste en 1804, les puissances coloniales ont mis en place un double cordon pour tenter de circonscrire la révolution haïtienne à l’ile d’Hispaniola. D’un côté, ils ont dressé, contre Haïti, le premier embargo économique et commercial international visant à étrangler le pays nouvellement indépendant. De l’autre, ils ont érigé un blocus diplomatique, idéologique et culturel visant à remplacer le Code noir de manière à prévenir toute tentative d’affranchissement idéologique réel et surtout pour conjurer la dissémination de ces idéaux révolutionnaires de liberté, égalité, fraternité dans les colonies d’Amérique et à l’échelle planétaire.

Cette dernière initiative, née à la fin du 19e et au début du 20e siècle porte le nom trompeur de « coopération culturelle et diplomatique ». Sauf que cette nation, notre Haïti qui a su mater l’ordre esclavagiste s’est mise en situation de s’approprier, en plus de la culture populaire d’origine afro-créole, la francophonie et les valeurs qu’elle pouvait porter en rapprochant les peuples jadis colonisés des cinq continents qui la composent.

Cette distinction que je reçois aujourd’hui, dans le nord d’Haïti, symbolise plusieurs enjeux majeurs pour l’avenir de notre pays.

Tout d’abord, cette cérémonie au Cap-Haïtien marque un tournant vers la fin de l’hégémonie de la république de Port-au-Prince savamment orchestrée par des forces qui depuis plus d’un siècle ont oeuvré à la destruction des pôles de développement et d’autonomie économique que représentaient les régions appelées la « province ». Nous vivons, aujourd’hui à travers cette cérémonie, la décentralisation mentale seule capable de permettre aux citoyens de penser en toute autonomie les modèles de développement les mieux adaptés à leurs aspirations et à celles de leurs régions respectives.

D’un côté strictement personnel, cette distinction, fait honneur aux efforts de formation de centaines de jeunes scientifiques que j’ai pu encadrer à travers le pays depuis mes plus de 35 années de carrière d’universitaire et de chercheur en Haïti. Je dois vous confesser que l’inculcation de la rigueur et des exigences de la méthode scientifique dans un monde dominé par une culture de facilité où règnent les apparences de réussite que confère la corruption est plutôt une gageure qui coûte très cher.

Laissez-moi vous dire aussi, que cette fonction comporte, heureusement, son lot de récompenses et de satisfactions. Lorsque vous rencontrez, par exemple, un ancien étudiant devenu haut responsable politique, religieux ou chef d’entreprise prospère qui reconnait vos efforts et vous en remercie emphatiquement, vous mesurez, alors, la juste valeur des efforts consentis au cours des ans au prix de sacrifices énormes. Au nom de ceux-ci, et en mon nom personnel, mesdames et messieurs les dirigeants et responsables de l’ISTEAH, je vous remercie pour cette marque de reconnaissance.

Enfin, je n’aurais jamais pu me hisser à ce niveau académique sans ma famille qui a su, durant ces 35 ans, par monts et par vaux, supporter les absences et les moments difficiles de l’intellectuel engagé dans un contexte où la vie et les droits élémentaires ont peu de valeur au point où la mort tragique guette à tout moment et où l’insécurité matérielle est plutôt la norme. C’est elle, ma famille, qui donne au jour le jour à l’intellectuel le courage de poursuivre le combat permanent pour lutter contre l’insécurité érigée de tous bords contre tous ceux qui cherchent à penser un autre pays !

Grammaire de la dictature et de la répression

Alors que nous célébrons la réussite académique et le savoir, j’aimerais attirer votre attention sur une des barrières les plus pernicieuses montée pour combattre ce que nous sommes en train de faire, la célébration du savoir. En effet, il existe une grammaire de la dictature et de la répression héritière moderne du Code Noir, qui a pour fonction de freiner tout effort, toute tentative d’émancipation des peuples, l’accès au savoir et à la science en la rendant la plus difficile que possible. La torture, la prison, les assassinats, les exécutions par pendaisons, par fusillades, les viols sont des variantes des stratégies de répressions physiques de toute tendance contestataire. Ces formes de répressions violentes ont pour fonction, comme au temps de la colonie, de mater directement toute velléité de révolte contre l’ordre colonial. L’exil forcé ou ‹ voulu ›, sous quelque forme que pratiquée; l’appauvrissement et la marginalisation des populations conduisant à leur migration; l’échec scolaire et le chômage sont les multiples formes de violence symbolique développées pour assurer l’inféodation la plus complète que possible de ceux qui refusent de servir l’ordre colonial. De ceux qui recherchent la science comme système de référence.

Cette grammaire s’exprime, selon l’époque et le temps, par la violence réelle physique ou par la violence symbolique, plus subtile et dévastatrice, dont les méfaits durent plus longtemps. On a ainsi conçu les instruments de la guerre dite de basse intensité pour prévenir toute révolte contre ce régime de rente mis à nu par Fritz Jean. On y retrouve, au-delà du temps le Code noir de Louis XIV et Colbert ou encore le Mein Kampf d’Hitler et le petit catéchisme de Duvalier.

À l’époque des sociétés du savoir, cette la grammaire de la répression s’exprime par la violence symbolique que représente en Haïti la construction de l’idéologie et de la culture de l’échec à travers notamment le système éducatif. L’échec dans les études, l’échec dans la vie de tout un peuple qui le porte à s’enfuir à tout prix vers n’importe où, pourvu qu’il y perçoive une lueur d’espoir la plus ténue, minuscule. La guerre de basse intensité, menée par le pouvoir en place et ses alliés internationaux, vise alors à séparer ceux que l’on perçoit comme les combattants du reste de la population, au besoin en déplaçant de force les populations isolées dans des zones surveillées, puis à « neutraliser » ces individus suspectés d’être des combattants. Et l’université haïtienne, particulièrement les établissements publics comme l’UEH et les universités publiques en région, devient alors un des champs de bataille où l’on traque sans merci tous ces combattants en herbe, chercheurs de sciences.

Dans cette perspective particulière, la dotation par l’ISTEAH de 1000 scientifiques à la société haïtienne doit être comprise comme un projet de révolution silencieuse.

Les privilégiés de notre société

Savez-vous que sur 100 enfants qui entrent à l’école en première année, 20 seulement arriveront à l’école secondaire après avoir décroché le diplôme de la 6e année et que 8 seulement termineront leur Philo?

Sur 100 candidats au baccalauréat, seulement 20 à 30 réussissent à décrocher le diplôme de fin d’études secondaires, un chiffre en baisse constante depuis une vingtaine d’années.

Savez-vous aussi, que pour les quelque 23,000 diplômés de Philo, en 2016, il y a à peine 8,000 places dans l’ensemble des universités en Haïti et ceci dans toutes les disciplines réunies. Les 15,000 autres sont voués au chômage ou deviennent des candidats à l’exil au Chili, au Brésil ou vers toute autre destination où pourrait poindre un espoir quelconque. Savez-vous, enfin, qu’actuellement on a dénombré près de 65,000 jeunes haïtiens faisant des études techniques et supérieures en République dominicaine au coût moyen d’environ 350 millions de dollars US par année? Ces transferts de la société haïtienne à l’économie de la République dominicaine représentent 23 milliards de gourdes à comparer aux 22,92 milliards accordés au MENFP dans le budget 2017-18 et aux maigres 1,55 milliard de gourdes pour l’Université d’État d’Haïti.

Dans ce contexte précis, tous ceux et toutes celles qui arrivent à se tailler une place dans un programme de formation supérieure, comme les étudiants de l’ISTEAH, sont des privilégiés qui, en retour, ont des responsabilités majeures envers la société.

Dr. Charles Tardieu, Ph.D.

ISTEAH (Institut des Sciences des Technologies et des Études Avancées d’Haïti)

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